BOULAINVILLIERS ET LA PHILOSOPHIE IMPÉRIALISTE
DE l'histoire
Une théorie contractuelle strictement égalitaire forme le principe de la politique de Hobbes, — politique exposée principalement dans son De cive. — Pascal, Gumberland Pufendorf le suivirent bientôt dans cette voie qui préparait les illusions sociolog^iques du dix-huitième siècle. Or, si une morale sociale égalitaire peut être fondée, en effet, sur les prémisses de psycholog^ie impérialiste que le sage Malmesbury a développées dans sa Humane nature^ — ce que nous croyons en effet pour notre part — ce sera dans un avenir encore assez lointain vraisemblablement puisqu'il y faudrait un universel progrès de la Raison humaine qu'il n'est raisonnable d'espérer que du temps. Cependant le De cive montre cette égalité acceptée en principe dès l'origine par les premiers humains réunis en groupes sociaux! Rien de moins historique qu'une semblable assertion et qu'une philosophie de l'histoire qui demeure de la sorte entièrement exclusive de toute considération impérialiste! H restait donc à introduire ces considérations dans l'étude du passé de l'humanité. Et le premier effort de la pensée moderne en ce sens est du au comte Henri de Boulainvilliers. — Effort intéressé comme
on va le voir, inspiration toute personnelle en vérité, mais en est-il d'autres qui soient véritablement fécondes ici-bas?
Bo ula inv illier s ph ilosophe .
Le comte Henri de Boulainvilliers (1658-1722) fut un esprit indépendant et inquiet. En dépit du témoig^nag^e de son confesseur, le Père Laborde^ de TOratoire, qui « rendit un compte édifiant de ses dernières dispositions » , il avait parmi ses contemporains la réputation d'un librepenseur fort audacieux; et Voltaire a pu faire de lui le héros d'un de ses pamphlets les plus mordants contre 1 Église, le Dîner du comte de Boulainvilliers, opuscule dont le scandale fut tel que l'auteur en renia la paternité vis-à-vis de ses plus intimes amis.
Ce grand seig^neur, issu de fort ancienne maison, s'était acquis une culture intellectuelle bien rare à cette époque dans le sein de sa caste, et il en produisait les fruits au g^rand jour avec une tranquille audace. On possède de lui une Vie de Mahomet qui est un panég^yrique presque sans réserves du prophète de l'Islam : il dut à cette apolog^ie d'être surnommé " mahométan français » et « déserteur du christianisme » . Sa réputation d'impiété encouragi^ea quelques polémistes à publier plus tard sous son nom maint écrit virulent contre la doctrine chrétienne; tels, les Doutes sur la religion^ qui parurent à Londres la même année que le pamphlet de Voltaire, en 1767, et ne sont probablement pas de Boulainvilliers; mais il est bien
authenliqiiement l'auteur de la Réfutation des erreurs de Benoit de Spinoza, publiée après sa mort à Bruxelles, en 1831, et ce livre fournit un exemple amusant des subterfug^es auxquels l'intolérance du pouvoir et de l'opinion conduisait alors les novateurs en matière intellectuelle et morale.
Le comte assure en effet dans sa Préface qu'ayant jadis lu et réfuté le Traité théologi-politirjue avec la pleine approbation des gens de bien, il fut ramené à l'étude de Spinoza par la lecture de deux autres réfutations rédig^ées après la sienne, puis par les commentaires de Bayle, enfin par la comparaison de la doctrine du penseur juif avec celle de Confucius, dont il trouva une exposition dans les écrits de Messieurs des missions étrangères. Il offre donc au public le fruit de cette nouvelle étude; mais cette fois, la réfutation n est plus son objet. Il se propose uniquement d'exposer avec clarté les erreurs pernicieuses dont il a pris connaissance, afin de permettre à de plus doctes que lui de les combattre utilement par la suite : «* Je n ai point négligé, ajoute-t-il avec le sang-froid d'un pince-sansrire accompli, d'orner ses pensées au delà de ce que l'auteur a fait liil-inéme. J'ai même poussé la sincérité jus(ju'à soutenir ses sopliismes les plus évidents par les moyens les plus plausibles que j'ai pu découvrir dans la Loj'jlquo ualurclle où je fus instruit. Toujours persuadé (juc rion ne peut nuire à la vérité et que pour la faire briller dans tout réclat qui lui appartient, il est bon qu'on lui oppose qucbjucfois, sinon d'épaisses ténèbres, — car le contraste serait Irop fort, — du moins les fausses hiniières d un orage impétueux qui, pour quelques moments, semble devoir éblouir la raison et la nature! >
Afin de s'épargner des polémiques siirperflues, Spinoza disait volontiers : « La vérité éclaire elle-même et l'erreur... » Mais il n'ajoutait pas comme son malicieux disciple : " L'erreur éclaire elle-même et la vérité. » Après la profession de foi que nous venons de lire, on conçoit que le gentilhomme français n'ait pas été pris très au sérieux comme contradicteur, et rangé plutôt parmi les apologistes de VEthicjue. Il offre en effet à son lecteur une paraphrase soigneuse de ce livre célèbre et, par là, quelque écho du hobbisme parvint sans doute à son esprit avisé. Car Spinoza a lu et médité certainement le De cive, peut-être le Léviatlian^ et l'on peut noter dans son œuvre des velléités fugitives de psychologie impérialiste. Le Traité théologi-politiqueÏQ\{. remarquer qu'en vertu du droit naturel, les gros poissons mangent les petits (1), — la limite de ce droit étant celle de la puissance. Et l'on sait que l'auteur aimait le spectacle des combats d'araignées! Toutefois son Éthique ne doit rien au Jraité de la Nature humaine : les passions sont fondées par lui sur l'Instinct de conservation seulement, et son analyse de l'Envie, par exemple, est à la fois obscure et insuffisante (2) : seule l'association du sentiment de la joie au sentiment de la puissance trahit encore en cet endroit quelque pressentiment de psychologie impérialiste puisque Boulainvilliers a pu emprunter à son adversaire prétendu les définitions suivantes : « L'esprit humain doit s'efforcer autant qu'il est en lui d'imaginer des choses qui soient propres à lui donner de la joie, c'est-à-dire à augmenter la puissance de son torps et par conséquent la sienne, ce qui fait naître
(1) Chapitre XVI.
(2) Théorèmes 27 et 32,
Taffection que nous disting^uons par le nom d'amour 1) . « La haine, au contraire, serait ressentie à Tég^ard des choses qui resserrent et bornent cette même puissance. Et voici un autre passage caractéristique : " L'esprit se considérant lui-même et sa propre puissance doit concevoir d autant plus de joie qu'il imag^inera l'une et l'autre plus distinctement. »' La sig^nification du moi puissance n'est pas tout à fait aussi précise dans Spinoza que dans Hobbes, il faut l'avouer, mais Boulainvilliers dut être incité à de fécondes réflexions personnelles par des indications de cette nature. Peut-être enfin ce philosophe amateur, à la curiosité .si éveillée, alla-t-il chercher aux mêmes sources que le sag^e de Hollande, c'est-à-dire dans les écrits du penseur angolais, des inspirations plus directes de psychologie impérialiste?