C. — La buse hollandaise
Mais, de tous ces modèles, que les Anglais vont reprendre pour les grandir, le plus important c'est la vocation maritime. Elle a comme base la milice aventurière des gueux de mer, montés sur leurs buses, et la hardiesse de ces corsaires est un décalque des périls ordinaires que courent les pêcheurs dans la mer du Nord.
Des évaluations, sans doute exagérées, ont estimé la flotte de pêche des Provinces-Unies à 6,400 voiles et 168,000 hommes.
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Ce qui est plus certain, c'est que du millier de navires et des 3o,ooo marins que comptait, eu i56o, la seule province de Hollande, les pêcheurs, liarenguiers et baleiniers formaient la grosse part et que, au début du XVIP siècle, 20,000 hommes étaient voués à la i)êche du hareng.
Cette industrie et ce commerce, capital pour les Paj^s- Bas, étaient célèbres à tel point que durant l'effloresrence des Provinces-Unies, elles offraient le type de la navigation maritime parfaite. Dans les instructions données aux convois vers l'Orient, il était recommandé de s'en rapporter à l'organisation de la grande pêche pour tout ce qui n'était pas spécifié (i).
On lit dans les Mémoires de Jean de Witt que si, en 1622, dans la seule Hollande, province du Sud et province du Nord, il y avait 1,200,488 habitants, en 1662 ce chiffre est monté jusqu'à 2,45o,ooo. Le pays surpeuplé, riche carillon de bourgades où domine « la grosse cloche de la Hollande (2) », Amsterdam, n'est qu'une vaste ruche. Tout le monde travaille. « Paj's peu favorable pour vivre de ses rentes, » c'est « une nécessité d'y trafiquer ». Si on en analyse la répartition professionnelle, on voit combien la mer domine : 4^0,000 personnes sont emploj'ées à la pêche et à ses accessoires, 260,000 à la navigation de commerce, soit plus de 700,000 âmes. Les manufactures en absorbent 660,000 et les métiers et services intérieurs 65o,ooo. La Hollande est donc une usine où môme sur les 200,000 personnes indiquées comme professant l'agriculture beaucoup exercent, en réalité, des industries, comme la pêche fluviale ou l'extraction de la tourbe.
(i) Van Brakel, De HoUandsche handelscompagniëen, p. 28. (2) De Thou, Corresp., 1657.
De gentilsliommes, officiers, oisifs il n'y en a que 23o,ooo. Et dire qu'au XVIIIe siècle la Hollande ne sera plus qu'un peuple de rentiers!
Peu de guerriers, pas de classe militaire. Mais à côté de l'armée, ramassis cosmopolite de mercenaires méprisés, la flotte, montée par des marins néerlandais, construite par les boursiers d'Amsterdam et commandée par leurs capitaines, apparaissait, expression visible des intérêts du pays de la quille à la pomme de mât, depuis le mousse jusqu'à l'amiral, hollandaise, nationale en tout.
L'organisation rudimentaire de ces forces navales se ressentait de leur origine mercantile. Le gaillard d'arrière, embastillé de canons et surélevé en château, permettait de réserver tout le tonnage utile à la cargaison. Les états-majors étaient réduits au minimum. En dessous du capitaine, le plus souvent d'origine modeste, — l'amiral Euyter était fils d'un ouvrier brasseur, — il n'y avait guère que des sous-officiers sortis du rang. L'homogénéité d'origine et l'alerte perpétuelle où les tenaient les hardis pirates de Dunkerque en avait tiré des équipages habiles, audacieux, bien en main.
Mais la guerre navale veut une méthode précise, une formation minutieuse, un long entraînement et une doctrine. Quelle que soit la trempe naturelle des hommes, elle ne peut suppléer à la i:)réparation.
« Le sens populaire était, à cet égard, complètement en défaut dans les Provinces-Unies; il ne faisait pas la moindre différence entre le courage personnel, une arme à la main, et l'esprit militaire qui est la force d'une troupe (i). » Cette fatale incompréhension des nécessités
(i) Mahax, Influence de la puissance maritime dans l'histoire {j66o-jy83). Trad. Boisse, p. I25. — Cf. Muller, Onze gouden Eeuw, p. 120 et s.
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de la guerre est encore sensible aujourd'hui. Tant de gens intelligents en sont à la levée en masse! Et puis, dans les Paj^s-Bas, il y avait un autre vice. Les régimes parlementaires ont toujours rogné le budget de la défense nationale. Habitués à négocier indéfiniment, confiants dans l'avocasserie diplomatique, utilitaires, jouisseurs et imprévoyants, ils ont comme axiome de ne jamais recourir aux armes. Les orages internationaux les prennent au dépourvu et, pour n'avoir pas paj^é à temps la prime d'assurance de leur sécurité, tout leur avoir s'évanouit brusquement en désastre.
Ainsi en fut-il pour les parlementaires hollandais. Au moment où sur terre et sur mer la riche proie de leur marché fut assaillie à la fois par l'Angleterre et la France, les vaillantes aptitudes des pêcheurs, la science navale d'un Ruyter se trouvèrent annihilées par les gros vaisseaux de ligne, la discipline et la méthode des Monk et des Duquesne.
D. — Richesse de la Hollande.
Pour fragile que put être la richesse de la Hollande, elle n'en était que d'apparences plus éclatantes en Orient comme en Occident.
Du Groenland à la Russie, de Norvège en Espagne, au milieu du XVIP siècle, ils relient tous les marchés d'outre-mer et on ne peut plus imaginer l'horizon marin, dans les tableaux des vieux maîtres comme dans le cauchemar des hallucinés, sans la silhouette haute et lourde du Hollandais volant (i).
(i) " The Low cnuntries had as many ships and vessels as eleoen Kingdom of Christendom had » Works of SiR W. Raleigh, 1751. — Londres, II, laS.
Ils importent de France les barriques d'eau-de-vie et de vin. Ils régnent dans les ports écossais et irlandais; ils viennent capturer le hareng jusque sur la côte anglaise. Dans le lointain du monde, ils ont accaparé la Chine, le Japon, Surinam et la Guinée. Mais leur suprême opulence vient des Indes.
L'union momentanée du Portugal et de l'Espagne, en i585, a été le signal de cet universel braconnage. Ils se sont précipités comme des fauves sur les domaines découverts par Vasco de Gama. L'ancêtre du blocus continental, Philippe II, en fermant, en i5S4, le Tage à leurs navires, les y avait pour ainsi dire contraints.
De i584 à iSgS, pendant plus de dix ans, leur négoce, privé du commerce des épiées, étouffe sous l'étreinte. L'heure est critique. Mais, loin d'étrangler, l'énergie hollandaise décuple. La mer qui est là, redoutable, est plus hospitalière que le roi d'Espagne, car elle est libre et infinie. Plus de 70,000 Néerlandais courent à ce moment les flots. On voit surgir les figures hardies des gens du Sud, les Moucheron et les Lemaire. Mais l'expédition de Cornelis de Houtman, la fondation de la Compagnie van Verre (Oude Compagnie), dirigée par les gros bonnets de Hollande, désireux d'un monopole, et soutenus par Oldenbarneveldt, amènent, le 20 mars 1602, la création d'un grand trust à charte, la Compagnie générale des Indes orientales. Le commerce le plus riche du monde est, désormais, aux mains des gens qui mènent la Bourse d'Amsterdam. Personne encore ne s'en aperçoit clairement. Les épices de Bantam, la muscade et les girofles d'Amboine sont précieuses, mais l'absence de marine militaire rend les établissements peu sûrs, et les profits maigres. Jusqu'au milieu du XVIP siècle, tout l'avantage est pour la Compagnie des Indes occi-
dentales, créée en 1621, aussi zélandaise et orangiste que l'autre est parlementaire et hollandaise. C'est l'heure où un intrépide marin, Piet Hein, inaugurant, avec son lieutenant Loncq, la gloire maritime des Pays Bas, procure au Brésil la sécurité. Son allure nettement militaire fait ses premiers succès. Ses marchands ont « une attitude de princes ».
Aussi, en 1640, la nouvelle colonie produit un revenu de 1,600,000 florins, plus 2,700,000 florins de confiscations et de prises. Jaifs et remonstrants y abondent.
Mais cette prospérité dure ce que l'orangisme dure. Le gouvernement républicain des frères de Witt (1653-1672) reporta sa sollicitude vers la Compagnie des Indes orientales. C'est que l'oligarchie parlementaire d'Amsterdam dont ils sont les porte-paroles y a de gros intérêts. Tout change, l'Amérique du Sud est abandonnée. La colonisation orangiste du Brésil avait révélé, dès le début, l'espoir d'une colonie de peuplement (i). Désormais, c'est la politique phénicienne du comptoir et de la rafle; il n'y a aux Indes orientales que juste l'établissement qu'il faut pour voler les indigènes à moins de frais. Ce ne sont plus des marchands ayant a une attitude de princes », ce sont des princes ayant une « conduite de marchands »; et elle est, à certains égards, féroce. Le gouverneur général Coen est un bourreau de femmes et d'enfants et bien que le massacre des Anglais àAmboyne soit demeuré obscur, il n'en pèse pas moins d'un poids terrible sur les destinées des Pays-Bas. Car, si les guerres du XVIP siècle entre la Hollande et l'Angleterre ont d'autres causes, l'exécution, en pleine paix, des Anglais d'Amboyne, par Van Speult, exaspéra l'âme
(i) En 1G23, Ireute familles wallonnes y sont expédiées.
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britannique à tel point que, à cette obscure tragédie, remontent les origines du conflit qui arrachera aux Néerlandais l'Empire de la mer et les Indes.
§ 3. — Olivier Cromwell.
Ce brillant modèle d'une Hollande coloniale et bourgeoise, âpre et riche, les Anglais, durant la plus grande partie du XVIP siècle, le gardent devant les yeux, avec l'invraisemblable espérance de l'atteindre. Autant que leur foi, tel est le but qui agitera sir Henry Vane, George Downing, Hugh Peters, tous fanatiques et tous de la Nouvelle- Angleterre. Mais, hélas, chaque année du règne des Stuarts semble les éloigner de leur rêve. Plus le peuple anglais se protestantise et plus la royauté paraît incliner vers Rome; plus la richesse bourgeoise gagne en force, et plus la royauté se rejette vers la noblesse terrienne; plus, enfin, la vocation maritiine apparaît comme la condition nécessaire de toute compétition coloniale et plus la royauté néglige la marine. C'est donc le chef de la nation lui-même qui se met en travers de sa destinée.
Bientôt entre toute l'Angleterre impérialiste et puritaine et le Koi, tyran d'une cour frivole et féodale, il n'y aura plus que la hache du bourreau,
Ce boucher, c'est Olivier Cromwell. Philippe de Warwick nous a conservé un portrait de cet homme étrange à l'âge où brusquement il fit irruption dans l'histoire.
n entendit, pour la première fois, résonner sa voix âpre et dure en novembre 1640, à l'ouverture du Parlement : « Je vis, dit-il, un gentilhomme qui parlait; je ne
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le connaissais pas. Il était vêtu d'une manière fort commune, en habit de drap tout uni et qui semblait avoir été fait par quelque méchant tailleur de campagne. Son linge était grossier et n'était pas excessivement frais; je me souviens qu'il y avait une tache ou deux de sang sur son col de chemise qui n'était pas beaucoup plus grand que son collet. Son chapeau était sans ganse. Il était d'une assez belle stature, avait l'épée collée sur la cuisse, le visage rouge et boursouflé, la voix stridente, peu harmonieuse et inflexible et s'exprimait avec une éloquence remplie de ferveur. Le sujet de son discours ne comportait guère de bon sens... L'assemblée écoutait ce gentilhomme avec une grande attention (i). »
Cromwell avait alors quarante et un ans. On ne connaissait cette carcasse de paysan que i^ar un sobriquet : The Lord ofthe Fens, le seigneur des Marécages.
Souvent la jeunesse fiévreuse et agitée des hommes prédestinés est suivie de plusieurs années de calme et de retraite. L'acteur se recueille avant d'entrer en scène. Il rassemble des forces pour se livrer à fond. C'est l'instant critique de la formation, l'heure grave, la prière avant le combat.
Les paisibles années qui, de i63i à i636, s'écoulent ainsi sont celles qui vont livrer à l'Europe l'âme de Cromwell, équipée pour la grande tragédie. Elle est étrange, cette retraite dans la banlieue d'Huntingdon, solitude glacée, mélancolique et pleine de silence, brumeux canton qui porte un beau nom : Saint-Yves-du- Sommeil. Entre les calculs du prix de ses bœufs, l'imagination de l'ermite puritain fermente. On le voit dans le crépuscule fantômal d'octobre se frapper la poitrine. On
(i) Olivier Cromwell, par Piui>ahète CnAsr,ES, p. 44-
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l'entend murmurer : « Que le Seigneur m'accepte en son fils et me donne la joie de marcher dans la lumière ! (i) » Mais on voit aussi l'extatique fermier gourmander les vachers, arpenter les champs et braver le Roi, non pour le Papisme détesté du Prayer book, mais pour l'achèvement du canal de l'Ouse à la mer. Antinomie profondément britannique, par laquelle ce gaillard s'avère un exemplaire typique de sa race, faisant alterner les ardeurs de la foi et les âpres calculs du métier. Oui! c'est dans cette bourgade et un peu plus loin, sur les bords stagnants de l'Ouse épaisse et pourrie de roseaux, dans la maison des dîmes, aux prés sombres bordés de saules, que le Destin forge cette énergie qui s'ignore, et cache en ses prodigieux ressorts toute la future expansion de l'impérialisme anglais.
§ 4- — Manasseh ben Israël.
L'évolution qui va dans la besace puritaine faire couler l'abondance hollandaise trouve son expression caractéristique dans une scène qui se passe à Whitehall en i655. Olivier Cromwell, entouré de conseillers, de légistes et de pasteurs, reçoit Manasseh ben Israël, son fils et trois rabbins, députés par les Juifs d'Amsterdam. Le Lord-Protecteur est rouge et gonflé. Il grisonne et souffle. Son bon sens est encore valide, mais sa judiciaire se ressent de la défection de son mauvais ange, Sir Henry Vane, « le Fière Héron. » Sa courte vue balance encore entre la foi qui lui commande de se mettre à la tête du Protestantisme européen, et son bon ai^pétit de parvenu qui rêve d'une Angleterre pléthorique.
(i) Letti'e à Mrs. Saint-John, i3 octobre iG38.
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Celle-ci a mis à profit les années récentes. En imitant sans cesse le modèle hollandais, elle le perfectionne. La marine a été réorganisée; la pêche anglaise a été soustraite, en i65o, au braconnage batave, et, en i65i, l'acte de navigation a réservé presque tout le trafic aux navires nationaux. Ce sont deux atteintes très graves à l'hégémonie néerla^ndaise. C'est dire que, malgré le pacifisme des de Witt, le canon a tonné sur mer. Les grands vaisseaux neufs du Lord-Protecteur ont couru sus aux vieilles buses de la République. On a vu aux prises Blake et Tromp.
Mais ce n'est qu'un éphémère orage. La situation politique est, en effet, complexe et bizarre. Le dernier espoir des Stuarts, c'est justement le pupille des frères de Witt et l'élégant Rupert, le chef des Cavaliers à Marston Moor, combat à côté du calviniste Tromp. Cette lutte entre deux nations protestantes ne doit pas être sympathique au fervent ermite des fens, qui n'exécute même l'acte de navigation qu'à regret. Eu tous cas, dans la paix qu'il impose à la Hollande, l'article le plus important à ses yeux, le plus humiliant pour les Provinces-Unies, mais que l'antiorangisme des frères de Witt leur fait digérer quand même, c'est bien cette interdiction du stathoudérat pour Nassau qui frappe directement le jeune Guillaume, dernier espoir des Stuarts. Vanité des diplomaties, ce jeune proscrit régnera plus tard à la fois sur l'Angleterre et sur les Pays-Bas.
Cependant, la courte bagarre a bruj^amment affermi les forces navales du Protectorat. Le marché d'Amsterdam est inquiet. Certes, il ne décline pas encore, mais la puissance de Londres semble promettre aux nouvelles affaires un supplément de sécurité qui peut tenter les marchands. Enfin, en i655, le malaise qui pesait sur le
monde protestant prend fin. Cromwell reprend la politique de jSTassau. Peuu et Venables attaquent saint Domingue. Il redevient chef de la Contre-Réforme.
C'est au milieu de ces événements qu'il reçoit Manasseh ben Israël.
Singulière et attachante figure que celle de ce grand Juif. Né en Portugal, d'après les uns, à la Rochelle d'après les autres; rabbin de Neveh-Shalom, à Amsterdam, dès l'âge de dix-huit ans; époux de Rachel Soiera, petite-fille du célèbre don Isaac Abravanel, une des descendantes du roi David, il se fit, pour subsister, savant éditeur de la Bible (i) et passa sa vie, écrits et prêches, à exalter sa race, ingrat métier. Je ne me l'imaginais pas tel que l'a gravé Rembrandt, son ami. Ce n'est pas un Shylock, avec une belle figure de Shephardim, âpre et fine, sous un turban oriental. L'ami de Barlaeus, de Bochart, de Blondel, d'Anna Marie de Schuerman, celui dont Rembrandt orna de quatre eaux-fortes son opuscule Eben Yekara (pierre précieuse) a presque l'air d'un enfant des Pays-Bas avec son chapeau de puritain, ses gros yeux rêveurs et sa bouche molle.
Il en sortait pourtant une voix de Marano, âpre et prenante, nasillarde et gutturale par instants, celle qui ensorcela de Vos et Grotius, ses amis arminiens, Huet aussi, l'évêque d'Avranches, et je suis certain que de toutes les allusions de sa harangue (2), deux d'entre
(i) KOEXEX. Geschiedenis der Joden in Nederland; — VAX DER Aa, Biog. Xed. Woordenboek, V Manasseh ; — Lee, Dictionary of national biog., \° Manasseh; — Carlyle, Olioer Cromwell s letters, t. III, p 3Go. Ed. Tauchnitz; — Vossius. Epistolae.
(li) Pour le texte voy. les annexes du livre do Koenen, Geschiedenis der Joden in Nederland, p. 437.
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elles durent frapper le seigneur des Marécages. Pour que l'œuvre de Dieu soit faite, il faut que selon la parole de Daniel (i), la dispersion d'Israël soit accomplie. Or, de tous les pays, y compris l'Amérique, où le regard du rabbin a clairement vu la Terre promise, l'Angleterre demeure, dit-il, le seul où, chassé depuis l'an 1290, le peuple de Dieu n'a pas encore libre accès (2). Cromwell n'aidera-t-il point à réaliser les Prophètes?
Certes, un semblable appel a dû retentir dans la mystique de la Tête-Ronde, mais pour le fermier des fens, administrateur prudent et calculateur qui connaît les embarras financiers du budget, le deuxième argument a sans doute dépassé l'autre. Il laisse entrevoir la force économique, les secrètes intelligences et la puissance monétaire qu'apporterait au marché de Londres un afflux de boursiers juifs (3), Serjeant Finch en 1621, Léonard Busher, en 1646 ; Hugh Peters, en 1647 ; Edward Nicolas, en 1649, et surtout Johanna Cartwight, la même année, ont déjà réclamé le retour des Juifs.
Mais mieux que personne Cromwell peut en apprécier les avantages. Quels services ne lui ont pas rendu déjà
(i)«The restoring timeof our nation intotheir uativecountry... canuotbe before thèse words of Daniel ^Daniel (XII, p. 7) be first accomplislied, when he saith : And wheu tlie dispersion of the holy People shall be completed in ail places, then ail thèse things shall be fulfilled. »
(2) En 1290, sur un décret d'Edouard I^r, 16,000 .Juifs furent chassés du royaume.
(3) « My third motive is grounded ou the profit thaï I conceive this Commonwealth is to reap, if Îl vouchsafe to receive us; for theuce I hope, there will follow a great blessing from God upon them and a verj^ abundant trading into and from ail parts of the World, not only without préjudice to the English nation, but for their j^rofit, both in imi)ortatiou and exportation of goods. » {Discours de Manasseh), o. c.
ceux qui les premiers, de 1643 à i655, ont osé s'établir à Londres et qu'on apipelle les Crypto-juifs! Ce furent pour lui de précieux agents, ingénieux et dévoués ; à un siècle de distance, de nouveaux Gresham.
Jorge Mendès, de Rebello, Coronel Chacon, Domingo Vaes, Abraham Coen Gonzalès, Isaac Lopez Cliillon, Domingo Francia, Antonio de Porto, Simon de Souza, Duarte Henriquès Alvarès, Diego Rodriguès Ariès, Domingo de la Cerda, David da Costa, fixés au bord de la Tamise, ont des amis, des parents, des espions, dans toutes les communautés juives du continent. Et puis, il y a les colonies ; ils sont partout, aux Barbades, à Surinam, dans l'Amérique du Nord. De Caceres est l'agent de Cromwell pour la Jamaïque et le Chili. Quelle aide ne lui apporte pas un Abraham Israël Carvajal, armateur aux Indes, tant orientales qu'occidentales, trafiquant dans l'Amérique du Sud aussi bien qu'en Syrie, qui se faisait j)asser pour papiste et dont les fils furent les premiers Juifs naturalisés anglais? Par ces mille intelligences, c'est la diaspora tout entière à son service! Et puis, il y a la puissance monétaire! Dès 1648, moment où l'Espagne entassait de l'argent pour la guerre et où le métal ne circulait plus, leur utilité était apparue à Cromwell (i). Les premiers émigrants juifs n'apportèrent pas moins de i,5oo,ooo livres de monnaie liquide, le douzième du commerce du Royaume-Uni. Carvajal, à lui seul, importait annuellement pour 200,000 livres d'argent esx)agnol. Derrière eux ils traînent le trafic hispano-portugais, le commerce du Levant et de puissants intérêts dans la Banque de Hambourg comme dans les
(i) WoLF, « Cromwell's Jewish intelligences », Jewish Chronide, 1891 ; — IlYAMSON, History of the Jews.
compagnies néerlandaises des Indes. Quelle aubaine pour la balance du commerce! C'est comme si tout à coup le Pactole portugais et hollandais inondait les caisses trop peu remplies de l'Angleterre (i).
Inutile de dire que ce chef d'Etat, qui avait besoin d'argent, fut sympathique à la requête (2). Certains prétendent même que, secrètement, les barrières furent levées, mais, fidèle à sa politique de ne rien exécuter qu'il n'eût tout à fait dans la main, le Lord protecteur n'affronta pas l'opposition antisémite (3),
Parmi les marchands anglais, de très fidèles amis de Cromwell, comme Christopher Pack, combattaient l'admission de concurrents juifs. Amsterdam, inquiète, excitait les résistances.
La discussion de Whitehall tourna en bagarre. Le dictateur leva la séance sans conclure et l'opposition put croire que Manasseh ben Israël, n'emportait que de l'eau bénite de Cour.
Certes, bien que les juristes de l'assemblée eussent décidé qu'en droit rien ne s'opposait à la réadmission des Israélites, que, dès i656, ils soient ouvertement tolérés, et que le dictateur les ait protégés, par exemple Dormido, même contre l'avis de son Conseil d'Etat, ce n'est pas du temps de Cromwell que ses intentions hospitalières se changent en actes décisifs. Il faut attendre quelques années encore, durant lesquelles la question mûrit. Comme ils ont circonvenu
(i) « Cromwell did nothiug more for the Jews than what his policy required. Ile wished to render their commercial knowledgc useful to his own finaucial opérations. » D'Israëli, Genius ofJudaïsm, i833, p. 241 — Cf. aussi Graetz, Histoire des Juifs.
(2) CUNNINGHAM, Growth of English industry, p. 826.
(3) MORiTZ Brosch, Oliver Cromwell und die puritanische Révolution, p. 432.
Cromwell, ils entourent déjà Charles II. Ses épousailles avec Catherine de Bragance amènent dans les bagages de la mariée un nouveau lot de Juifs portugais. Enfin, quand Guillaume HT de Hollande, appelé par Monk, débarque à Torbay, et mieux que ne l'eût rêvé l'extatique habitant de Saint-Yves du Sommeil, réalise la grande union des deux peuples protestants, il n'apporte jjas seulement toute la foi de la Réforme, toute l'expérience économique des Provinces-Unies, mais les Juifs portugais d'Amsterdam, dont il avait fait ses agents les plus fidèles, l'escortent. La mission de Manasseh ben Israël s'accomplit. Bientôt, les Askhenazim suivent les Shephardim : Jehuda Cohen, Lévy, de Hambourg, Aaron Hart de Breslau. Des émissaires de Loyola, qui un instant ont fait la conquête de Jacques II, il n'y a plus même l'ombre. L'impérialisme jésuite a plié devant l'impérialisme juif.
Ainsi, en 1689, par la réunion sous un même sceptre protestant des deux grands marchés du monde, Amsterdam, à l'apogée, et Londres qui suit ses traces, on pourrait croire que la balance a définitivement penché vers le commerce, la Réforme et les marchés du Nord, si, de l'autre côté du détroit n'apparaissait un nouvel adversaire : le Roi de France, puissance formidablement grandissante, et, vis-à-vis du modèle hollandais, contraste parfait.