CHAPITRE IV LE CONTRASTE FRANÇAIS
§ I*'''. — Les ordonnances.
Un des traits expressifs du génie français accuse le souci de la mesure. Son nationalisme, si énergique, est un total composite où les éléments étrangers fourmillent. L'amour des nouveautés qui se Joue publiquement en paroles y est compensé dans les faits par un traditionnalisme obstiné.
Aux coups de tête désordonnés des aventures guerrières, à l'amour des tournois, s'oppose l'avaricieuse timidité de sa race paysanne. Comment transformer ces à-coups divergents en un mouvement continu?
Là, plus qu'ailleurs, un pouvoir central, actif et puissant, s'impose. C'est lui qui poussera ces gens braves, mais bavards, qui n'ont plus d'élan pour agir quand ils ont bien chanté. C'est lui qui retiendra cette foule toujours prête à dévaler en tumulte inopportun la pente raide de l'enthousiasme. Comment? Par le souci de l'ordre, de la règle et de la mesure, par l'exemple et par la loi.
En d'autres termes, cette synthèse où s'équilibrent en une sélection continue, de la Provence à la Flandre, de l'Alsace à la Bretagne, des contingents pris à presque toutes les variétés de l'Europe, est pareille à un pur
sang, pénible à conduire, mais capable d'un rare effort, s'il est dans la main du cavalier.
Ce trait apparaît nettement au XVIIe siècle, avec la constitution de la grande monarchie.
Sully restaure l'état agricole. Comment? En faisant défricher des landes, en plantant des mûriers le long des routes, et en rendant des ordonnances. Il ranime l'industrie en ouvrant des manufactures de tapis, de cuirs, de glaces, de soieries et de toiles, et en rendant des ordonnances. Le renouveau commercial, c'est, pour lui, le creusement d'un canal, par le Roi, mais aussi la création d'un Conseil du commerce. Bref, la Monarchie, en toute matière économique, fait deux choses, elle donne l'exemple et elle légifère.
Avec Richelieu, c'est le même sillon qui s'approfondit. 11 crée les postes, les ponts et chaussées, une imprimerie, service du Roi. Il tire du marécage et bâtit de toutes pièces, comme la Sabionnetta de Gonzague, une ville et un port, Brouage, que la ruine et la mort ont vidés, service du Roi. Mais, sur les cahiers des Etats- Généraux de 1614, il fait aussi, par une assemblée de notables, rédiger, en 1629, un code de commerce, le Code Michau.
Enfin, voici Colbert et, dès la première année du gouvernement personnel de Louis XIV, en 1661, cette monarchie juridique, ce socialisme d'Etat font corps avec la vie du peuple français.
Que nous sommes loin du modèle hollandais et quel contraste entre cette initiative d'un monarque, agissant en père de son peuple et visant à l'impulsion administrative et à l'ordre juridique, et la poussée du Nord, confuse et spontanée, échappés des ghettos, flibustiers de Zélande, pêle-mêle.
Et puis, Sully, Riclielieu, Colbert, la chance apporte à la France, en lignée magnifique et continue, cette espèce rarissime, l'homme d'Etat. Si l'Angleterre d'Elisabeth a eu Burleigh, il n'a pas laissé de successeur. Cromwell est un rude homme, mais, sans programme et sans méthode, il ne sait guère que tirer parti de sa chance avec bon sens. Après Orange et ses gens du Sud qui avaient des idées, la Hollande n'a plus que Jean de AVitt, finassier es malices parlementaires, grand avoué de province, gérant un syndicat d'enrichis.
En France, au contraire, Sully prépare le grand Cardinal dont Colbert continue la trace et la même œuvre se poursuit durant plus de quatre-vingts ans.
§ 2. — L'usine huguenote.
De la France il s'agit de faire à la fois un Etat et une usine.
La Gaule, au milieu du XVP siècle, était limitée au Levant et au Ponant par deux contrées puissamment industrialisées. Au nord, dans les brumes de l'Artois et du Hainaut, les métiers wallons battent avec fièvre. Au sud, dans le Milanais, la Lombardie, la Vénétie, l'industrie italienne est encore florissante. Des deux côtés, on voit une fédération de cités dentelant l'horizon, cathédrales, beffrois et tours, pêle-mêle de jalousies commnnières où évoluent en petit, dans la fourberie ou le sang, toutes les combinaisons possibles de l'ingéniosité politique. Leurs tyrannies sont faites de libertés locales et leurs libertés d'ambitieuses tyrannies.
(yomme il se comprend qu'à pareille licence beaucoup de belles âmes italiennes préférassent le lien d'une com-
mune servitude! Et quelle triste perspective que cette prospérité républicaine ! Sur le fumier de richesse, les vices poussent plus vigoureusement que les vertus, et toute cette pourriture qui dédaigne la discipline d'une croyance, n'a pas même la discipline juridique d'une loi.
Elle n'offre aucune sécurité surtout. Quand une société, dénuée d'idéal et de vaillance, se meut de jouissance en jouissance et n'agit que par le calcul pour l'argent, elle tourne aisément à l'universel brigandage. En Italie, en Allemagne, la guerre devint une industrie. Ceux qui avaient gardé quelque virilité s'y faisaient concurrence. Tantôt costumés en brigands, tantôt en soldatesque, le seul dieu des compères était le butin. Dans les Pays-Bas, autre antienne. Guerre de religion, soit, mais là aussi incertitude d'une i^erpétuelle hostilité. Or, le commerce et l'industrie ne peuvent respirer que sous un ciel pacifique, à l'abri du Droit.
L'effet de la guerre fut pareil au sud et au nord. Les marchands se terrent dans leur gîte ou fuient comme des lièvres et l'industrie émigré.
Mais les mômes destinées ne s'offrirent pas au sud et au nord. Les Paj^s-Bas furent mieux lotis que les cités de l'Italie. S'ils ne connurent ni lés uns ni les autres le bienfait d'une servitude unique, c'est-à-dire d'une administration régulière, et n'eurent ni ordonnances, ni lois unificatrices, ni Codes, les Paj^s-Bas se redressèrent sous la discipline spontanée et fanatique de la nouvelle foi, tandis qu'en Italie rien ne bougea. Mais, dira-t-on, le Jésuitisme, l'ultramontanisme, les Papes? Certes, la contre-Réforme est imprégnée d'italianisme, mais elle s'appuie sur des épées, espagnoles au XVP siècle, françaises au XVIP. La force est, désormais, gallicane et non romaine. Et comme le Droit suppose un
glaive, les Codes ne seront pas italiens, mais français.
La Royauté des Bourbons resplendit comme le grand phénomène du siècle parce qu'elle est vouée tout entière à la formation de l'Etat moderne et que le mercantilisme tient dans la notion de l'Etat. Il peut y avoir eu un mouvement passager d'impérialisme aux Pays-Bas, mais on ne le propose pas comme type d'Etat mercantiliste. La base métropolitaine est trop faible. On ne parle pas plus d'Etat néerlandais que d'Etat vénitien . Fédération de villes menée par les boursiers d'Amsterdam, elle n'est sortie d'un particularisme discordant que le jour où quelque Nassau énergique les plia pour un instant sous sa dictature, et ce fut pour qu'elles retombent dans leurs divisions mortelles, aussitôt la paix.
Par contre, Sully, Eiclielieu, Colbert en créant, pour toute la France, vaste pays où la population s'accroît, la paix, l'ordre et l'administration unifiées de l'Etat, c'està-dire le Droit moderne, construisent, eux, une base solide, vaste marché intérieur d'autant plus puissant qu'il peut, par les échanges de ses provinces, se suffire entièrement.
On était encore « au bon vieux temps » de Brodeau :
Dames aux huis n'avaient clefs ni loquets Leur garde-robe était petits paquets De canevas ou de grosse étamine Or, diamants, on laissait en leur mine, Et les couleurs i^orter aux perroquets Au bon vieux temps.
Mais, au début du XVIP siècle, le luxe transforme ces mœurs. Le Français, assaisonné d'italianisme, acquiert les grâces et les passions florentines, et multiplie ses désirs. Les prix s'élèvent, l'argent paraît insuffisant, malgré qu'il afflue, création d'une demande continue.
c'est-à-dire d'un grand marché; pour satisfaire à ces désirs, il faut faire venir de l'étranger mille objets nouveaux, linge, soieries, épices. Payer en espèces c'est appauvrir le pays, au moment où l'argent est si nécessaire à la dépense des services d'Etat. D'autre part, l'insécurité disperse l'usine italienne au sud et l'usine belge au nord. Comment la force des choses n'eut-elle pas amené le Mercantilisme? La bourgeoisie et la noblesse de France, où la paix règne, ont des besoins que les manufactures des pays voisins ne peuvent satisfaire parce que la paix et la sécurité y font défaut. Comment ces manufactures n'auraient-elles j)oint passé la frontière?
Le premier acte du surintendant des finances fut d'unifier le marché intérieur, en y continuant routes et canaux et en le débarrassant, dans la limite du possible, de son fouillis de péages, traites, deniers, impositions, passages, patentes et trépas, par un tarif unifié de 1664. Quant à la concurrence étrangère, la tarification draconienne des droits d'entrée et de sortie de 1667 équivalait à l'exclusion des commerçants anglais et hollandais. La guerre de 1672 avec les Provinces-Unies n'a pas d'autre origine (i).
Ces mesures protectrices de l'industrie française montrent la grande préoccupation de Colbert, l'établissement de manufactures. Eu 1669, par quatre ordonnances, il fait le Code de la draperie; en 1671, il réglemente la teinture des laines. Les produits de l'industrie française sont, à cette heure, les meilleurs de toute l'Europe. Mais ce n'est là qu'un début. Le 28 mars 1678, un édit constitue en communautés les corps de métiers demeurés libres et confirme les statuts des corpora-
(i) Clément, Histoire de Colbert, p, 296, t. 1er.
lions. En même temps il en libère les manufactures, qui ne relèvent que du Roi. Celles-ci, qui sont à la fois d'une part disciplinées, de l'autre libérées et subsidiées, installent leurs ouvriers dans des bâtiments communs. L'artisan ne peine plus dans son arrière-boutique, il quitte son logis pour l'atelier. L'usine apparaît.
C'est la grande industrie, l'ère capitaliste. Mais c'est aussi une sorte de socialisme monarchique. La tapisserie des Gobelins,les verreries de Saint-Gobain, les dentelles rémoises, les draps d'Abbeville et du Languedoc, les armes de Saint-Etienne, les papeteries d'Angoulème, les savonneries de Marseille, ces spécialités, pour la plupart encore vivantes, ont vu le jour au XVIP siècle, sous l'impulsion roj^ale. C'est avec une sorte de violence préméditée qu'elle implanta, dans des districts choisis, les meilleurs ouvriers wallons, vénitiens, anglais.
A la modestie du maître artisan du moyen âge succède râpreté ingénieuse du fabricant moderne, à la vénération du travail, l'adoration du capital, à la religion du chef-d'œuvre, la foi du profit.
La psychologie protestante y fait merveille, avec, sous le rigorisme professionnel, la cupidité. Les réformés qui conduisent la poussée des manufactures et qui pullulent en Normandie, Touraine, Poitou, Aunis, Guyenne, Quercy, Languedoc et Dauphiné, sont riches, habiles à calculer et à manier l'argent. Moins pourtant que les Juifs. Dans pareil bouillon de culture, cq qu'ils frétillent, jubilent, se dilatent, ceux-là!
Mais ce qui est curieux dans ce mouvement qui vient d'en haut, c'est sa forme réglementaire, son apparence juridique. Les usines ne naissent pas comme ailleurs de la seule initiative des hommes ; non, elles supposent une armature législative, une ordonnance administra-
tive, des mailles faites de droits détaillés et précis. L'usine de Colbert est une usine juridique.
Et ce n'est pas encore tout. La grande manufacture, cette création monarchique, n'est dans la complexité du système total que la partie originale, l'organe nouveau, la trouvaille française. Elle suppose le surplus, elle ne peut se détacher de l'ensemble.
De même que l'industriel fabrique pour gagner de l'argent, la Royauté ne pousse à ces manufactures que pour l'argent des étrangers qu'elles vont amener dans le pays. Le commerce qu'elles alimentent, le bilan de ses échanges, le solde en argent, les domine. Le drap du Languedoc est expédié dans le Levant. Le Turc le paie en argent ou par des matières plus précieuses, de la soie, par exemple, qui, travaillée à Lyon, trouve preneur en Hollande; résultat : de l'argent. Le surintendant des finances se frotte les mains. Beaucoup de monnaie dans les caisses, bonne journée pour le fisc. La préoccupation économique est claire, l'objectif du gabelou de Sa Majesté ne l'est pas moins.
Mais pour que cette circulation de marchandises et la balance finale du profit soit assurée aux caisses françaises, il faut des débouchés, le contrôle des routes, des colonies, une marine.
§ 3. — Les poupes dorées de Piiget.
Il y a les Indes ! Mot magique, mirage d'autant plus attirant que tous ceux qui, au XVIP siècle, s'occupent de trafic ont le modèle hollandais dans l'œil. Dès 1664 aj)paraissent la Compagnie des Indes orientales, port, Lorient, nom significatif , et celle des Indes occidentales, port, le Havre. Marseille, porte de l'Orient, s'ouvre à la
— loi —
Compagnie du Levant; de Dunkerque en 1669, les hardis marins de la Compagnie du Nord, pêcheurs de morue, s'élancent vers les pays Scandinaves.
Leur charte n'a rien de moderne. Ils n'ont copié des Hollandais ni la souplesse commerciale, l'initiative, la perspective de profits, ni l'agiotage, la cessibilité des intérêts et des parts. Non ! Ils ne leur ont pris que des mots. Ce sont, au contraire, des créations féodales largement emperruquées, à grands canons, des sociétés €n style Louis XIV.
Belles constructions classiques, symétries rationalistes, ordonnances juridiques, elles semblent hors du temps et de l'espace, et l'assimilation qui a toujours fait le fond de la colonisation française, née avec un Richelieu préoccupé de marier les Français aux sauvages, réapparaît, sous Colbert, non sans extravagance. Les compagnies à charte devront imposer aux Indiens la coutume de Paris.
Ces façades de sociétés n'auront pas la vie prospère, mais il en subsistera un mouvement d'affaires à coté d'elles (i).
Cela est vrai surtout pour le Levant ; il faut en rattacher le mérite, non pas aux compagnies coloniales,
mais à la marine.
Ce fut, de tous les soucis de Colbert, le plus absorbant, et il i3ut s'y voir entièrement réussir. A son arrivée, la France était une puissance de deuxième ordre. Quelques années plus tard, Duquesne battait Ruyter, le plus grand amiral du temps.
(i) Les compagnies à charte et la politique coloniale de Colbert, par CORDIER. — Paris, 190G.
Mais quel ordre, quelle méthode, quelle ténacité dans la direction de ces ports et de ces arsenaux qui ne forment à ses yeux d'administrateur génial que la suprême des manufactures. Il s'y mêle, il est vrai, l'application jalouse et quelquefois sordide du propriétaire gérant le domaine de son fils, et aussi tant d'amour paternel ! C'est là qu'on voit concentrée, sous une sagesse apparente et froide, la passion intérieure de celui que, rancunière. Madame de Sévigné appelait « le Nord », bien que le jeune intendant de la marine, marquis de Seignelay, fut une Madame de Grignan.
Il faut lire les « Instructions au marquis de Seignelay ». Toate la politique de Colbert s'y décèle; on y sent toute son âme. Oli! elle n'est pas toujours bien sympathique. L'esprit, .âpre et calculateur, sans grâce ou générosité, a quelque chose de Romain. Les affinités protestantes s'y marient trop studieusement avec le sens de la mesure. Et le marquis de Seignelay, ce « Ministre au berceau », mort en pleine gloire, à trente-neuf ans, est autrement séduisant malgré sa hauteur.
Hélas! toute l'œuvre de Colbert est pareille â la destinée du marquis de Seignela3^ De i683 à 1691, il se dégage lumineusement de l'ombre paternelle. Il a bombardé Gênes; son Tour ville a vaincu les Anglais. Après avoir haï le père, Louvois craint le fils. Ah! le Jésuite Bouhours peut être fier de son élève. C'est un astre qui monte au zénith. Brusquement, la Destinée frappe. Le jeune gentilhomme aux vastes desseins meurt tout à coup dans la splendeur et les plaisirs. Après lui, il n'y a plus que des corsaires, le bel édifice d'une force navale qui, de nos jours comme alors, ne se maintient que par une incessante vigilance, s'écroule misérablement et
tout ce qui subsiste des vaisseaux du Roi Soleil, c'est le souvenir des poupes dorées de Puget.
§ 4* — Un impérialisme juridique.
Eh bien, non ! il en subsiste autre chose, une œuvre qui est bien celle que devait léguer au monde cette monarchie juridique qui était un socialisme d'Etat : c'est l'Ordonnance sur la marine de 1681.
Elle dresse le plus beau des monuments. Son classicisme impératif et sobre vaut bien la colonnade du Louvre, et c'est du véritable impérialisme français. Car, il n'y a pas que l'impérialisme économique des marchands, des comptes d'armement ou de fret, un doit et avoir, celui que nous avons retrouvé en Hollande, et que nous allons voir prodigieusement florir à Londres. Il y a un impérialisme des idées, réglementaire, juridique et même hélas ! policier. Il est français avec Colbert, comme un peu plus tard avec le Code civil, il portera la couronne impériale. Et s'il subsiste en sa froide rigueur quelque chose de la morgue espagnole de Loyola, en lui cependant, comme dans le Code Napoléon, bouillonne un sens exact et concret des nécessités de la vie. Sous l'impeccable architecture de l'Ordonnance il y a le Parfait négociant de Savary.
Nous apercevons maintenant le contraste français, grande construction architecturale et socialisme monarchique. Bien qu'il soit l'œuvre du « Nord » et malgré le modèle hollandais, il est d'ordre composite avec son afflux de Belges et d'Italiens, ses Protestants et ses Juifs; ses provinces manufacturières, le Languedoc, la
Picardie en chefs de file; ses ports pour le commerce colonial, Dunkerque et Marseille. L'Ordonnance de la marine où le droit de Damme et de Wisby se fond dans le Consulat de la mer, couronnant cet ensemble, exprime avec la mesure et la sobriété du génie français, la nouvelle âme nationale qui se cherche.
Loin de s'épanouir en une conquête de territoires ou un calcul de marchands, le XVIIP siècle la grandit en tumulte d'idées. Le rouge crépuscule révolutionnaire qui l'achève porte, comme son œuvre bourbonienne, la marque du socialisme d'Etat. C'est un impérialisme juridique.