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Utilitarisme inavoué

Reprenons en effet, pour l'examiner de plus près, le développement des idées de Proudhon sur la Dignité humaine, et voyons tout d'abord si le fâcheux utilitarisme ne s'est pas glissé à son insu, dans son argumentation hautaine. <' Suivant le principe révolutionnaire, dit-il quelque part (1), l'homme n'abandonne pas la règle du bien-être. il la subordonne à celle du juste, à autant mieux qu'il découvre dans le respect du contrat une félicité supérieure! » — Eh! que ne le disiez-vous plus tôt; votre Justice est donc un hédonisme affiné. Il est vrai que Proudhon parle en cet endroit d'une félicité de conscience, de la satisfaction intime que donne l'accomplissement du devoir; mais voici sous sa plume des considérations utilitaires, plus facilement reconnaissables pour ce qu'elles sont en réalité. " Un ami, écrit-il (2) , après m'avoir remis en dépôt une somme considérable vient à mourir. Il n'a pas même

(1) De ta Justice, I.

{i) Ibiil., i±i.

exigée de reçu, et nul n'a connaissance de son fidéi-commis. Rendrai-je la somme?" — Quiconque connaît le cœur humain, accorde Proudhon, sait que mon premier mouvement pourra bien être mauvais. Le défunt n'a que des parents éloig^nés, riches eux-mêmes, indigènes, et qu'il n'aimait pas. Tels sont les arguments que le dépositaire passe complaisamment en revue pour appuyer le désir injuste qui le tente. Sans doute va-t-il en triompher par un bel effort de vertu désintéressée, de « self-denial » , comme disait Mandeville. — Pas encore! Ce dépositaire poursuit sa méditation solitaire : «Je réfléchis, il est vrai, que la loi établie n'est nullement d'accord avec ma convoitise, qu'une circonstance inattendue peut faire découvrir le secret, qu'alors je suis déshonoré^ que ce ne serait même pas un petit embarras d'expliquer une telle richesse! Tout cela me rend fort perplexe. Enfin ma conscience se soulève! » — Avouons qu'elle y a mis le temps, et que les réflexions purement utilitaires qui ont précédé sa révolte tardive ont pu contribuer à la susciter.

En tout cela, le tort de Proudhon, comme de maint psychologue peu clairvoyant, c'est de n'avoir point assez estimé la valeur utilitaire — et même utilitaire impérialiste — de la réputation. L'opinion étant un des plus importants facteurs de la vie sociale, et sa faveur une mà\iQ\\i^h\e puissance ^ toute concession à l'opinion est une précaution prise par notre Désir du pouvoir. Aussi Proudhon s'indigne-t-il à faux lorsqu'il nie avec emportement le rôle de VÉgoïsme dans la délibération que nous venons de résumer. Il suppose, en effet, qu'un disciple de La Rochefoucauld vienne lui dire : " Vous voyez que votre dépositaire a été honnête homme par égoïsme ! » Et il ri-

poste triomphalement : « Entendons-nous! par égoïsme de justice... Que l'égoïsme se développe dans cette sphère tant qu'il voudra; loin que je me l'impute à crime, je prétends en faire le titre de ma sainteté. Oui, je reculerai devant la dcgradniion publique ; ]e ferai par respect humain une bonne action, je mettrai mon ég^oïsme à me créer sans cesse des droits nouveaux à la considération de mes frères. A force de me livrer à cette égoïste habitude, j'en ferai une seconde nature. Je me complairai dans mon honorabilité ; je finirai par montrer autant d'allégresse à suivre les suggestions de mon amour-propre sociétaire que je mettais jadis d'emportement à assouvir mes passions privées. C'est précisément en cela, rien qu'en cela que consiste désormais ma vertu. Dites à présent que mes motifs ne sont pas purs, puisqu'il s'y trouve un intérêt, ce n'est plus qu'une misérable équivoque! » — Eh! que non! c'est une vérité plus profonde que votre mysticisme de tout à l'heure. Il n'est rien de tel que de s'entendre, et nous voilà bien loin de l'Immanence. La morale que vous exposez magistralement en ce lieu c'est celle de ÏHontieur, c'est-à-dire une forme de l'impérialisme rationnel; c'est celle du chevalier de Méré et du gentleman accompli de Mandeville. Nous l'avons donnée ailleurs (2) pour une traduction démocratique de l'apollinismedorien. Et voici qu'une fois déplus, en effet, le sentiment aristocratique de 1 Honneur est mis, par vous, homme du peuple, à la portée de vos frères. Vous le leur recommandez comme le principe même de la Révolution;

(i) De la Justice, I, 223.

(2) V(»ir le deuxit-inc volume «K" la prooiite Philosophie de rimpcrialismc»

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et parce que, sous votre plume éloquente, ces sugg^estioiis parlent un noble langage, elles n'en sont pas moins utilitaires, à les mieux regarder. Elles annoncent un utilitarisme individuel, parfaitement adapté aux nécessités de l'existence sociale, qui seul pourra faire en effet la sécurité, la grandeur et la félicité relative de l'humanité de demain.

Est-il même nécessaire de refuser entièrement à Proudhon l'immanence de la Justice? Non pas, si cette immanence ne s'entend que d'un germe, d'une disposition sociale et rationnelle lentement épanouie et développée au cours des siècles par l'expérience accumulée des générations. Proudhon s'est enfin résolu lui-même à cette concession comme jadis Rousseau ddiiisl Emile, et comme tous les mystiques poussés dans leurs derniers retranchements par la logique des faits. Il se fait poser à l'occasion (1), par un compère, quelques objections utilitaires pour se donner le plaisir de les réfuter, u Je n éprouve pas, quant à moi, lui dit ce quidam, le sentiment de Injustice; je ne sens pas en mon âme la présence de cette prétendue faculté juridique à laquelle vous rapportez toute la morale. Sans doute, je comprends fort bien que tna sûreté, mon bien-être exigent de ma part l'observation de certaines conditions hors desquelles mon existence est compromise ; cela me suffit pour rendre compte des faits que vous citez (2) . Quant à ce respect du semblable et de moimême, dont vous faites une réalité au même titre que l'amour, l'amitié, l'idéal, j'avoue que je ne l'ai pas, que je m'en sens même tout à fait incapable. » — Et Proudhon

(1) De la Justice, III, 146 et suiv.

(2) Ibid., III, 152.

de répondre : « Tout ce qu'on peut conclure de ces allégations, c'est que la faculté juridique, comme Vamoujlui-même, exigée du sujet, pour son plein exercice, certaines conditions de développement hors desquelles elle est comme endormie. " Il avoue que le sentiment de la Justice est à peu près nul chez les enfants, médiocre chez les jeunes gens, les femmes et les personnes de classe inférieure, d'autant plus faihle enfin dans une nation que cette nation se rapproche davantage de la barbarie! Eh! qu'est-ce donc à dire, sinon que ces enfants, jeunes gens, femmes, barbares manquent de l'expérience de la vie sociale et, par suite, de la Raison qui serait seule capable d'orienter vers la Justice leur utilitarisme immanent. Sans doute, la " faculté juridique » existe en germe chez l'enfant, chez le barbare, sinon elle ne se serait point développée dans l'Humanité; mais si elle s'épanouit, dans le premier surtout, avec une rapidité surprenante, c'est qu'ils sont tous deux héritiers d expériences utditaires antérieures, et, au surplus, qu'ils en font chaque jour d'analogues dans leur sphère depuis 1 instant de leur naissance. — Cessez donc de vous hérisser contre la réalité psychologique et morale par idéalisme mal entendu, par mysticisme social! Aussi bien, vos nobles conclusions sont en sûreté : d'une courageuse confession de leurs origines utihlaires. elles sortiront mieux équilibrées, plus fortes de leur passé conscient, plus assurées de leur avenir.

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