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la Russie pour leur premier adversaire, proclament maintenant que leur principal ennemi est l'Angleterre, et que la lutte entre le germanisme et le slavisme passe au second plan, à côté du conflit réel déchaîné pour Tempire des mers. Appréciation parfaitement juste, car, soûl, Tempire des mers peut assurer l'empire du monde à la nation qui le détient, et c'est bien Tempire du monde auquel aspirait la convoitise germanique. Mais, dès lors, les Allemands aiîectent de s'indigner que la moitié de Tunivers ait pris les armes contre eux et que les Français, les Russes, les Italiens et les Japonais combattent pour la gloire de l'impérialisme britannique. Leur indignation vraie ou fausse n'est nullement justifiée, mais il est indéniable que le monde civilisé préfère le Raie Britannia au Deatschland ûber ailes, et voici pourquoi.
L'impérialisme allemand se caractérise par l'opinion que le peuple allemand est le peuple suprême, que l'Allemagne est au-dessus de tout; que son devoir est de conduire l'humanité, que c'est un péché contre sa mission que de ménager les peuples qui lui sont inférieurs. La liberté des autres nations ne doit être que celle que l'Allemagne leur octroiera (Discours du chancelier de l'Empire, du 19 août 1916). Les peuples conquis ne sont ni assimilés ni associés au peuple conquérant; ils sont asservis. Voilà l'idéal proposé par l'Allemagne et déjà illustré depuis cent ans par le sort qu'elle a réservé aux Polonais, aux Danois, aux Alsaciens et aux Lorrains. Les exemples qu'elle a donnés, les théories qu'émettent ses penseurs et ses hommes d'Etat offrent une parfaite concordance.
Dès lors, quelle impression peut produire sur le monde civilisé la déclaration que l'Allemagne a engagé la lutte actuelle pour arracher à l'Angleterre l'empire des mers, en vue de faire bénéficier tous les peuples de l'univers de la liberté maritime?... Pourquoi — disent les Allemands
— le monde accepterait-il que l'empire des mers appartînt à l'Angleterre et s'insurge-t-il contre le militarisme prussien, sans formuler aucune plainte contre le marinisme anglais? La raison en est bien simple et la réponse à cette objection est tout entière dans la différence entre Timpérialisme allemand et Timpérialisme britannique.
Celui-ci n'est pas comme celui-là une conception a priori sortie tout armée du cerveau de la « Kultur teutonne ». C'est une création expérimentale, une construction à laquelle chaque génération de commerçants, de navigateurs et d'hommes d'Etat apporte une nouvelle assise depuis trois siècles. Certes, la brutalité de la conquête armée n'a pas été étrangère à la formation de cet immense empire ; certes, l'orgueil d'une nation isolée dans son insularité n'a pas toujours été pitoyable aux populations asservies ; certes, l'implacable dureté d'une supériorité navale incontestable n'a pas toujours su fléchir devant les concessions que l'humanité réclamait en faveur de petites nations; mais cependant, l'esprit de liberté qui est le fondement des institutions civiles et politiques de la Grande-Bretagne a peu à peu animé les conceptions de sa politique impériale. Son hégémonie maritime apparaît aux yeux du monde civilisé comme une garantie de la liberté des mers autrement positive que la chimère d'une indépendance maritime soumise au bon vouloir de l'Empire allemand ! Ce même esprit libéral inspire ses relations avec ses colonies depuis qu'elle a subi et médité les leçons de la guerre de l'Indépendance américaine. La large autonomie accordée à l'Australie et au Canada a été concédée au Transvaal au lendemain même de la conquête. Enfin, la guerre actuelle a mis en un saisissant relief le loyalisme inspiré aux Français du Canada, aux Hollandais du Cap et aux rajahs de l'Inde par la politique impérialiste de l'Angleterre.
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Il y a donc des raisons péremptoires pour que Tunivers subisse avec patience, et même avec une certaine complaisance, Thégémonie maritime et coloniale anglosaxonne et se révolte contre la menace de l'impérialisme allemand.
Pour ce qui est de la civilisation française, la sympathie qu'elle inspire à tous les peuples, et notamment à ceux qu'elle a le plus récemment annexés à son empire, nous est révélée par le concours chevaleresque qu'ils lui ont apporté à l'heure du péril.
La France est le seul pays qui encadre sous ses drapeaux une légion étrangère, c'est-à-dire une troupe formée uniquement d'étrangers qui s'engagent à verser leur sang pour notre patrie.
Cette légion, qui compte environ lo.ooo soldats en temps de paix, en a recruté une trentaine de mille au moment où l'Allemagne nous a déclaré la guerre. Trente mille citoyens de toutes les parties du monde ont protesté contre l'infâme agression de l'Allemagne en acceptant de mourir à l'ombre de la bannière tricolore pour empêcher le triomphe de la Kultur teutonne. Bien mieux, à l'heure où nous écrivons, plus de 170.000 soldats appartenant à toutes les races de notre empire : Algériens, Tunisiens, Marocains, Sénégalais, Soudanais, Congolais, Tonkinois, Océaniens, Annamites, Indo-Chinois, ont déjà offert le sacrifice de leur vie pour leur nouvelle patrie. Une pareille manifestation de loyalisme dispense de tout commentaire à l'égard de la supériorité de la civilisation qui inspire de tels dévouements et de tels héroïsmes.
Une cause qui, au moment d'un péril mettant en jeu l'existence même de l'empire, procure à la France de tels défenseurs guerriers, ne mérite-t-elle pas, en temps de paix, d'être encouragée, développée, portée à son maximum de puissance et d'énergie vitale? La politique
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de ce pays ne doit-eîle pas se plier avec souplesse à toutes les nécessités d'une expansion qui lui rapporte, dès la paix, des avantages économiques incalculables, et à rheure du danger, l'appoint d'une armée invincible ?
Parmi tant de causes qui ont déchaîné la guerre mondiale, personne ne met en doute qu'elle n'ait pour origine directe l'antagonisme de deux politiques impérialistes que l'on appelle communément le (( pangermanisme » et le (( panslavisme ».
La guerre est devenue inévitable à partir du jour où les populations serbe, bulgare et grecque, s'étant révoltées contre l'oppression de l'Islam turc, ont remporté une victoire que n'avait pas prévue la diplomatie austroallemande et qui signifiait pour celle-ci la fin du rêve d'une poussée germanique vers l'Est, qui était l'un des buts principaux de sa politique. La défaite de la Turquie, conséquence des événements militaires de 191 2- 1918, était un très grave échec pour le germanisme à qui une masse sud-slave, en mesure de s'organiser puissamment, barrait désormais la route de l'Orient. Le rêve de Salonique, port autrichien, c'est-à-dire allemand, s'évanouissait à tout jamais et le fameux chemin de fer de Bagdad n'était plus cette route mondiale vers les Indes, entièrement soumise, sur tout son parcours, à l'hégémonie allemande, grâce à la vassalité de l'Empire ottoman. (( Le germanisme, a écrit M. Jean Brunhes dans une remarquable étude géographique de la guerre actuelle (^), a tenté une double revanche, en dissociant le bloc des alliés balkaniques, en excitant la Bulgarie à se jeter sur la Serbie et la Grèce et, d'un autre côté, en
(i) Correspondant du lo octobre igiS.
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créant une Albanie destinée par excellence, dans l'esprit de ses parrains, à être anti-serbe et anti-grecque et à devenir de plus en plus autrichienne. Mais cette double politique s'est retournée contre ses auteurs, aboutissant d'une part à la défaite des Bulgares, et d'autre part à la fuite peu glorieuse du prince féodal allemand Willielm von Wied (igi^). C'était la jonction territoriale de l'Empire de l'Islam et de l'Empire du Kaiser déjouée. C'était cette grande coulée rêvée du germanisme industriel et politique, qui devait s'épandre sans interruption ni obstacle jusqu'à Bagdad et au Golfe Persique, défmitivement barrée. Et cela, par la faute, par la faute principale de la Serbie ! Il fallait au germanisme une revanche nouvelle. »
Cette revanche, l'Allemagne ne s'est pas décidée, du premier coup, à la gagner avec ses propres troupes. Après avoir échoué dans une tentative de se la procurer au moyen de l'agression du roi Ferdinand de Bulgarie contre ses alliés de la veille, elle a confié le soin de réaliser une seconde tentative à l'Au triche-Hongrie. Celle-ci, docile partenaire, cherche une querelle d'Allemand à la Serbie et lance son ultimatum du 23 juillet igi4. Si la Russie reste tranquille, si elle dévore silencieusement ce nouvel affront et laisse perpétrer l'attentat audacieusement préparé contre le petit État slave, c'en est fait non seulement de son prestige en Orient, mais c'est l'écliec définitif de sa politique sud-orientale, c'est la Méditerranée à jamais fermée pour elle, c'est, en un mot, un désastre pour l'impérialisme slave, c'est le triomphe de l'impérialisme germanique. Et voilà pourquoi, à la fin de juillet 1914» îa Russie mobilise, donnant au Kaiser allemand l'impression nette et profonde que cette fois elle ne reculera pas et que la grande partie va se jouer.
Pendant quelques jours de fièvre les diplomaties
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s'évertuent à trouver une solution pacifique. Peines perdues. L'inéluctable se produit, et le monde, qui ne croyait plus à la guerre, voit les deux masses germanique et slave engager une lutte sans merci, dont l'enjeu est la victoire d'un impérialisme sur un autre.
Ce n'est pas le but de cette étude de rechercher si ce conflit aurait pu être évité ou simplement retardé. Sans doute celui qui l'a déchaîné le jugeait-il inévitable et a-t-il choisi l'heure qu'il estimait la plus favorable pour remporter la victoire.
Ce qui nous importe, et ce que nous voulons rechercher maintenant, c'est comment la France s'est trouvée entraînée à prendre les armes pour une cause qui n'était pas essentiellement la sienne, et d'examiner si la politique qu'elle suivait la met en mesure de retirer de la guerre où elle se trouve engagée, en cas de victoire, des avantages proportionnés aux sacrifices immenses qu'elle aura consentis et supportés.
Tout d'abord nous remarquerons que la politique de la République dans la période qui a précédé la crise mondiale actuelle n'est, pour ainsi dire, qu'une politique impérialiste intermittente. Beaucoup de Français seront sans doute surpris qu'on puisse voir même un soupçon d'impérialisme dans les manifestations élaborées à l'Elysée et au Quai d'Orsay depuis la conclusion de l'alliance franco-russe en 1891. Et cependant nous devons avouer que, si à leurs yeux cette politique est empreinte d'hésitations, de timidité et surtout de contradictions qui la paralysent, elle est considérée par les étrangers, et leur thèse n'est pas tout à fait dénuée d'arguments, comme une conception insatiable d'ambition, avide d'étendre démesurément l'empire français sur les continents et les mers, viciée par une mégalomanie qui inquiète nos rivaux et exaspère nos ennemis.
Un Français pourra reprocher à cette politique de
poursuivre des buts différents et contradictoires. Elle perd de vue la seule acquisition territoriale qui importe vraiment à la France, c'est-à-dire la reprise de T Alsace- Lorraine, avec la frontière naturelle du Rhin. D'autre part, tout en poursuivant des conquêtes coloniales de plus en plus vastes, elle renonce bénévolement tantôt à des traditions comme le protectorat des catholiques en Orient ('), qui lui valait de véritables colonies, peuplées, prospères, de plein rapport, tantôt, et dans le même ordre d'idées, à des situations acquises et privilégiées, comme celle que nous occupions en Egypte.
On nous objectera, sans doute, que, au cours de la conquête de son immense empire d'outre-mer, la France ne cessait, par des alliances habilement conclues, d'assurer la protection de ses frontières terrestres contre une agression allemande. Oui, sans doute, les traités ou ententes avec la Russie, l'Angleterre et l'Italie avaient pour but de fortifier une position défensive, et, par un équilibre heureux des forces européennes, de garantir la paix. L'événement a prouvé qu'il ne suffît pas de se déclarer pacifiste pour éviter la guerre ! L'Histoire la plus récente nous enseigne qu'un peuple engourdi dans le bien-être du rêve pacifiste s'expose à son réveil à perdre son indépendance. Elle démontre encore qu'une nation libre doit se faire une opinion exacte du but principal assigné à sa politique et subordonner à la réalisation de ce but toutes les considérations ou les tentations qui pourraient l'entraîner dans une autre direction.
Est-ce là le principe suprême de la politique française depuis le Congrès de Berlin, principe appliqué virilement et sans défaillance par les gouvernements successifs,
(i) Nous n'entendons pas affirmer que la France ait jamais renoncé officiellement à son protectorat <;n Orient, mais iiuelle mauvaise (jrâce elle met à l'exercer et combien la rupture des relations diplomatiques avec le Saint- Siège estrcUe néfaste pour l'avenir de ce protectorat!
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principe proclamé du haut de la tribune par les hommes d'État, principe enseigné par les professeurs dans les écoles, principe inculqué et comme inoculé à toute la nation par les publicistes et les directeurs de l'opinion ?
Qui oserait le prétendre ?
L'exemple le plus frappant du désaccord entre notre politique intérieure et l'extérieure n'est-il pas la nonconstitution de l'armée spéciale qui était indispensable pour la conquête et la défense d'un empire colonial? Les principes de notre Gouvernement s'opposaient absolument à la formation de cette armée indépendante de l'armée nationale. Celle-ci était constituée uniquement pour la défense de nos frontières terrestres, et il fallait désorganiser ses formations pour chaque expédition coloniale. La peur de l'armée de métier hantait la République, dont l'existence eût paru menacée par cet essai de militarisme.
Et, d'autre part, comment nier la force du sentiment national pour une expansion impérialiste puisque, malgré tous les obstacles créés par l'état d'esprit parlementaire, nous avons réussi à constituer cet empire colonial?
Il y avait donc dans notre race un sentiment si profond de la nécessité vitale pour le pays d'une politique impérialiste qu'elle se réalisait par à-coups, sans être soutenue, comme elle aurait mérité de l'être, par une conception appropriée de la politique intérieure.
Par quel enchaînement une politique impérialiste^ entachée de quelque mégalomanie, n'étant pas appuyée sur une force armée suffisante ni soutenue par une direction ferme et éclairée, nous a-t-elle logiquement conduits à être englobés dans le conflit actuel?
La principale erreur de notre impérialisme, celle qui
devait déchaîner les conséquences les plus funestes, a été l'entreprise marocaine, telle qu'elle a été conçue par M. Delcassé. On sait qu'un traité de partage du Maroc, contraire à toutes les traditions de notre politique africaine, fut négocié par ce ministre avec un ministère espagnol libéral et ne fut pas ratifié par le cabinet conservateur qui lui succéda. Bien mieux, il le communiqua à l'Angleterre et de là s'ensuivit la négociation qui aboutit à l'entente anglo-française de 1904. Il en découla également un arrangement avec l'Italie au sujet de Tripoli. Le désintéressement de l'Angleterre et de l'Italie dans la question marocaine a été obtenu, visà-vis de la première de ces puissances par notre renonciation à l'Egypte, vis-à-vis de la seconde par notre adhésion à la conquête de la Libye. Dès lors, l'Italie, ne trouvant plus d'obstacle de notre côté au développement de sa politique impériale en Afrique, engage avec la Turquie une guerre qui inaugure l'œuvre de dépècement de cette nation. Cette guerre elle-même produit à bref délai deux résultats importants, gros de conséquences sur les événements qui vont suivre. Le premier, c'est le renforcement à Constantinople du parti des Jeunes-Turcs germanophiles. Le second, c'est le déclanchement des convoitises balkaniques serbe, bulgare et grecque. La première guerre balkanique en 191 2 entraîne logiquement l'Austro-AUemagne à déchaîner la seconde, celle de 19 13. Nous avons vu plus haut que la guerre mondiale de 1 914 est issue directement des convulsions balkaniques qui l'ont précédée.
Ces erreurs d'une politique extérieure qui rompait avec toutes les traditions françaises faisaient encore mieux ressortir aux yeux de l'Allemagne le désarroi de notre politique intérieure. Déjà notre ennemie héréditaire jugeait notre décadence irrémédiable et s'entraînait contre nous à la manœuvre suprême par les provocations
humiliantes de Tanger et d'Agadir. Cependant, au mois de juillet 191 4? notre armée, malgré les insuffisances de sa préparation, ne lui paraît pas une quantité négligeable et elle sait que notre traité avec la Russie nous amènera au secours de notre alliée si celle-ci est attaquée. Cette considération inspire à TAllemagne son plan de guerre. Elle ne veut pas s'engager dans une lutte à mort contre le slavisme en laissant sur sa frontière de rOuest une France frémissante, l'arme au bras.
Il faut donc nous écraser d'abord et le grand Étatmajor de Berlin estime qu'on aura tout le temps de le faire avant que soit terminée la mobilisation de l'Empire moscovite.
Il est toujours opportun d'appuyer son opinion sur celle des personnes qui paraissent le moins disposées à la professer. Voici donc une citation que nous empruntons à l'écrivain socialiste Lysis, qui a publié dans V Humanité an 5 novembre 1916 le plus éloquent des réquisitoires à l'appui de la thèse que nous venons d'énoncer. On ne saurait donner trop de publicité à ce résumé qui condense la plupart des arguments et des faits que nous pourrions invoquer.
« Dans cet abandon de nos intérêts nationaux, écrit Lysis, qui a été la cause de la guerre, il faut bien le dire, les culpabilités sont partagées : à côté des erreurs des grandes sociétés financières qui dirigeaient notre épargne, à côté de celles des ministres, des députés, des sénateurs et de tous ceux qui détenaient par délégation ou autrement un pouvoir de direction dans notre société, il y a aussi, ne l'oublions pas, les responsabilités des simples citoyens, de ceux qui pouvaient tout changer avec leur bulletin de vote et qui ne l'ont pas fait. Voilà ce qu'il faut dire crûment aux électeurs, si l'on ne veut pas les flagorner, et surtout si l'on ne veut pas qu'ils recommencent.
« En 1875, les populations de l'Allemagne et de la