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Impérialisme individuel pressenti

Que Proudhon soit un individualiste conscient de cette disposition fondamentale de tout être, c'est ce qu'il a démontré de bonne heure en proclamant « avec le poète indompté des Nuits » , que nous a naissons tous originaux (1) » ; c'est ce qu'il a reconnu sans ambag^es en expliquant certain jour à un ami comment il est individualiste (2) : « L'individualité, dit-il, est pour moi le critérium de Tordre social; plus l'individualité est libre, indépendante, initiatrice dans la société, plus la société est bonne. » Qu'il cultive en outre, quoique de façon moins consciente assurément, l'individualisme « impérialiste » , c'est ce qu'il est facile d'établir par ses propres confidences. — Si l'on se reporte, en effet, à la définition de la Dignité humaine, ce point de départ des déductions morales de Justice^ l'on constatera sans peine que ce concept imprécis présente une double face dans le livre de Proudhon. Nous avons pu le montrer à peu près identique à la charité, à l'amour, à la compassion, c'est-à-dire au principe de toutes les morales mvstiques; mais il est autre chose encore, car nous en possédons une seconde définition, bien sugg^estive, de la main même de son apôtre fervent : « La dignité chez l'homme est, dit-il (3) , une qua-

(1) De la Célébration du dimanche, p. 40.

(2) Correspondance , IV, 375.

(3) De la Justice, I, 119.

lité hautaine, absolue, impatiente de toute dépendance et de toute loi, tendant à la domination des autres et à V absorption du monde, y Eh! mais nous voilà assez loin, semblet-il, de ce sentiment qui nous faisait reconnaître notre être dans celui des autres au point de sacrifier à cette reconnaissance tout intérêt personnel. N'y a-t-il pas plutôt quelque chose d'analog[ue à l'Instinct pour la souveraineté de Mandeville, à l'Esprit de principauté de Saint-Cyran, au Désir du pouvoir de Hobbes, à la Volonté de puissance en un mot, pour employer le nom le plus moderne et le plus heureusement frappé de l'Impérialisme individuel?

Voici, d'autre part, à propos des péchés capitaux, une esquisse de psycholog^ie impérialiste qui ne laisse rien à désirer pour la netteté du trait (1) : «Il est certain, en 6o/ï?ie psychologie, que Tâme humaine ne subsiste que par ces fameux péchés ou passions fondamentales que tout l'art du moraliste consiste non à détruire ou extirper radicalement, mais à 'morigéner, de façon à en tirer les vertus mêmes qui disting^uent le mieux l'homme des animaux; la dignité, l'ambition, le g^oùt, l'amour, la volupté, le courage... Entre le vice et la vertu, pas de différence essentielle; ce qui fait l'un ou l'autre, c'est le condiment, c'est le régime, c'est le but, c'est l'intention, c'est la mesure, c'est une foule de choses. » — Lisons enfin (2) cette analyse du sentiment de la Justice, qui nous rapproche, elle aussi, de l'impérialisme rationnel : « La Justice, dit Proudhon, n'est pas la sympathie, ni la sociabilité, ni la bonté, sentiments (le pur instinct qu'il est utile et louable de cultiver, nuiis qui, par eux-mêmes, n'enjjendrent pas le res-

(1) Corrrsponiliiiicv, \l\. IV.

(2) J)r l., Justice, 1. 218.

pect de la dignité chez autrui. Il y a des espèces animales sociales; l'homme doit-il compter parmi celles-là? Oui et non. On peut le définir tout aussi bien un animal de combat qu'un animal sociable. »

En effet, à la regarder de près, la Justice égalitaire de Proudhon n'est guère qu'un impérialisme d'espèce; un impérialisme exercé par la race humaine, égalitairement associée, sur tout le reste de la Nature vivante ou inanimée. N'a-t-il pas écrit dans la première définition de la Dignité humaine que nous avons citée : parité entre humains, et suprématie sur tout le reste? Il y a seulement quelque naïveté et quelque ignorance historique dans la façon mathématique dont il délimite le domaine de cette dignité souveraine, en la conférant à tout ce qui porte un visage humain. Historiquement parlant, l'homme accorde ou refuse autour de lui la » parité » , au gré de ses passions et de ses intérêts du moment. <' L'Homme, dit Proudhon (1), chasse les bêtes, les vend, les mange et ne sent donc point sa dignité dans leur personne, puisque sa conscience ne murmwe pas devant ces actes arbitraires! » - — Eh! c'est là, répondrons-nous, une question de siècle et de latitude. Le genre humain a probablement commencé tout entier par l'anthropophagie, et continué par l'esclavage sans que sa conscience en murmurât le moins du monde. Et aujourd'hui encore, les bouddhistes, — qui sont peut-être en majorité sur le globe, comme Schopenhauer aimait à le rappeler, — disent leur conscience révoltée par la manducation de certaine chair animale, que nous absorbons quant à nous sans scrupules; ils sentent

(1) De la Justice, I, 219 et suiv.

donc leur dignité dans la vache. L'auteur de Justice raisonne comme un Européen et un fils du dix-neuvième siècle qui ne connaîtrait point d'autre civilisation que la sienne. L'Homme, dit-il encore, en perdant vis-à-vis des animaux ses inclinations de chasseur et de bourreau, prend en revanche, à leur égard, les habitudes de V exploiteur le plus endurci; mais c'est tout autre chose vis-à-vis de iHomme, blanc, jaune, rouge ou noir. « Pour peu que je prenne avec lui les façons que je me permets avec les brutes, je {offense, et, ce qui est plus extraordinaire, je in offense moi-même. " Eh! doucement! parlez pour vous, héritier de cinquante générations chrétiennes, lecteur de Descartes et de Kant, mais non pas pour l'Homme, par un grand H. Un romancier allemand plein de talent, nous peignant récemment les colonies européennes de 1 Afrique orientale (1), dessinait un type d arabe zanzibarien qui, lorsqu'il se fâchait sérieusement contre un de ses esclaves agricoles, lui faisait volontiers sauter un œil hors de l'orbite en manière d'avertissement et de rappel à Tordre, sans perdre nullement par ce geste odieux sa dignité de patriarche biblique, ni même le respect de ses victimes. Pensez-vous que cet acte, abominable à notre jugement, V offensai réellement lui-même? — Reconnaissez donc <|ue votre »* Justice " est historique et non principielle, utilitaire et non pas immanente, sinon en germe et en puissance, ni plus ni moins que la Raison humaine, la faculté de se souvenir, de comparer, d'expérimenter.

Enfin, nous remarquerons que Proudhon, tout en rejetant d'ordinaire dans Justice la motivation utilitaire et

(1) Lu baronne Fricda de Buelow. — Voir notre étude dans le Correspondant du 10 février 1906.

rationnelle de la morale, la comprend du moins, et en fournit une formule très précise (1) : « Que l'utilitaire, écrit-il, à l'exemple de Bentham, cherche dans les rapports naturels qu'établissent entre les hommes le travail, la propriété, l'échange, le crédit, des règles et des garanties pour la conduite des opérations, la prévoyance des risques, la sécurité et le bien-être de l'existence; qu'il aille jusqu'à démontrer qu'en bien des cas le particulier, qui comprend son véritable intérêt, trouve avantage à sacrifier quelque chose du sien^ plutôt que d'engager la lutte avec ses semblables et la société, ce philosophe de nouvelle espèce pourra être un grand économiste, il n'aura rien de commun avec celui qui enseigne la Justice, le Droit! » — Si fait, pourrait-on lui répondre, regardez de plus près : il dit les mêmes choses en termes plus clairs et de façon plus convaincante pour la raison. Et, au surplus, Proudhon nomme au même endroit l'Économie politique une science éminente, car il en pressent fort bien le caractère moral en son essence, si elle fut une tentative pour codifier l'individualisme impérialiste rationnel.

Il la sacrifie cependant à sa Justice " immanente » , ce résidu des philosophes mystiques qu'il a cultivés dans sa jeunesse. Il accable Girardin pour avoir soutenu que l'état naturel de l'homme est l'iniquité, mais l'iniquité limitée, restreinte, comme la guerre qui en est l'image, par des armistices, des trêves^ des échanges de prisonniers, des paix provisoires que la ruse et la nécessité forment et que rompent le ressentiment et la vengeance (:2) . Et il lance l'anathème au grand publiciste de la bourgeoisie pour avoir

il) De la Justice, 129.

(2) Ibid., I, 131.

résumé ses vues dans une formule trop brutale en effet, qui rappelle la manière de Stirner : « Je nie la morale, je nie la Justice, le droit, la pudeur, la bonne foi, la vertu. Tout est crime, naturellement crime, nécessairement crime, et je propose contre le crime un système d assurances. • — Deux ans encore, et Proudhon, entièrement converti à cette manière de voir, va montrer à son tour dans la morale une image de la guerre ; il professera, lui aussi, l'impérialisme théorique avec un mélange d'effroi instinctif et d'emportement passionné.

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