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Boulainvilliers historien

A défaut de suggestions philosophiques, les traditions d'impérialisme pratique qu'il tenait de sa race allaient l'inspirer de façon utile lorsqu'il fut amené par les malheurs de la France à chercher un remède aux maux de l'État. Augustin Thierry a dit de lui qu'il fut u l'homme des Etats généraux " durant les heures difficiles de la vieillesse de Louis XIV, alors que la nation épuisée réclamait quelque contrôle sur la politi(jue purement dynastique de son souverain. Mais les États généraux qu'il

(1) Jir/utittion des erreurs Je Ileuoil île Spinoza, y 2V1.

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réclamait ne pouvaient être cependant qu'un pis-aller aux yeux de ce Franc de la conquête, et volontiers les eùt-il réduits à l'ordre de la noblesse. Car Vancien gouvernement auquel il rêve de ramener son pays est celui de Glovis et de ses leudes, plutôt que celui des assemblées délibérantes de la monarchie capétienne, puissance usurpatrice à ses yeux.

Son Histoire de Vancien gouvernement de la France a laissé une trace durable dans le mouvement intellectuel de son temps, et nous en avons dit ailleurs (1) la persistante influence. Le comte est un nationaliste et un traditionaliste dans toute la force de ces deux termes. Il parle dédaigneusement des lois de Sparte, des constitutions de l'Ang^leterre ou de la Polog^ne, qui, dit-il, peuvent être excellentes là où elles fonctionnent, mais ne sont point faites pour des Français. — A son avis, le premier chef des Francs dont la personnalité soit véritablement historique, Glovis, réunit en sa personne les deux dig^nités fort dissemblables de roi héréditaire des Ripuaires et de général élu des Saliens. Il estime qu'on a trop négligé dans le récit de la conquête franque ce dualisme décisif : on oublie que la nation conquérante dans son ensemble n'a fait que déléguer ses pouvoirs au Mérovingien prince héréditaire de l'un de ses clans : on fait à tort de Glovis un nouvel Alexandre, car le roi de Macédoine conquit la Perse pour son compte et à ses frais; tandis que le grand capitaine franc n'était que le général d*une armée libre. En effet, dans l'origine, les

(1) Voir V Introduction au premier volume de cette Philosophie de l'Impérialisme : Le comte de Gobineau et l'Arj^anisme historique. Paris, Pion, 1903.

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Français étaient tous libres et parfaitement égaux autant qu'indépendants : aussi leurs rois héréditaires, simples magistrats civils dont l'autorité n'avait rien de despotique, les considéraient-ils comme leudes (leute), fidèles compagnons, et non pas sujets.

Quant aux Gaulois, leur situation juridique fut assez précaire au sein du royaume des Francs. Sujets par conquête et par la nécessité de Tobéissance qui est toujours due au plus fort, ils dépendaient directement de leurs seigneurs, et non point du roi. Seuls quelques ingénus et bourgeois des villes étaient sujets de Y État des Français en général. Ce fut donc par une innovation désastreuse que les affranchis des communes, étendant ces exceptions par la force, se rangèrent plus tard sous l'autorité rovale directe, en donnant ainsi naissance au Tiers- État. Depuis lors cet ordre nouveau a été soutenu par les rois dans son entreprise contre le droit évident des propriétaires des terres, et contre la loi fondamentale du royaume.

Certes, il y a quelque naïveté politique dans cet appel à une loi h^ndamentale depuis si longtemps périmée, à un droit qui n'est plus soutenu par la force et qu'on prétend cependant fonder sur la force seule à son origine. Mais dans la science historique, en revanche, les vues de Boulainvilliers devaient être singulièrement fécondes. A la constitution semi-égalitaire des clans sauvages, — constitution trop souvent considérée en ce temps, sur la foi des missionnaires, comme l'origine directe du corps politique moderne, — il opposa le souvenir d'un état de conquête et d'une constitution de caste, tels qu'on les rencontre à la source de tous le^

groupements humains de quelque étendue (1). Il montra vers les débuts de l'histoire de France un impérialisme de race nettement affirmé. La politique des Français, seuls nobles,, se résuma, dit-il, à tenir leur jeunesse assemblée en corps d'armée et à bien gouverner . Voilà T « Impérialisme de la responsabilité » . Le Gaulois ne devait aucun service à la guerre, car ses maîtres se g^ardaient de lui mettre les armes à la main; '\\ jouissait à\\ régime stable et régulier que lui assurait leur protection efficace.

D'après Boulainvilliers, la féodalité proprement dite, qui est une hiérarchie et ne rappelle que de fort loin l'association égalitaire des premiers conquérants français, aurait été établie par Charlemagne, parce qu'elle rendait le gouvernement et la perception des impôts plus faciles. Ce fut, dit-il, une imitation de la constitution des Lombards et des peuples du Nord, et ce dernier trait semble indiquer qu'il n'avait pas une idée très précise de l'origine et des parentés germaniques de ses Français : peutêtre les croyait-il Celtes avec maint érudit de son temps. L'institution féodale s'est développée, à son avis, durant la période d'anarchie qui marqua la fin de notre seconde race royale; bien qu'il la considère comme. une véritable déchéance, Boulainvilliers la préfère encore au gouvernement absolutiste de Louis XIV et il en voudrait ressusciter du moins les précaires garanties. Elle avait, dit-il, K la convention pour principe, et pour sceau la foi réciproque des parties : elle oblige les rois à notre égard, comme elle nous oblige envers eux » . 11 accepte donc à la rigueur le contrat féodal, à défaut du contrat égalitaire

(1) Voir dans la Revue qeitnaniquc du 1®"^ janyier 1907 notre étude sur Leivis H. Morgan et la Philosophie marxiste de l'histoire.

de conquête, jadis conclu entre le général élu et ses compagnons d'armes; mais de la seconde convention comme de la première, il réserve toujours le bénéfice à ses frères de caste et le refuse au reste de la nation.

Hugues Gapet, ce duc de France qui s'empara de la dignité royale, est flétri sans ambages du nom d'usurpateur par le petit-fils des preux dont il méconnut les droits semblables aux siens. Toutefois, Boulainvilliers accorde une rapide prescription au crime commis par Taïeul de Louis XIV, et renonce à tenir rigueur aux Bourbons; mais d'autres après lui se montreront moins accommodants et l'usurpation des Gapets sera l'un des thèmes favoris de l'époque révolutionnaire. — Enfin, le clergé est vu, lui aussi, d'un œil sévère par le grand seigneur qui stigmatise sans se lasser les empiétements démesurés des prêtres : il leur reproche d'avoir favorisé l'audace capétienne par la cérémonie du sacre qui accordait l'onction sainte aux rois usurpateurs et il affecte de considérer la chevalerie comme une association de police qui fut formée sous le patronage de lÉglise, sans avoir d'abord rien de commun avec la noblesse de conquête.

Ainsi, pour Boulainvilliers, l'ancien gouvernement de la France se réduisit d'abord à l'exploitation du pays par ime armée concjuérante, exploitation qui fit place à la convetuion féodale. François llotman, avec quelques publicistes (1) de la Renaissance et de la Réforme, avait déjà fait appel à ces antiques « conventions » ou contrats sociaux, dont il rerherchait la trace dans notre histoire afin de les opposer à l'arbitraire des derniers Valois,

{V) Voir rrx«M>Jlcnl Iimi- dr M Mkm.v. /r.v Puhlicistes de la Réforme. PariH, I90;i.

surtout en matière relig^ieuse. Mais, pour sa part, ce bourgeois républicain accordait le bénéfice de semblables contrats aux Gaulois aussi bien qu'aux Francs, car il supposait les deux peuples primitivement alliés contre les Romains oppresseurs. Boulainvilliers n'est point si libéral, et pour cause. Il s'en tient à sa conception impérialiste de l'histoire de France et réserve donc en principe à la plus haute noblesse, à la descendance des leudes de Glovis, la plénitude des droits civiques. Ce qui ne l'empêche pas, au surplus, de tourner à l'occasion ses colères contre les usurpations des ducs et pairs, parce qu'il n'est point des leurs. Ainsi fera, un siècle plus tard, Alfieri, gentilhomme pseudo-républicain, dont Stendhal dira avec un sourire amer qu'il se montrait aussi acharné contre la tyrannie des rois que jaloux de maintenir les privilèges des comtes.

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