V Impérialisme daus Virgile
« Cette moralité de la guerre, écrit Proudhon le I <> mars 18()3 à M. Clerc, cette puissance civilisatrice et disciplinaire de la conquête, toute cette application du droit de la force, j'avoue très franchement queye nen savais j'ien en 1858, quand j'écrivis mon livre De la Justice, de même qu'en 1840 j'ignorais la solution du problème de la propriété que je compte donner prochainement. » — Cette ignorance n'était pas entière cependant, car on peut noter çà et là dans Toeuvre de Proudhon maint passage qui apparaît comme un pressentiment de son final impérialisme sociologique. Nous avons cité une phrase des Cotitradictions (I) qui esquisse déjà l'apologie de la guerre. Le 8 janvier 1850, un article de la Voix du Peuple (2) nous fournil cette exclamation prophétique : u Combien de
(1) Contrail. ecnn., I, 188,
(2) Mrtangcx. 111. ()V.
L'IMPERIALISME PROLETARIEN AC DIX-NEUVIEME SIECLE 299
fois depuis Février je me suis demandé si, malgré la possibilité démontrée de rendre tous les hommes égaux et libres, Tégalité et la liberté étaient réellement dans la destinée humaine; si, en combattant de toutes mes forces la servitude, l'hypocrisie etle^^ol, je n'étais point la dupe de quelque hallucination philanthropique ; si enfin, en poursuivant cet idéal que la Raison révèle, je n'étais point en contradiction avec la nature. Et, il faut que je l'avoue, devant la résistance des masses, la mauvaise foi des partis, la rouerie des chefs, le doute m'a saisi. Il faut, me suis-je dit souvent, qu'il y ait à tout ceci une raison secrète... L'homme est avant tout un animal guerrier. G est par la guerre qu'il se manifeste dans la sublimité de sa nature ; c'est la guerre seule qui fait les héros et les demi-dieux. Le patriciat et le prolétariat sont les deux pôles de la civilisation; la vie collective résulte de notre exploitation réciproque. Quand j'ai cessé de manger mon frère au nom de la propriété, je le jnanrje au ?ioni de la communauté ; c'est ce que les mystiques appellent communion ! » Voilà des déclarations assez nettes en vérité.
Bien plus, ce livre De la Justice, si fort dominé dans son ensemble par le mysticisme kantien du devoir, renferme cependant un développement d'une inspiration tout autre. C'est l'explication philosophique de l'épopée virgilienne. Virgile, on lésait, a tracé pour sa patrie un beau programme d'impérialisme « de la responsabilité " ; il a dit la mission providentielle et progressive des races supérieures :
Excudant alii spirantia molliiis aéra, Tu regere imperio populos. Romane, mémento ; Hae tibi erunt artes, pacisque imponere morem, Parcere subjectis et debellare superbos.
Ce ^rand fait de 1 Impérialisme romain, dont notre éducation classique imposa si souvent la méditation à nos cerveaux adolescents, se présente au souvenir du latiniste excellent qu'est Proudhon, lorsqu'il entreprend d'expliquer, au troisième volume de sa Justice, la grandeur et la décadence des peuples. Et l'on dirait qu'en ce lieu il approuve pleinement l'impérialisme rationnel de race qui fut prêché par l'ami d Aug^uste. La di^jnité messianique, dit-il (l), ne s'arrête point à la Grèce anarchique et frivole; elle passe à Tltalie g^rave et juriste; c'est ce qu'indique la mig^ration d'Énée. Yir^jile nous fait assister à l'initiation des peuplades ausoniennes, semi-barbares jusque-là. Elles passent, sous l'influence troyenne. de 1 état saturnien ou âge d'or à une civilisation supérieure plus « individualiste " , l'âge de fer. Le développement providentiel de la puissance latine, qui forme le thème symbolique de V Enéide, est la première révélation du progrès et de la catholicité du genre humain. — Ce progrès s'accomplit par la fusion des races; car les Troyens, parvenus en Italie, perdent leur nom et leur nationalité, Junon, qui semble vaincue dans la personne de Turnus, triomphe en réalité, puisque l'Italie demeure inviolée, avec SCS mœurs, sa religion, son nom, ses lois, sa langue. L'Asie est absorbée, et le fruit de cette absorption est la gloire de Rome. La civilisation, semble dire Virgile aux Homains devenus à leur tour conquérants et colonisateurs, la f;loire se comnuinlquo: elle n'ôte pas aux races leur caractère; gardez-vous donc d'un exclusivisme tropjaloux. Dans V Enéide, la réconciliation des peuples antagoniques,
(i) De la Justice, II L IÎ55 il suiv.
L IMPERIALISME PIIOLETAUIEN AU DIX-NEUVIEME SIECLE 301
le croisement des races sont marqués par les épisodes d'Évandre et de Diomède, par l'oracle rendu sur le mariag^e de Lavinie, par la condamnation de l'ég^oïsme national en Turnus : « Turnus, hélas! c'est Pompée, Brutus, Cassius; c'est l'âme vertueuse et patriotique de Gaton; c'est cet ordre patricien tout entier qui se refusait à octroyer le droit de cité aux nations vaincues qu'appuyaient de leur côté César et sa plèbe (l). » On voit que Proudhon impérialiste ne va pas jusqu'à accepter une domination féodale de race, et des règ^lements ethniques de caste. 11 se montre nettement césarien, par esprit démocratique; mais il ne l'est pourtant qu'un instant, avec Aug^uste et les Antonins. Car des Césars indignes sont venus peu après faire avorter le mag^nifique programme de l'Impérialisme quiritaire (2). Sous l'influence des Commode, des Caracalla, des Élagabale, la domination romaine devint une épouvantable iniquité (3) . Car elle refusa dès lors aux nations l'autonomie nécessaire, étouffa partout K l'individualisme et l'initiative locale. Au total, l'atrocité prétorienne et l'égoïsme patricien perdirent tout. Le monde opprimé repoussa désormais V initiative de la force ^ et cette situation déplorable permit la victoire du christianisme, que l'auteur de Justice considère, en impérialiste prénietzschéen, comme une révolte d'esclaves, comme une catastrophe morale sans précédent. Un logos, dit-il, que n'avait pas même rêvé Platon prit la place du verbe légitime, c'est-à-dire du rationalisme romain. Ce qu'avait
(i) De la Justice, III, 357.
(2) Gouiment ne pas rappeler ici le grand ouvrage de M. Guglielmo Ferrero, qui est une belle analyse de l'impérialisme romain.
(3) J)c la Justice, III, 377,
vu, prophétisé, chanté sur tous les tons Virgile, Tunité intellectuelle du monde méditerranéen, fut accompli par la raison des esclaves (1). Rome s'affaissa dans Torgie et dans le sang; l'antiquité périt tout entière, et l'humanité, déclarée par une superstition abominable déchue dès sa naissance, s'ajourna pour dix-huit siècles, parce qu'empereur, prétoriens, noblesse et plèbe, tous avaient été infidèles à la révélation virgilienne.
Proudhon oublie trop en cet endroit (Juil approuva jadis lui-même la notion du péché originel. Il répudie avec violence 1 impérialisme catholique et la discipline chrétienne, parce que son grand ouvrage de morale est rédigé pour être désagréable à un prélat franc-comtois trop comniunicatif. Moins prévenu par ses griefs personnels, il reconnaîtrait sans doute que l'Impérialisme quiritaire ayant failli à sa mission civilisatrice, il était utile aux destinées de notre race qu'un autre impérialisme se substituât à celui-là pour préparer la relative unité de l'Europe moderne, et pour façonner dans un cadre solide des peuplades saines mais barbares à une vie sociale plus extensive. Au surplus, c est son livre tout entier qui pâtit d'une méconnaissance obstinée des services rendus à la civilisation par TÉglise. Emporté par les nécessités de sa polémique mesquine, il ne voit que les abus et les tares : il néglige l'effort éducateur et l'influence civilisatrice (:2).
(1) Dr la JiiSliic, IIL :i55.
(2) Il est singulier <|ui- Prouillum, (|ui fait profession tle considi^rer la «lortrine île I Église elirétiennc eomine I antithèse de la Justice rëvoliitioniiaire, ait instinctivement donné le fondateur de cette Église, Jésus-Christ, pour un nu»ralistc et un justicier. Le livre de Ilenan sur .lésus fut pour lui une «lésagréahle surprise et quehpie chose connue un acte de concurrence déloyale. {(\n rcsfwiii/ance, XIII, p. 112 et suiv ) Accumulant ilepuis vingt un» les matériaux d'un ouvrage analogue, il se jugea prévenu
-4. — Impérialisme sociologique esquissé.
Les grands problèmes de philosophie historique, qu'effleurait en passant le livre De la Justice, allaient occuper presque exclusivement la pensée de Proudhon durant les dernières années de sa vie. S'il faut ajouter foi à ses confidences épistolaires, il aurait été amené à les méditer de nouveau par une circonstance assez fortuite, par la g^uerre de 1859. — Sur ce sujet, il s'était montré aussi mauvais prophète qu'il est possible de l'être, et que le sont d'ordinaire les mystiques trop pressés de voir se réaliser leur rêve. « Quant au rétablissement de la monarchie italienne, écrivait-il en janvier 1859 (1), c'est une blag^ue chauvinique destinée à allumer l'opinion. Autant vaudrait parler, dans l'état actuel des choses, de ressus-
à son détriment. Il prit toutefois son parti de ce qu'il ne pouvait empêcher et écrivit à un ami ces lignes caractéristiques : « Vous devinez sans peine que si M. Renan a fait Jésus à sa propre image, je ne pouvais manquer non plus de le faire à la mienne. La dominante de Jésus, d'après M. Renan, est un idéalisme mvstique et quiétiste. justement ce que Bossuet abominait dans Fénelon et Mme Guyon, et qu il suait sang et eau à vouloir expliquer dans François de Sales et sainte Thérèse; ce n'est que secondairement, et par suite de la colère que lui inspirent les Pharisiens et les prêtres, que Jésus, dans M. Renan, se livre à des violences révolutionnaires. Dans ma manière de voir, Jésus, au contraire, aurait eu pour dominante le sentiment élevé de la morale et surtout de la justice. La religion chez lui était chose secondaire, d Voilà donc une fois de plus l'un de nos individualistes modernes, en appelant de 1 Eglise au Christ, mais à la condition d avoir façonné préalablement ce Christ a sa propre iinaqe, ce qui revient à en appeler à soi-même et à se conférer avec complaisance une nouvelle vocation messianique.
(1) Correspondance, VIII, 384.
citer la nationalité étrusque, l'Église druidique et le Sénat de Carthag^e. Il y a six mois, on chauffait, sans plus de raison et à propos de l'isthme de Suez (autre traquenard boursier où vous ferez bien de ne pas mettre d'argent), la guerre avec T Angleterre. »
L'événement lui ayant donné pleinement tort au bout de quelques mois, il s'imposa sur ce sujet une sorte d examen de conscience. Comment la marche victorieuse des armées française et piémontaise avait-elle aplani en quelques heures des difficultés qu'il jugeait insurmontables la veille? Comment un héros, Garibaldi, avait-il entraîné à sa suite la nation italienne, endormie dans son inaction depuis de longs siècles (l? Comment Victor- Emmanuel était-il devenu populaire par la victoire (2 ? Autant de questions qui lui parurent mériter une sérieuse étude. Il entreprit donc de se démontrer à lui-même, » au point de vue des principes (3^ " , la parfaite régularité de la récente guerre. Prêt à juger avec Hegel que le réel est rationnel, il comprit qu'il avait mal calculé les données du problème ultramontain. « Ce qui se passe, écrit-il à Chaudey (4), appelant mon attention sur la politique internationale, je me suis demandé tout d'abord ce qu était cette politique, sur quoi elle était basée, quels en étaient les principes... J'ai consulté les auteurs, (rrotius par exemple..., mais de principes, néant... J'ai demandé à notre tradition révolutionnaire ce qu'elle en savait? Rien! Alors, ^e me suis recueilli ;'] di\ lu des jour-
(1) /.« Guerre et la Paix, I, 68.
(2) IhU., V3.
(:)) ibùi., 8.
(4) Correxpontlancr, IX, 9V.
naux, des brochures, de Thistoire. J'ai repris mes formules, mes séries, mes antinojnies, et je suis arrivé ù comprendre quelque chose... Cest l archi-sens-commun , et pourtant, cela ne se trouve nulle part. » Dans cette attitude de voyant et d'interprète autorisé des dieux qu'il affectait de plus en plus avec les années, Proudhon nous donne ici le plan de sa dernière campagne morale.
En fait, la g^uerre d'Italie ne fournit sans doute que le prétexte d'une méditation qui se fut imposée tôt ou tard à rinquiète pensée de ce moraliste sincère et droit. Car le mysticisme romantique, fruit de son tempérament et de son éducation intellectuelle, était sans cesse combattu dans son esprit par le bon sens foncier du paysan comtois. N'était-il point, lui aussi, par ses origines, un duras araior! comme les vieux colons du Latium, ces ouvriers d'une des plus hautes tentatives d'impérialisme rationnel qu'ait connues le monde? — Ses finales découvertes dans le champ encore si mal exploré de l'impérialisme théo-
|rique sont donc en quelque sorte la récompense et le Fruit d'une existence entière de spéculation courageuse,
Id'effort sincère vers la vérité morale. — Toutefois, devant les lumières imprévues que lui apportent ses réflexions
[sur le rôle social de la guerre, il s'abandonne d'abord,
javec volupté, à une sorte d'éblouissement qui lui interdit le pousser plus avant son analyse. Il bénit l'exil qui lui a lonné la pensée de cette étude (1). On dirait d'un nou- '^eau Jean à Pathmos (2). « N'ai-je donc pas, le premier,
lété comme étourdi de tout ce que j'ai aperçu en étudiant îette question formidable de la guerre entre les humains?
(1) La Guerre et la Paix, I, 88.
(2) Correspondance, XI, 114.
N'ai-je pas dû frissonner en acquérant la conviction que la gfuerre avait été le grand moteur de la civilisation? Et quand j ai compris combien la guerre, par son côté moral, relève l'humanité, n'ai-je pas dû saisir avec bonheur cette glorification de notre espèce? »
C'est en effet, tout d'abord, une pure glorification hégélienne de la guerre à laquelle il semble s'arrêter. Sans l'instinct de la lutte, dit-il (1), l'homme serait tombé dès le premier jour au niveau des bêtes dont l'association forme toute la destinée ; notre civilisation serait une étable, le progrès serait inconnu. Il accable donc les partisans ifieptes (2) de la paix perpétuelle. La société, pour se conserver digne, morale, pure, généreuse, voire même laborieuse, doit avant tout se tenir à l'état ajitagonique, à l'état de guerre (3). Car la guerre est notre histoire, notre vie, notre àme tout entière (4). Elle est la législation, la politique, l'État, la patrie, la hiérarchie sociale, le droit des gens, la poésie, la théologie ; encore une fois, c'est tout!
Mais il a dépassé bientôt cette assez banale et platonique approbation de la lutte. Il a poussé plus loin ses découvertes dans le champ de l'impérialisme théorique, et discerné nettement que la « notion de droit dérive de l'idée iVarmée (5) " , que le droit et la morale sont des compositions entre pitissarices, des atténuations de l'état de guerre par des traités et des contrats, en un mot de V Impérialisme rationnel. Et, toujours préoccupé de notions
(1) Im Ciuvnc et la Paix, I, 33.
(2) Ibùl., VO.
(5) Ibiil., 46.
L'IMPERIALISME PROLETARIEN AU DIX-NEUVIEME SIECLE 307
juridiques, il a donné une sorte de g^énéalogie des différentes formes du droit, toutes issues, à son avis, de la lutte pour le pouvoir. — Le droit de la force, dit-il, est le plus simple de tous et le plus élémentaire. Gomme tout autre droit, il n'existe que sous condition de réciprocité; mais Proudhon a enfin reconnu que réciprocùé n'est point égalité, a La paj^l du lion en elle-même est légitime, écritil (l). Ce qui fait la moralité de la fable du lion et de ses trois associés, la vache, la chèvre et la biche, et qui constitue la friponnerie du premier, ce n'est pas qu'il s'arroge une part plus forte en raison de sa force et de son courage; c'est que, par une chicane de procureur, faisant de sa qualité de lion, puis de sa force, puis encore de son courage, — trois termes identiques, — autant de titres à s'adjuger une part du produit, et menaçant de sa griffe l'associé qui oserait élever des prétentions sur le restC;, il se paye quatre fois de ce qui ne doit lui être compté qu'une seule. " — Eh! oui, le lion est un impérialiste, mais ce n'est point un impérialiste rationnel. Il n'a pas èië juste; û a rebuté ses camarades; désormais, ils ne chasseront plus avec lui de bon cœur. Mais que nous voilà loin de 1840 et de cette association étrange entre Achille, Ajax et Thersite, ou tout le monde avait part égale.
Le droit de la guerre, poursuit Proudhon (2), dérive immédiatement du droit de la force. Il réglemente le combat^ en vue d'une plus facile mise en évidence du droit de la force, qui sera sanctionné par la victoire. — Le droit des gens vient ensuite; il a pour objet, en cas
(1) La Guerre et la Paix, I, 230.
(2) Ibid., 230 et suiv.
308 I/IMI'KKIALISME DÉMOCRATIQUE
de litige, d'éviter s'il se peut la bataille, de déterminer a priori, par lévaluation des forces en présence, « auquel des deux partis doit appartenir la prépondérance » . — Puis voici le droit public ou droit politique, qui n'est qu'un droit des gens fonctionnant entre clans, familles ou individus juxtaposés dans le sein d un même corps social ou cité. Celui-là a pour but de prévenir toute espèce d'agression de la partie contre le tout ou des parties entre elles; et, à cet effet, il définit autant que possible les droits et les devoirs des citoyens les uns envers les autres et de tous envers 1 État.
Bien qu'il attribue de la sorte une origine toute guerrière ou impérialiste à la loi et à la morale, Proudbon n'est pas un impérialiste tout à fait conscient en sociologie. Il estime que, dans les sociétés originelles, la population se divise (1) en deux catégories distinctes : les « aristoi » ou les <^ optimates " , littéralement les forts, et, par extension, les plus braves, les plus vertueux, les meilleurs; et la plèbe, qui se compose des faibles, des esclaves, de tout ce qui n'a pas la force, ignavi. Les premiers constituent seuls le jtays légal, les hommes du droit, c'est-à-dire ceux qui possèdent des droits. Les autres sont en dehors du droit, ex leges; ils n'ont pas de droits, ce sont des individus à face humaine, «^ anthropoi " ; ce ne sont pas des hommes, " andres » .
Cette u division » spontanée, si difficilement explicable par r « usurpation " à la manière de Rousseau et des romîinliques sociaux, ses disciples, n'est pas non plus expli(juée par Proudbon en cet endroit. Mais plus loin (2),
(1) La Guenc et la Paix, I, 108.
(2) Ibûl., 172.
L'IMPERIALISME PROLETARIEN AU DIX-NE LVIEME SIECLE 309
il accorde que la conquête est le motif le plus ordinaire à cette scission d'un même corps social en hommes de plein droit et hommes de droit nul. Et, en outre, il écrira une curieuse paraphrase du célèbre passage de la Phénoménologie de Heg^el sur le dialectique de l'esclavage. Une conséquence du droit de la force, dit-il (1), a été la formation de l'aristocratie ou des castes. L'idée que la force engendre la force, que les forts naissent des forts produit l'institution de la noblesse héréditaire. Mais la noblesse abuse de ses privilèges; d'un côté, elle se corrompt par le pouvoir et par la richesse; de l'autre, elle exploite la plèbe bien au delà de ce que permet rationnellement le droit de la force. Bientôt même, la supériorité de la force qui, dans l'origine, avait constitué l'aristocratie, passe du côté du peuple; et l'on voit les nobles, sans intelligence de leur privilège, revendiquer le bénéfice de la force quand déjà la réalité leur manque. La brochure de Sieyès : Qu est-ce que le Tiers-État? fut le symptôme d'une semblable évolution dans les pouvoirs en présence. Et c'est aussi le droit de la force qui terminera le débat soulevé depuis une trentaine d'années entre la classe dite bourgeoise qui s'en va, et la classe ouvrière et salariée qui vient tous les jours; que le litige, au surplus, soit réglé par une bataille ou par un traité, peu importe.
Le droit économique enfin, — et ici nous touchons à la plus intéressante découverte de Proudhon, — le droit économique est un habile déguisement du droit de la force, qui, de citoyen à citoyen, de famille à famille, de corporation à corporation, de société à société, se trans-
(1) La Guerre et la Paix, I, 232.
forme par la mutualité des g^aranties (1) : « Il faut en quelque sorte le dévêtir pour le faire reparaître. Il ne se fait plus sentir que de loin en loin, d'une manière indirecte, dans le contrat de louag^e, d'ouvrage, dans la commandite, etc., où la supériorité de force de travail, de capital, d industrie entraine la supériorité du salaire. Comme si la force, chose animale, faisait honte à 1 humanité intelligente et libre, le législateur la déguise le plus qu il est possible, v
La lutte économique se substituant de façon insensible à la lutte guerrière entre puissances humaines juxtaposées, telle est la grande intuition de Proudhon dans son livre sur la guerre. - L'opposition du travail et du capital, dit-il [il], de l'offre et de la demande, du préteur et de lempruntcur, des privilèges d auteurs, inventeurs, perfectionneurs et des peines infligées aux contrefacteurs, falsificateurs et plagiaires, tout cela n'indique-t-il pas la guerre? Voilà une nation réputée autrefois l'une des plus braves, aujourd hui la plus industrieuse, la plus puissante par les capitaux, qui demande le désarmement général, et se prononce à chaque occasion contre la guerre. Mais que fait-elle donc autre chose en changeant d'armure, que d appeler ses rivaux à un nouveau combat où elle se croit sûre de vaincre? Comment le Portugal s'est-il trouvé, dites-moi, d'avoir accepté la paix des Anglais? «
" Oui, cher et excellent M. Clerc. — écrit-il encore (3 à ce chef d'escadron d'artillerie qu'il appelle obstinément ii mon capitaine " , en dépit de ses prétentions à la
{\) La Guerre et U Paix, I, 2W).
i'.\i i'i>> r, spoiitlancc, XI 1, 3V0 et suiv.
science militaire (1), — la guerre, dans les prévisions évolutives de notre espèce, est la fig^uration d'un ordre de choses qui la nie et l'exclut, mais qui, cependant, retient d'elle les traits principaux, savoir que chacun doit payer de sa personne comme à l'armée; que la concurrence est la loi du travail lihre, comme dans une bataille; que le bien-être pour chacun est en raison de son effort, comme l'enseigne le droit de la force. En sorte que notre humanité, en se transformant, en passant du régime militaire au régime industriel, régimes diamétralement opposés, reste fidèle à elle-même, toujours animée du même esprit de justice et de liberté... Le Travailleur et le Guerrier sont le même personnage... Le Travail et la Guerre, contraires et incompatibles, sont deux termes corrélatifs qui traduisent la même loi, révèlent la même moralité et la même destinée. Cette manière d'envisager des faits de nature si opposée, si inconciliable a du reste pour appui toute l'exégèse antique et la philosophie moderne, notamment celle de Hegel. »
Hegel ne porte pas bonheur à Proudhon, qui ne l'a jamais bien compris; mais derrière cette explication confuse et fumeuse, on discerne une vue saine et féconde, r L'œuvre qui s'impose présentement à 1 bumanité est la constitution du droit économique^ substitut du droit de la guerre (2). Quand le droit économique aura été reconnu, son objet défini, sa circonscription tracée, ses formules données, ses rapports avec le droit civil, le droit politique et le droit des gens établis, alors seulement Ton pourra reprendre avec utilité et connaissance de cause le débat
(1) Correspondance, IX, 195.
(2) La Guerre et la Paix, II, 259.
politique. Et ce droit économique^ aussi bien que la a philosophie " , que la « morale » . est encore une des déBnitions de la RévoliUio7i[\) . Avec cet aveu, Proudhon touche au terme de son évolution intellectuelle. Il discerne enfin, — vaguement sans doute et, nous allons le voir, à travers de tenaces préjugées mystiques — que l'Impérialisme individuel rationnel dont l'Économie politique classique a tenté de déterminer les lois, est 1 idéal « révolutionnaire » vers lequel, à travers les formules du stoïcisme et du kantisme, il se sent entraîné par les saines aspirations de sa Raison.
Cependant, ses formules hég^éliennes mal dig^érées ne lui montrent pas clairement quelle sera la transition entre la guerre armée et la guerre industrielle. La psychologie rousseauiste qui reste celle de son parti, et trop souvent aussi la sienne propre, le gêne dans ses prévisions d'avenir. Il pressent la protestation universelle que va susciter dans le camp des socialistes romantiques son hymne enthousiaste au Dieu des batailles; il sait que ses amis seront dans la consternation, ses ennemis dans la jubilation, qu on l'accusera de prétorianisme, de césarisme (2:, — il ne sait pas écrire encore à' Impérialisme. — N'a-t-il pas dit en effet (3) : « Pendant longtemps, du moins pendant une période dont nous n'oserions encore aujourd hui fixer le terme, il est nécessaire que les nations vident leurs différends par les voies de la force. « — Aussi, soutient-il tout le contraire en d'autres passages, pour faire contrepoids, et sans trop se soucier d accorder ses deux affir-
(1) La Guerre et la Paix, II, ;iOt).
(2) Correspondance, XI, 111.
(:i) La ('.lierre et la Paix, I, 16Ô.
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mations antag^onistes. » Travaillez à présent, nous dit la guerre, vous avez assez combattu (1) . » Et il écrit au commandant Clerc (2) : «Le but de mon livre, la Guerre et la Paix, est très positivement de détourner les esprits de la guerre, de les affermir dans la paix en dirigeant les forces et les courages non plus vers les conquêtes et les combats, mais vers le travail, ou ce que j'ai appelé métaphoriquement les luttes industrielles. »
En effet, sa conclusion, comme celle de son maître Kant dans le Programme d'une histoire universelle, est pacifiste avec mesure et bon sens (3) . La paix donnera, dit-il, à la loi d'antagonisme sa vraie formule et sa haute portée. La paix, dont l'inexactitude du langage a fait jusqu'ici le contraire de la guerre, est à la guerre ce que la philosophie est au mythe, une purification, un achèvement. L'hypothèse d'une paix universelle et définitive est légitime. L'humanité travailleuse est seule capable d'en finir avec la guerre en créant l'équilibre économique, et sa devise doit être provisoirement la maxime stoïcienne : Ah s fine et sustine.