CHAPITRE V LA PATE ANGLAISE
§ i®*". — L'Asile insulaire.
Vers la fin du XVII^ siècle, l'Occident a vu s'épanouir en même temps la Loutique hollandaise et l'atelier français, l'un et l'autre tournés vers la mer. Les rudes pêcheurs des bouches de la Meuse et du Rhin ont évolué vers le grand commerce et celui-ci est devenu maritime à leur image. La buse hollandaise a définitivement supplanté galères et galions. Le socialisme d'Etat des rois français a créé la grande manufacture, mais sa plus parfaite expression s'est traduite, avec Colbert et Seignelay, dans la construction navale. Sur la mer du Nord, comme sur la Méditerranée, toute la force économique s'est abritée sous des pavillons d'escadre.
Ce double exemple, plus que personne, l'Angleterre, par-dessus le détroit, a pu l'observer, le comprendre et le suivre. Sa vie est insulaire. Mais il y a mieux. Ses modèles, qui évoluaient à quelques lieues sur le continent, ont franchi la distance et sont venus, presque en même temps, la trouver chez elle.
La gent huguenote avait, en France, l'active et persévérante âpreté qui fait les industries florissantes. Elle s'entendait merveilleusement à Rouen, comme à Bordeaux, avec les compères Israélites, plus âpres encore. Mais la cour du grand Roi devient jésuite. Et entre ces
deux courants hostiles, le Juif et le Jésuite, la bagarre éclate. Il y a toujours eu deux France, l'une paysanne, soumise, militaire, l'autre urbaine, frondeuse, mercantile. Au XVIPsiècle,la première est jésuite et la seconde protestante. La révocation de l'Edit de Nantes, en i685, est un triomphe pour la milice loyoliste. Mais c'est un désastre pour l'industrialisme inventé par Colbert. Dès 1675, à Bordeaux, des soldats pillent les maisons des Juifs (i). Puis c'est le tour des parpaillots. Plus de 80,000 Huguenots et combien de Juifs, vident les manufactures du Roi, pour se réfugier dans l'asile insulaire (2).
L'industrie anglaise en était encore à l'âge arriéré de la production corporative et domestique. En quelques années, tout change et l'atelier français qui, sans prendre sa place, lutte longtemps, côte à côte, avec l'atelier domestique, trouve son organisation capitaliste tout à fait à l'aise dans le bouillon de culture du Stock Exchange.
Beaucoup d'immigrés venaient de cette Wallonie belge ou française où l'industrie capitaliste avait, aous les archiducs comme sous Colbert, remplacé l'ancienne corporation flamande. De nombreux Picards passèrent en Irlande ou en Ecosse, emmenant avec eux l'industrie du lin que devaient développer Dupin et Louis Crommelin, de même que Bonhomme implantait l'industrie de la toile à voile.
Avec ces nouveaux venus, l'activité manufacturière se rejette vers les comtés de l'ouest, jusqu'alors peu industrialisés et libres de concurrence locale. Les rives
(i) Mai.vezin, p. i3i.
(2) CUNNINGHAM, Allen Immigrants, p. 281.
de la mer du Nord, qui avaient acquis leur vitalité sous le régime corporatif, sont, dès ce moment, relativement délaissées et les cours d'eau qui se jettent dans le canal d'Irlande se couvrent de moulins, réalisant notre contemporaine « houille blanche », à coté des gisements de fer et de charbon.
Aussi bien pour l'industrie domestique du tissage à domicile que pour la grande manufacture et les travaux du métal, le type qui domine, dans cette Angleterre infiltrée d'éléments français, est le même qui régnait déjà sur le continent à l'heure où les Wallons des Pays- Bas se transportaient à Amsterdam (i). C'est l'employeur, le marchand, le capitaliste, et l'industrie paraît s'atteler tout entière à la remorque du commerce. L'évolution est sensible en Angleterre dès les débats du XVIP siècle et son symptôme le plus clair apparaît dans l'attirance des grandes villes, pour les nouvelles industries. Les travaux des textiles ont eu, dès l'Italie florentine, une base capitaliste, ainsi que le commerce du coton, dès l'âge des marchands d'Augsbourg (2), mais, en Angleterre, c'est la fabrication de la soie qui en montre à ce moment le plus frappant exemple.
Déjà existante à Canterbury. quand elle se modernise avec les réformés, elle émigré à Londres et en forme bientôt un des quartiers les plus importants, Spitalfields.
Pourquoi cette attraction citadine et cette prédominance capitaliste? C'est que le commerce des villes et des ports apporte à ces immigrés les matières premières et surtout c'est que, dans le marché urbain, à la Bourse,
(i) Pringsheim, Beitràge, p. 3a, 40.
(2) NuEBMNG, a Ulm's Handel im Mittelalter » (SehmoUer's Forschungen, IX, V).
ils peuvent acheter, vendre, manier l'argent qu'ils possèdent en abondance. La spéculation mercantile réunit désormais l'industriel et le marchand en un type social unique, celui du businessman.
Certes, les Huguenots, plus manufacturiers que spéculateurs, renforcent néanmoins la Bourse anglaise par la somme énorme de numéraire dont ils appauvrissent la France au bénéfice de sa rivale, mais ce sont les Hollandais venus avec Guillaume III et le contingent grossissant des Juifs; Sephardim, les Villa Real, Alvarez, Mendès, Franco, Rebello, De Silva, Garcia, D'Aguilar, Sonza, De Castro, Salvador ; Askhenazim, les Cohen, Hart et Levi, qui donnent surtout à l'Angleterre la technique complémentaire de son capitalisme impérialiste.
§ 2. — La Royal Navy.
Avec le modèle huguenot, les Anglais accueillent le modèle batave.
Entre Néerlandais et Angio- Saxons, les affinités étaient anciennes. Des deux côtés du détroit, les mêmes grandes carcasses charnues abritaient sous leur peau fine et blonde le même tempérament à circulation lente.
Ce cousinage s'était affirmé en multiples analogies. Le parlementarisme républicain des frères de Witt et la république parlementaire du Commonwealth avaient dominé presque en même temps. Avec une morale puritaine dont la dureté n'excluait pas la discussion publique du prêche et du pamphlet, l'industrialisme urbain et surtout le commerce des Calvinistes et des Juifs avaient trouvé un abri sûr derrière le détroit, comme derrière les inondations hollandaises. Enfin, des deux côtés, l'indépendance et la liberté s'étaient, comme aux temps
de Salamine, victorieusement réfugiées derrière dos murailles de bois.
Mais, parmi les traits caractéristiques de la boutique hollandaise, les Anglais en choisissent deux, pour les accentuer à fond, la INIarine et la Banque. La première sera le grand levier d'expansion au dehors, la seconde le moteur et le régulateur du dedans.
Sir Walter Ealeigh disait à la fin du XVP siècle : c( Les Hollandais viennent commercer chez nous avec 5oo ou 600 vaisseaux par an, nous en envoyons à peine 3o ou 40. '> Colbert, en évaluant à 20,000 les bâtiments de mers occidentales (i), y comptait les navires hollandais pour i5,ooo à 16,000, les français à 5oo ou 600 et les anglais, au chiffre déjà respectable de 3,ooo ou 4,000. Mais, si les Hollandais l'emportaient de loin par le nombre, l'amirauté britannique les dépassait déjà en habileté administrative et technique, à l'heure où le jeune Seignelaj^ faisait son enquête (2).
Des trois rapports qu'il adressa, en 1671, à son père, sur l'arsenal de Venise, les marines de Hollande et d'Angleterre, dans celui-ci, le dernier en date, les forces britanniques sur mer sont déjà réputées « les plus grandes et les plus considérables du monde, plus encore par l'expérience et l'habileté des officiers et matelots que par le nombre des vaisseaux, quoiqu'il soit fort considérable ». Cette puissance se renforce à la fin du règne de Jacques II. Les équipages qui étaient de
(i) Lettres et instructions. Clément, VII, p. a64.
(2) Voy. Lettres de Colbert, t. III, 2e ijartie, p. 221 et s.
28,950 hommes dans le rapport du fils de Colbert, atteignent, en 1688, le chiffre de 42,000 hommes (i). Elle s'affirme irrésistiblement à la fin du règne de Guillaume. En 1701, on relève 282 bâtiments, 10,469 canons, 61,119 marins (2).
Depuis le Harry-Gràce-à-Dieu d'Henri VIII, le Great Michaël de Jacques IV d'Ecosse, et le fameux Royal Sovereign de 1687, les Anglais ont poussé aux gros tonnages. Les vaisseaux de premier rang sont relativement nombreux.
Vers la fin du XVIIP siècle, le Britannia porte 1,000 hommes d'équipage. A la bataille de la Hogue, l'escadre hollandaise n'a que des vaisseaux de ligne de 5o à 90 canons. Les Anglais peuvent opposer 6 vaisseaux d'au moins 100 canons à la flotte de Tourville. Celle-ci n'en compte que deux : le Dauphin et le Soleil Royal. Avec les vingt et un bâtiments qu'il perdit bravement dans la brume normande, c'est tout l'effort naval de Colbert et de Seignelay qui sombre et l'hégémonie anglaise qui naît.
Tandis qu'en France la politique jésuite, qui languit et s'embarrasse, semble, de défaite en défaite, se détourner de la mer, la poussée colbertiste à sj^mpathie huguenote a refleuri en Angleterre et la théorie de la balance du commerce ne paraît être devenue un axiome que pour réaliser le protectionnisme de l'Acte de navigation. Non seulement, la construction des vaisseaux à gros tonnage est encouragée à coups de subsides, mais les entreprises
(i) En 1671, la flotte anglaise compte, y com[)ris les petits bâtiments, 182 navires, 5. 660 pièces de canon, 28,690 hommes d'équipage ; en 1688, on compte 178 navires, 42,008 hommes et 6,929 canons.
(2) LÉLIARI), Histoire delà marine anglaise (passim).
de pêche sont artificiellement soatenncs parce que c'est une pépinière d'équipages, et les institutions protectrices des gens de mer, inspirées des Ordonnances françaises, qui se multiplient durant tout le XVIIP siècle, offrent aux aptitudes nationales des carrières tentatrices. Ces cleaver men ont parfaitement compris que, pour avoir les marins d'une grande flotte de commerce, il faut l'attrait, la formation continue et la réserve permanente de la Royal Navy.
Mais, si ce protectionnisme et cette discipline militaire, s'élevant bien au-dessus de l'aventure maritime hâtive et mercantile où l'expansion hollandaise s'était gâchée, attestent la vision clairvoj^ante d'une prudence politique à longue portée, et semblent déjà faire présager les idées modernes d'une fédération impériale, il faut avouer qu'ils révèlent déjà des défauts, qu'avivera le dur égoïsme métropolitain. Londres ne veut pas que les colonies américaines, si bien placées avec leurs produits naturels et leurs immenses forets, rivalisent avec les chantiers britanniques, ou commercent directement avec les Indes françaises, sans passer par la balance du Stock-Exchange. On voit germer déjà l'indépendance des Etats-Unis dans ce conflit maritime et financier.
§ 3. — Choses- in- action.
La grande marine, cet outil si puissant pour l'expansion lointaine, ne surgit, ni des aptitudes nautiques, ni des décrets, elle se forgea au dedans de la vie économique, dans les mutations financières de la métropole. Ici encore l'Angleterre eut un modèle. Le marché deLondres est une réplique de la Bourse d'Amsterdam. Pour créer la Banque d'Angleterre, il fallut que son prototype.
dej)uis 1609, florissant aux bords de l'Y, se transportât avec Guillaume III aux bords de la Tamise. Certes, il y a, entre l'institut d'émission de Paterson et les dépôts d'argent hollandais enfouis dans des caves (i), un point de déi3art différent et de profondes divergences. D'une part, c'est une organisation d'Etat, régulatrice de la monnaie, de l'autre un instrument au service du change privé ; mais quelles que soient leurs antinomies, ils sont tous deux des pivots de la vie économique et politique. Amsterdam s'écroule le jour où le public ne croit plus aux immenses réserves de ses souterrains. La Banque d'Angleterre demeure, au milieu des crises, la citadelle imprenable du marché anglais. Autour d'elle, le mécanisme de la Bourse se constitue et s'organise. Les Joint-Stock Companies et les Merchants tankers de Lombard Street inaugurent autour du Stock-Exchange la division du travail qui, de plus en plus spécialisée, demeure encore aujourd'hui caractéristique de la finance anglaise.
Dans la cité qui s'agrandit chaque jour, le même mécanisme tend à ramener vers les caisses des banques tout l'argent que ses tentacules peuvent atteindre, dans le Royaume-Uni, aux colonies et à l'étranger. Grand seigneur féodal, industriel, fermier, tous portent au Marchant, qui est aussi Banker, la masse de leurs créances et de leurs esx)èces disponibles. Ces financiers, souvent à gros intérêt, les engagent dans des entreprises d'industrie ou de spéculation qui, pour réussir, ont besoin du secours de l'Etat et de la confiance publique. C'est au service de ces boursiers que
(i) VissERiNG, « La Bourse d'Amsterdam », Revue Economique internationale, 1909, I, p. 40 et s.
naissent, futurs moteurs des démocraties, les partis politiques et la presse.
Certes, la Gazette de Hollande a montré la voie à un Swift ou à un Daniel Defoe, mais la prodigieuse agitation de l'auteur du Robinson Crusoé dissimule assez mal les ambitions et les intérêts qui tirent les ficelles du pantin.
De même, on voit se dessiner le mouvement qui balance le pendule parlementaire du wliig aventureux au Tory flegmatique; le parti whig n'est que le paravent politique de ces huguenots dont l'industrie textile réunit les efforts et qui sont groupés autour du colbertisme le plus étroit, tandis que les tories coalisent avec les sliopkeepers déjà partisans du laisser-faire, les richesses grandissantes d'une agriculture qui arrache tous les ans aux ijâturages de vastes étendues pour les transformer en jardins.
Parmi ces boursiers, le moins visible est, comme cela se fait souvent, le i)lus actif, c'est le courtier juif. Vers la fin du XVIP siècle, les Israélites d'Amsterdam qui ont successivement soutenu Charles II et Guillaume III, commencent à pulluler dans Lombard Street (i). Après la révocation de l'Edit de Nantes, les Juifs français, avec le traité de Methuen, les Juifs portugais; le terrible Jehovah et l'ascétisme pessimiste de Calvin fraternisent.
Dès 1657, Salomon Dormido, neveu de Manasseh ben Israël, est admis officiellement comme broker. En 1671, on peut noter David Aboab, Samuel de Caceres en 1674, en 1679, Moses Barrow, Samuel Susportas. Tous ces Juifs se réunissent dans une même allée et leur groupe s'appelle The Jewish walk. En 1697, le nombre des
(i) CUNNIKGHAJI, Growth, etc., p. 827.
brokers est limité à cent Anglais, douze étrangers et douze Juifs. Ce n'est que le commencement. Certes, les nouveaux venus ne sont admis ni dans la marine, ni dans les Joint-Stock companies, ils sont localisés dans le courtage, mais rien ne peut leur interdire d'acheter et de vendre les titres qui en représentent des parts, ni, en se faisant marchands ou banquiers, de pratiquer le change, fonction dans laquelle, par tradition, ils excellent.
La finance anglaise aujourd'hui conserve encore la trace de ces débuts. Si les Juifs apparaissent rarement en nom dans les banques de dépôt et dans les Joint- Stock Companies, ils abondent parmi les Merchant- Bankers (i) et de nos jours comme alors, l'action de ces derniers, de beaucoup la plus efficace, est en contact quotidien avec toute la vie sociale et politique.
Assez de polémistes ont dépeint le pullulement moderne de ces ferments de l'électoralisme, des partis politiques et de la presse. Il est intéressant de le confirmer en les montrant, vibrions qui rongent et désagrègent le dur bloc juridique lui-même. Mais s'il est aisé à un fermier général ou à un riche usurier d'acheter un politicien ou un journaliste, il ne lui est plus aussi facile de modifier le fond traditionnel du Droit tel que l'alimentent les mœurs nationales. Cette vérité générale apparaît saisissante au milieu de la corruption où grouille l'Angleterre orangiste.
Il y a des milliers d'années que les Sémites, Pliéni-
(i) Jaffé, Das englische Bankivesen, p. 76.
ciens ou Juifs, sont nos maîtres en crédit commercial et en monnaies. Mais jamais leur monopole ne s'accentua comme au moyen âge, et on a pu soutenir avec raison que la technique juridique des titres au porteur peut remonter jusqu'aux commentateurs juifs qui donnent à la personnalité juridique un caractère figuratif, abstrait et fongible (i). Quand s'ouvrit l'époque moderne et que se succédèrent, en concentrations financières monstrueuses pour l'époque, les Bourses d'Anvers et d'Amsterdam, les papiers de crédit, qui réalisaient à haute tension l'idéal Israélite de la circulation rapide des richesses, commencèrent à se manifester sous toutes les formes qui les différencieront plus tard : actions, parts hypothécaires, rentes, lettres de change, connaissements. Le Digeste qui reconnaissait la cessibilité des droits servit, par la poussée des romanistes, d'instrument technique à cette adaptation. Mais dans les pays à têtes dures, où les nouveautés latines heurtaient une tradition féodale séculairement assise sur la valeur des personnes, la résistance du droit coutumier fut obstinée et le tempérament anglais peut y compter un'des exemples les plus frappants de sa ténacité conservatrice.
Les Hollandais ont toujours été experts à mobiliser leurs immeubles par l'hypothèque. Elle n'existe en Angleterre que sous la forme du mort-gage qui n'est pas circulatoire.
D'autre part, des principes, vrais ou faux, tenaient les droits d'obligation, les services humains, appelés aussi Choses-in- action, pour une matière dans laquelle toute cessibilité était exclue, d'après la Common law (2).
(i) Cf. SoMBART, DieJuden iind das Wirthschaftsieben.
(2) Mac Leod, Theory and Practice of Banking, t. I", p. 288 et s.
Comment, avec un pareil principe, assurer le trafic des banquiers et donner force de loi aux négociations de titres? Déjà nombreuses au début du XVIP siècle, elles s'étaient multipliées au début du XVIII^. En 1711, Thomas Smith, un banquier de Nottingham, note en ces termes les affaires d'un Merchant-banker (i). « Il reçoit de diverses personnes contre reçu de grandes sommes d'argent et leur donne en échange des billets au porteur qu'il signe. » La validité de ces billets contestée en justice fut condamnée par des arrêts célèbres rendus, en 1703 et 1704, par Lord Holt, qu'on imagine avec la figure d'un vieil Anglais tenace, traditionnaliste, têtu. Il a sans doute dans la mémoire les sorcelleries de l'empoisonneur Lopez. C'est un lecteur assidu de Shakespeare et de Mario we. En voilà un qui n'aime pas Shylock !
c( Ces billets, dit-il, dont l'usage courant remonte à une trentaine d'années, ne sont qu'une invention des changeurs de Lombardstreet qui avaient un esprit à faire loi de tout ce qui pourrait lier leurs débiteurs. Admettre qu'un pareil billet pût créer un lien légal, ce serait changer un chiffon de papier qui, en droit, n'est que la preuve d'un contrat verbal, en une nouvelle spécialité juridique. Ces notes ne sont donc pas des bills of exchange. Ceux-ci n'existent que pour la rapidité et la sûreté du commerce et pour empêcher que des espèces quittent le royaume (2). » Il est vrai que les boursiers de Lombardstreet se réjouissent bientôt de voir ce vieux féodal remplacé par un Lord Mansfield, Chief justice en 1756, esprit encyclopédique nourri des
(i) Easton, History and Principles of Banks and Banking, 1904, p. 191.
(2) Mac Leod, o. c, p. 224.
grands jurisconsultes romains et français. Ce cerveau, libéré du poids des vieilles perruques de la Common law, replace le droit sur la base des réalités mercantiles et financières, et, en bousculant la scolastique de Lord Holt, mérita le titre de fondateur du droit commercial britannique. Mais ce ne fut qu'un intermède. Souvent justice varie. Bien fol est qui s'y fie. Lord Kenyon en revient aux brocards de la dogmatique féodale. En 1800, il décidait encore que, de toute tradition, les Choses-in-action n'étaient pas transmissibles en Common law. L'ancienneté sur laquelle s'aj^puyait ce brocard est-elle exacte? C'est là une question secondaire. Cependant, il n'est pas sans intérêt de noter qu'un des plus vieux jurisconsultes de l'Angleterre, Bracton, qui vivait au milieu du XIIP siècle, professe l'opinion opposée. Il est vrai qu'à cette date les Juifs n'étaient pas encore expulsés d'Angleterre (i).
Dans chacun de ces conflits, la Presse, au service des Bankers, poussa les liants cris. Les partis politiques, tas de spadassins à la merci du plus offrant, se vendirent et s'émurent et le Parlement, composé de « Wealtliy men » (2) et, du reste, bourré d'épiées, eut l'oreille moins dure que la Suprême Court. Après la décision de Lord Holt fut voté, en 1700, l'acte autorisant la circulation des billets au porteur. Au lendemain de l'arrêt de Lord Kenyon, les obligations émises par l'East India Company, et par lui jugées nulles en droit, furent de même l'objet d'un acte du Parlement. Le vieux droit de la (( gentry )) avait reculé devant le droit nouveau des «businessmen».
(i) Ils furent chassés en 1290.
(2) Letters on the présent state of England and America (Anonyme). — Londres, 1794.
§ 4. — Les politiques anglais.
L'intérêt de cette digression juridique, c'est qu'on y découvre à la fois le rush des étrangers et l'imperméabilité du caractère anglais. Huguenots français, Juifs de Hollande, ont beau s'installer dans l'île hospitalière, les insulaires ne se laissent guère, dans leur tréfonds, modifier par eux. Les ferments ont beau pénétrer la pâte anglaise. Elle est lente à lever.
Le tempérament des Anglo-Saxons, « le plus outrageux et le plus périlleux peuple qui soit au monde », comme disait Froissart, est demeuré au XVIP siècle celui de la brute de combat, cette charnure de boucherie que méprisait Cellini quand il parlait des « bêtes sauvages anglaises » et que montre à vif la violence de Shakespeare. Tel apparaît le u triie boni Englishman », pesant, inerte, sliiggish, empâté dans la lourdeur embarrassée de son tempérament à circulation lente. En France, l'idéal social tend à la mesure, et la discipline des moeurs s'oppose à tout excès. Ici c'est le contraire. Que l'on compare Versailles, jardin de la conversation humaine, aux prairies sportives, ou à Hyde-Park! Le hooligan, misérable chiffe, n'a plus d'énergie du tout, tandis que le skilled man, champion en (c forme », a jDOussé aux dernières limites le rendement de sa mécanique.
Mais cette poussée de l'énergie n'a rien d'aventureux ou de fantaisiste. L'inspiration, fée méridionale, en est tout à fait absente, et la voracité de ces bêtes sauvages se confond avec leur moralité. Au XVIIP siècle. M™® du Deffand rapporte que, de son temps, on disait d'un trait dur, bas et féroce : « Cela est bien anglais ». Les Français n'ont jamais compris l'inflexibilité. Le dogme étant
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de vivre, fortement, et le confort, un principe de vertu, le sensé of diity, n'est pas autre chose qu'un stoïcisme raide, muet et morose, une capacité de supporter beaucoup, quelque chose comme un estomac d'autruche qui digère tout ce qu'on y jette.
On s'en explique tout à fait l'importance en constatant que Tx^nglais n'est pas intelligent. L'abstraction latine et la longue prévision des esprits déductifs déroutent ce saint Thomas qui ne connaît que ce qu'il a vu et touché. Il lui faut des étoffes qui durent longtemps, du cuir épais, des objets solides, une routine exclusive mais familière, bien faite à sa main et à son pied.
De quelle utilité ne lui est donc pas cette morale puritaine qui s'est fondue dans la vie économique au point de rej)résenter l'ascétisme pessimiste du travail professionnel comme un service divin? « Etre faible, la vraie misère! » a dit Milton. Travailler, tisser en araignée aveugle et ingénieuse, c'est découvrir pas à pas la vérité, c'est s'ouvrir l'âme à la clarté de l'esprit. L'intérêt du moment c'est la loi. Agir, agir encore, voilà pour le Puritain la seule doctrine, la croyance, le salut unique, la fides efficax. C'est l'idéaliste Carlyle qui a crié cette chose énorme : « Laissez du temps à quelque chose, si elle réussit, elle est juste (i). » Et comme on comprend le catéchisme puritain (2), le PilgTim's progress de Bunyan, quand ce gros homme roussâtre et soufflé leur dit : « It will not be said : did you belleve — but : were you Doers or Talkers only? »
(i) Carlyle, Heroes.
{2) "Weixgarten, Die Englische Révolutions Kirchen; — Dexter, Congregationalism of the last 3oo years ; — SCHNECKENBURGER, Vergleichende Darstellung des lutherischen und reformierten Lehrbegriffs, i855.
C'est dans cette action continue, dans cet amour du (( solide », dans cet empirisme de l'expérience, dans cette absorption qui leur fait lentement digérer à la fois la vache hollandaise, la poularde huguenote et le piment juif que se forment la chair, le sang et l'âme britanniques et que le caractère national apparaît, marquant les Anglais dès leur naissance, ainsi que Tennyson les a chantés ou que Taine les a vus : sirong in will, to strive, to seek, to find and not to yield (i), « des hommes habitués à l'autorité et qui ont agi ». Ne faut-il pas, unconquerable will, des muscles, une race rude, la compétition des mâles les plus grossiers, — des buffles corne contre corne, aurait dit Emerson, — pour remplacer les Romains qui ne sont plus?
Nous avons montré la complexion de l'âme française, avec son socialisme monarchique, tournée tout entière vers l'idéal juridique et législatif des ordonnances. La France produit naturellement des légistes. Nous apercevons maintenant l'orientation toute différente de la psychologie britannique. Ce qu'elle produit, ce n'est pas l'abstracteur de lois, c'est un type d'administrateur et de gentleman, capable de se mouvoir au milieu des hommes et digne de leur commander. En un mot, ce qu'elle produit, ce n'est pas le juriste, c'est le politique.
Le jurisconsulte français, dont l'expression noble est celle des grands légistes, nommons d'Aguesseau ou
(i) Tennysqx, Ulysses. « Fort dans le vouloir, de tenter, de chercher, de trouver et de uo point céder. »
— loi —
Domat, et dont la basse caricature trempe dans l'ivresse jacobine, condense la réalité, taille, redresse, émonde et fait de la forêt vierge un parc sj'métrique. Sous sa baguette judiciaire, la broussaille des appétits voit surgir, en quelques formules simples et claires, telles des déesses impérieuses, les Lois (i).
L'œil myope du politique anglais ne quitte pas les réalités immédiates. Quand elles s'assemblent en force, il en perçoit la conjoncture probable et surtout la possibilité de leur dérive à son profit. Si elles apportent à portée de sa main quelque proie tentante, il rassemble sa vigueur, ouvre ses griffes rapaces et ne lâche plus le morceau.
Ce qu'il y en a, durant les XVIP et XVIIP siècles, des politiques en Angleterre ! Les uns sont des journalistes, comme Defoe et Swift; les autres, des économistes, comme Cbild ou Culpeper; d'autres encore répètent, en échos, la philosophie juridique du continent. Ainsi Hobbes et Locke.
Ces derniers sont les moins réalistes de tous. Ils portent en eux un reflet de l'idéologie juridique, ils sont atteints du mal français. Et, cependant, Locke, ce fils de Milton, longue figure osseuse, nez crochu, frotté de cartésianisme, n'est qu'un Hollandais débarrassé, du latin des Pays-Bas. Sa philosophie de rationaliste humanitaire, s'ébattant dans le rude empirisme de sa langue nationale, réclame hardiment et un gouvernement constitutionnel, et la tolérance pour les Juifs (2). C'est déjà un « little Englander ». De même, l'extraordinaire Hobbes, un Shakespeare de la politique, né en 1688
(i) L'Histoire et les lois, par Léon Hennebicq, 1896. (2) Works, t. V'I, 3* lettre, chap. III.
avant terme par la terreur de l'Armada, n'est nullement francisé pour avoir, comme Locke, ce féal de la Maison d'Orange, lié sa fortune à celle des Stuarts. Il a de longs cheveux gris et crespelés, une moustache et une impériale de vieux Cavalier, mais dans cette figure luisent des yeux gris bleu, petits et prodigieusement perçants. De même, par-dessus ses bizarreries pessimistes de véritable insulaire, pointe aigrement pour la première fois le leitmotiv impérialiste. « Toutes les passions, dit-il, peuvent être réduites au désir de pouvoir. )) C'est un annonciateur du Greater Britain. Mais il demeure empirique, réaliste, politique, dans ses plus étranges
visions.
Ainsi, dès la première moitié du XVIIP siècle, la pâte anglaise, que fait lever un ferment exotique, montre déjà la dominante de sa future destinée. La fermentation humaine, où grandit la métropole de la Tamise, s'oriente avec fermeté selon les bases du tempérament anglais. Certes, nous sommes loin du gentleman colonial, que va nous présenter le XIX^ siècle, administrateur souple et intéressé des richesses indigènes. Le désir de pouvoir n'est pas encore sorti des cupidités myopes. L' Anglo-Saxon est encore une brute assez féroce, traitant ses concurrents « avec infamie et scandale » (i), contractant à l'Asiento et vivant de la traite négrière. On attendra longtemps la Case de l'Oncle Tom.
(i) Savary, Le Parfait négociant, I, p. laS.