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VII

L'IMPERIALISME PROLETARIEN AU DIX-ISELVIEME SIECLE 279

Le livre n'est-il pas né, aussi bien que la u frénésie » dont il confessait tout à l'heure l'origine à son ami Bergmann, d'une offense personnelle^ du ressentiment de Proudhon contre son biographe mal intentionné, Eugène de Mirecourt, et contre le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, qu'il accusait d'avoir fourni des documents à ce pamphlétaire?

On retrouve en effet la plupart des convictions lOusseauistes de la première période proudhonienne daas la Justice^ qui est en quelque sorte un prolongement Je la Création de l'ordre dans l Humanité ; nous l'avons indiqué déjà et nous aurons à y revenir. Mais il faut reconnaître et établir avant tout que ces excès de mysticisme social viennent à l'appui d'un stoïcisme kantien fort élevé et des plus nobles intentions. En effet ce rigorisme moral dont Proudhon s'était piqué de longtemps fut encore exalté dans son àme par les épreuves qui accompagnèrent et suivirent pour lui les années révolutionnaires. Sa correspondance de ce temps le montre fort scrupuleux sur les principes de conduite pour lui-même comme pour autrui (1). C'est de cette époque que datent ses retentissantes campagnes contre le féminisme naissant. Il dit de sa fille aînée : « Comme elle est affectueuse et douce, surtout pleine d'amour-propre, nous espérons en la prenant par les sentiments lui inspirer le sentiment d'une vertu sévère, et lui apprendre le sacrifice, sans lequel lame humaine est comme Tàme des bêtes (2). » C'est

(1) Seul l'épisode de son intervention auprès du comte de Chanibord en faveur de la bourse de son beau-père laisse une impression de malaise, mais cet incident ne fut jamais bien éclairci.

(2) Correspondance, VII, 7.

vers cette date que quelques mauvais plaisants, spéculant sur ses dispositions moralisatrices, l'incitèrent à écrire une lettre de conseils à une prétendue écuyère de cirque, lettre qui fut publiée dans le journal la Presse, et qui, au surplus, fait ^rand honneur à la victime de cette g^rossière mystification (1). Plus caractéristique nous apparaissent encore soit la belle lettre du 14 mai 18G2 à Bergmann sur les caprices de la renommée (2), soit la consolation à Mme Suchet sur la mort de son fils (3), soit enfin la consultation morale adressée le 16 janvier 1859 à un jeune républicain fourvoyé dans une aventure passionnelle dang^ereuse. Cette dernière épitre devait être montrée à un père qui ne partageait point les sentiments démocratiques de son fils, et peut-être s'y glisse-t-il, à i'insu même de son auteur, une certaine ostentation de rig^orisme (4) : « Je vous le répète, il n'y a qu'un mot qui serve et qu'une chose (jui vaille : faire son devoir, et j'exige que vous fassiez le vôtre, sinon je romps avec vous... Ceux qui représentent et défendent la Révolution et la Justice font passer avant toutes choses 1 empire sur soi-même et le devoir. »

Oui, le mot (le Révolution est alors synonyme à ses yeux de morale stoïcienne et kantiste du devoir. La Révolution, écrit-il, est le nom français de l'idée nouvelle de Justice dont la VliiLosophie est le nom allemand (5). La Révolution n'est autre chose, en effet, que la Philosophie morale construite en dehors de tout élément mystique et

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(2) 1,1., XIL «2.

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théosophique (1) ; et cet essai de « philosophie, populaire » qui s'intitula De la Justice dans la Révolution et dans i Église devait d'abord s'appeler : De la Morale dans le Socialisme et dans lÉglise. Étiquette plus claire assurément que celle qui lui fut préférée, car elle proclame que la Question sociale est une question morale, que la Révolution, dont l'aboutissement est V Anarchie au sens théorique de ce mot, devrait être avant tout un effort d'amélioration individuelle.

Nous laisserons de côté la réfutation proudhonienne de la morale chrétienne ; c'est un médiocre point de départ pour une entreprise de cette portée qu'une polémique contre un prince de l'Égalise, soupçonné d'avoir fourni quelques rensei(jnements peu bienveillants à un biographe peu scrupuleux. Proudhon parait avoir senti cet inconvénient, lorsqu'il commença de méditer la riposte d'où sont sortis avec le temps les six volumes de la Justice : " Une réponse à cette biog^raphie, écrit-il à un ami (2), serait donc, comme vous voyez, une prise à partie de l'Église et du christianisme même, encore plus qu'une justification, Il s'agit de savoir si un ennemi de Dieu peut être honnête homme, et surtout si, par la tendance de mes idées, ma vie ou celle de tout autre à ma place, n'est pas meilleure que si je fusse resté dans le giron de l'Église... Je répugne à ce travail, où pour rester dans le cadre antibiographique , il me faudrait bon gré mal gré parler fréquemment de moi. " Il n'y répugna pas longtemps, et remplit comme on le sait jusqu'à le faire éclater de toutes parts le » cadre antibiographique »

fl) Correspondance, VII, 345.

que lui imposait la réfutation d'Eugène de Mirecourt. Par malheur, il ne s'est pas contenté d'établir qu'on peut être honnête homme en dehors de l'Égalise, ni même qu'on a de la sorte meilleure chance de le devenir. 11 a, en vrai petit-fils de Tournési, porté délibérément la gfuerre sur le terrain de l'adversaire et insinué plus d'une fois qu'on ne saurait être un honnête homme dans le giron de l'Eglise, ce qui est évidemment faux.

H. — Le principe moral de La dignité humaine et son aspect

mystique.

Au surplus, la partie négative de Justice est bien moins intéressante que la tentative de morale indépendante qui y est esquissée et dont il nous faut donner quelque idée. Le principe, tout kantien, de cette morale est la Dignité humaine j que Proudhon définit tout d'abord ainsi (1; : « L'homme s'honorant lui-même, et avant tout autre, affirme son inviolabilité parmi ses pairs et sa suprématie sur tout le reste " . Voilà un principe qui ne rallie pas actuellement un grand nombre d'adeptes sincères, car les hommes ne sont point encore des pairs ou tout au moins ne se reconnaissent guère comme tels en pratique. — Si Proudhon, retourné à son ivresse égalitaire, passe outre à cette remarque du bon sens, c'est qu'il fait abstraction de toute inégalité, même d'ordre moral, et prétond qu'on le suive sans hésiter dans cette voie périlleuse.

(I) Ifc ta Justice, 1. 1 1:î.

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u II faut, dit-il en propres termes (1), admettre a priori que, devant la société dont ils font partie, tous les individus, considérés simplement comme personnes morales et abstraction faite des capacités, des services rendus, des déchéances encourues, sont de dignité égale » ; qu'en conséquence ils doivent obtenir pour leur personne la même considération, participer au même titre au gouvernement de la société, à la confection des lois, à l'exercice des chargées. — Entendons-nous, cette abstraction qu'on nous propose est-elle provisoire et théorique, ou définitive et pratique? Dans le premier cas, il faudra revenir bientôt à quelque imparité entre les dignités associées; dans le second il n'est pas difficile vraiment de proclamer que la dignité sera désormais égale pour tous, puisque l'on est décidé d'avance à faire abstraction des déchéances qui la diminuent et des services qui la relèvent. Telle est, par malheur, la tendance de l'auteur de Justice, retombé à toutes ses illusions de jeunesse. Au fond ce qu'il rêve, sans oser l'avouer clairement, c'est l'égalité de considéra^ tion, quelles que soient les œuvres qui ont déterminé cette considération : « Oh! mes amis, écrivait-il jadis dans une effusion de mysticisme débordant (2) , que je meure avant de connaître lequel d'entre vous je dois estimer davantage ! » Il en est resté à cette conception puérile de la vie. En ceci sa Justice égalitaire devient le comble de l'injustice. Summum jus summa injuria! Il faut, dit-il, avant tout que la loi n'infâme (3) pas ceux qu'elle atteint. Et encore (4) :

(1) De 1(1 Justice, I, 119.

(2) Qu'est-ce que la Propriété? p. 188.

(3) De la Justice, IV, 293.

(4) Id., I, 235-236.

« Supposez une société dans laquelle tels individus jouissent d'une considération de si peu que Ton voudra supérieure à celle des autres : je dis que la Justice étant virtuellement annulée, il est inévitable que tôt ou tard la société périsse... Il est écrit : Tu ne manqueras pas au respect de ton frère, turpiludinem fratris lui non revelabis. La voilà cette loi du respect^ principe de toute justice et de toute morale. " On ne saurait s illusionner plus g^rossièrement. Le précepte de ne pas révéler, même par l'attitude qu'on adopte à son égard, la faute de son semblable peut être le principe de toute charité et de tout amour, il est directement opposé à celui de ionie justice distributive et de toute morale rationnelle.

Les conséquences d'une pareille illusion ne se font point attendre, car elle rejette aussitôt son imprudent adepte dans les voies du mvsticisme le plus décidé. La justice ainsi comprise n'est autre chose, en effet, que la sympathie, la compassion, le dévouement, ces principes de la morale de Rousseau, que nos modernes romantiques sociaux ressuscitaient récemment sous le nom barbare de Y « entraide. » Et cette théorie-là est la même que 1 auteur des Contradictions^ répudiant le dévouement et le sacrifice, nommait une « théorie de fripons 1 i •• C'est que le kantisme, doctrine morale élevée mais qui fut jadis greffée, pour son malheur, sur l'arbre mystique de la pensée de Jean-Jacques, porte une fois de plus tous ses fruits naturels chez un disciple trop bien disposé à en cultiver les dispositions romantiques. Et de nouveau un avonir possible à préparer peut-être par le lent effort de

(1) Ctmttml. cvon., I. 191.

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la raison humaine nous est donné pour un présent immédiatement réalisable ou pour un passé regrettable. Proudhon conçoit en effet la Justice comme une faculté du moi qui sent sa di(jnité dans la personne du prochain avec la même vivacité qu'en sa propre personne, et se trouve de la sorte identique et adéquat à Vêtre collectif même (1) . La conscience que nous avons de notre dignité, dit-il encore, doit, pour devenir en nous efficace, — ce qu'elle n'a point été jusqu'à ce jour (2) — agir désormais comme un sentiment, un amour, une volupté, un zèle sacré, un instinct analogue à celui des abeilles, une seconde constitution mentale (3) ! Le mysticisme unitaire le plus reconnaissable parle ici par la bouche de Proudhon, qu'on dirait vraiment devenu disciple du Bouddha. G est donc, poursuit-il, la « première et la plus essentielle de nos facultés » (4) que de « sentir notre être dans les autres au point de sacrifier à ce sentiment tout autre intérêt » (5) . Car la Justice est en quelque sorte le lei'be, le Logos, âme commune de F humanité incarnée en chacun de nous, qui nous appelle et nous somme de la défendre (6). Si elle n'existe pas tout entière a priori dans le cœur de l'homme, elle n'est rien (7) . Et c'est là ce que Proudhon nomme son » immanence » (8), en l'opposant à la transcendance

(i) De la Justice y I, 134.

(2) Ibid., 132.

(3) Ibid., 216.

(4) Ibid., 215.

(5) Ibid , 216.

(6) Ibid., 217.

(7) /6iW., 233.

(8) C'est au nom de riminancnce que Proudhon a soutenu Pouchet contre Pasteur dans la question des générations spontanées [Correspondance, XIV, 26), ce qui indique bien le caractère mystique de cette conviction.

enseignée par lÉg^Iise qui place en Dieu, c'est-à-dire hors de nous, la source du Juste. — En réalité TÉg^lise enseig^ne aussi l'immanence, car elle ne dit pas autre chose sinon que Dieu a semé dans notre cœur le g^erme de toutes les vertus sociales qui y sont contrariées par la concupiscence : dans sa profonde connaissance de la nature humaine, elle corrigée donc l'immanence de la justice par la notion du péché originel que Proudhon a fait mine d'accepter jadis et qu'il oublie trop à présent. Il conclut naïvement que l'analyse psycholog^ique et la métaphysique ayant démontré à priori par sa bouche que la Justice, ou faculté de sentir notre dignité dans les autres comme en nous-mêmes , est en nous chose essentielle ^ reste à l'expérience à prouver à son tour (jue cest chose réelle. Par malheur, l'expérience ne constate jusqu'ici dans le cœur humain que de faibles vestig^es d'une si précieuse faculté. Si Proudhon se complaît dans cet élan d'unitarisme mystique, c'est qi:'il écarte maintenant de son mieux du champ de la morale pratique les considérations utilitaires dont il avait pourtant si bien reconnu jadis, dans les Contradictions économiques, 1 influence et la portée. Les adeptes de la Justice, dit-il (1), attendent de notre conscience seule ce que d'autres réclament de notre soumission et sollicitent de notre intérêt. La Justice 2', souvent onéreuse, sans souci de Y Intérêt, ne tient compte que du droit et du devoir, quelque peu profitable que les circonstances aient fait le premier, quelque désastreux qu'elles aient rendu le second. — Un instant! dites donc plutôt sans souci de Vintérct actuel que la Raison sacrifie

(1) Jh- ta Justice, 1. 121.

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à l'intérêt futur, et vous serez plus près de la vérité ! — Mais Proudhon n'est pas disposé à cette concession. Rien ne l'indigne davantag^e que la maxime du préteur romain, suum cuique (1), à chacun selon ses œuvres. Il la répudiait jadis chez Fourier ; il la condamne à présent chez Hobbes, Spinoza, Mandeville, Helvétius, Bentham. Elle lui semble une erreur profonde^ parce qu'elle inclut la Justice dans VÉgoïsme. — Le voilà donc revenu pour un moment à la plus pure psychologie rousseauiste; c'est cette insidieuse doctrine qui égare dans les brumes de l'utopie son noble effort moral. Car on pourrait lui accorder toutes les conséquences morales qu'il tire du principe de la dignité humaine, mais à la condition de définir préalablement cette dignité pour ce qu'elle est en réalité, pour la Volonté de puissance, pour une forme de l'utilitarisme et de l'impérialisme individuel s'efforçant à se mettre chaque jour davantage en accord avec l'expérience et avec la Raison. — Et au surplus, c'est ce qu'il a fait inconsciemment lui-même^ comme il nous reste à le montrer.

(1) J)e la Justice y I, 230.

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