‹ L'impérialisme occidental; genèse de l'impérialisme anglaisChapitre 13 sur 17 · CHAPITRE VII DISRAELI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII DISRAELI

Préambule.

Avant de montrer comment toutes ces cupidités refluent à Londres où elles se bousculent, il nous faut, en deux anecdotes, ramener l'attention sur l'élément juif.

Comme il a prospéré, durant tout le XVIII® siècle! Comme il s'est mêlé à toutes les aventures lointaines de cette hospitalière Albion ! Avec quelle ivresse les marchands de la cité et tous les Askhenazim dispersés en province, pris dans la spéculation et le courtage, les ont provoquées et ressenties, ces prouesses navales emportant, vers la domination universelle, les descendants d'Hawkins, de Drake et de Raleigh! Et comme ils en ont profité !

§ I<^^ — Lady Hamilton et Rothschild.

Nous sommes, le 29 juin 1799, à Naples. Le cardinal Ruffo vient d'y rentrer avec ses bandes. La République parthénopéenne a capitulé devant les Bourbons.

La matinée est belle et chaude. Le soleil dore la mâture des vaisseaux ancrés, anglais et napolitains, côte à côte. Sur le tillac du Foudroyant, Nelson le Manchot suit d'un œil passionné Lady Hamilton, debout, la longue-vue à la main, près du bastingage.

Elle est toute frémissante, Emma Harte.Elle a voulu, nouvelle Salomé, la mort de l'amiral républicain Caracciolo. En vain il a, en soldat, réclamé hautement l'honneur du peloton d'exécution. Elle n'a pas voulu. Nelson, un peu jaloux du bon manœuvrier, a fermé les yeux, et, ô honte, triomphante, horrible, elle contemple, à une encablure, à la vergue du vaisseau la Minerve, le rival qu'on pend. Même, tandis qu'il agonisera à la corde, elle descendra en barque jusque sous le pendu pour mieux s'en repaître.

C'est elle qu'il faut regarder en ce moment. Oui, c'est bien la nouvelle Salomé ! La figure a une régularité de Gorgone, et autour du visage, au nez rapace, ses cheveux en fibules se tordent comme des serpents. Ne vient-elle pas de danser devant la reine son pas de bacchante, le pas du châle? Peut-être a-t-elle esquissé devant l'Hérodiade napolitaine quelques-unes de ces attitudes du musée secret qui, pour cette gouge couronnée, sont irrésistibles. Et on songe à ce j our de ripaille où, devant Nelson, qui haïssait les Jacobins comme le diable, cette furie a baisé sur le sabre d'un officier turc, invité à sa table, le sang caillé d'un groupe de Français prisonniers, troupeau égorgé j)ar ce boucher.

Quelle attestation de puissance! L'ancienne maîtresse de Payne, de Featherstonaugh, de Romney ; celle que Gréville a exhibé nue devant tout Londres, comme déesse Hygie rendant la virilité aux impuissants, celle qu'il a vendue à son oncle Hamilton, l'ancienne femme de chambre, la serveuse de bar, la voilà, reine de Naples, maîtresse de la Méditerranée et de Nelson, c'est-à-dire des mers et du monde.

Quelle destinée pour une danseuse juive! Et comme tout cela est symbolique. Ainsi, Nelson parti aux îles

occidentales a maintenu, au profit du marché anglais, l'acte d'enregistrement, il a pris Bastia, tué Brueys à Aboukir, fait de la Méditerranée un lac anglais. Bientôt, à Trafalgar, il terrassera Napoléon. Et tous ces efforts d'un héroïque soldat qui définitivement, réalisent sur le monde l'hégémonie britannique, c'est pour qu'une danseuse juive, effrontée et sans amour, qui lui préférera le chanteur Abraham, fasse à sa gloire l'aumône d'une oeillade à laquelle peut-être il ne croit pas.

A côté de cette anecdote, en voici une autre : On raconte complaisamment comment, le 19 juin i8i5, Nathan Meyer Rothschild, appuyé sur son pilier favori, au Stock Exchange, donnait la comédie d'un profond abattement : l'armée anglaise en fuite à Mont-Saint- Jean! Par toute la Bourse, panique et dégringolade : (c Vendons, vendons à tout prix. » Le Juif rit sous cape. Par des courriers secrets, il sait qu'en réalité la bataille est gagnée; ses fidèles courtiers rachètent dans l'ombre; quelques heures plus tard, c'est la hausse formidable, vertigineuse, le coup aux dés pipés, la fortune...

Qu'importe que l'anecdote soit inexacte ou exagérée ! Elle est plus que vraie, elle est symbolique. Le truc de la fausse nouvelle, c'est, depuis trois siècles, la menue monnaie du jeu financier dans lequel les Israélites excellent et le milieu de la Bourse à Londres est demeuré, avec son « Jewish Walk », celui de la Bourse d'Amsterdam que décrivait en ces termes, en 1698, un agent français : « C'est sur les pronostics de ces prétendus spéculateurs publics que les prix des actions sont dans des variations si continuelles qu'elles donnent lieu

plusieurs fois le jour à des négociations qui mériteraient mieux le nom de jeu ou de pari et d'autant mieux que les Juifs, qui en sont les ressorts, y joignent des artifices qui leur font toujours de nouvelles dupes, même de gens de premier ordre... Ces systèmes, qui sont le plus subtil de tout ce qu'ils ont reçu de nouvelles de la semaine, alambiquées par leurs rabis et chefs de congrègues, sont, dès l'après-midi du dimanche, délivrées à leurs courtiers et agents juifs, les hommes les plus adroits en ce genre qu'il y ait au monde qui, ayant aussi concerté entre eux, vont séparément dès le même jour répandre les nouvelles accommodées à leurs fins qu'ils vont commencer à suivre dès le lendemain lundi matin, selon qu'ils voient la disposition des esprits à tous les égards particuliers : vente, achat, échange, actions, dans tous lesquels genres de choses, ayant toujours entre eux de grosses masses et provisions, ils sont éclairés à faire le coup dans l'actif, dans le passif et souvent dans tous les deux en même temps (i). »

Ils prêtent, ils prêtent; c'est-à-dire qu'ils lient leurs débiteurs qui passent ainsi sous un nouveau servage. La loi mosaïque n'a-t-elle pas dit : « Tu prêteras à beaucoup de nations et tu n'emprunteras point; ainsi, tu domineras sur beaucoup de nations et elles ne domineront point sur toi (2)? »

Partout où on peut prêter, on les trouve et ils dominent.

Chaque marché, chaque époque a son grand Juif. Sous l'âpre Marlborough, c'était Médina, qui lui payait par an, 6,000 livres sterling pour la primeur de ses faits

(i) Manuscrit du ministère des colonies (Paris), publié dans la Revue historique (1890), p. 327-33o, cité par Cl. Jannet, o. c. (2) Deuïéronome, XV, V. 6.

d'armes. Ramillies, Audenarde, Blenheim, ce n'est pas seulement de la gloire, du sang et des larmes, ce sont aussi des vociférations dans la Change Alley. Médina détrousse à coup sûr.

Quand il manque aux fausses nouvelles la nervosité propice de la guerre, on en invente en pleine paix. Un beau jour, sous la reine Anne, un courrier accourt au galop : La Reine est morte, la Reine est morte. Panique en Bourse. Nobles, bourgeois, tout le monde vend ses titres. Manasseli Lopez et les Juifs, sarcastiquement silencieux, achètent, achètent...

Le gros Walpole, pour qui « tous les hommes ont leur prix», a, pour son service d'achats, Samson Gidéon, Juif sordide et cynique, puissance colossale. Mais le système s'améliore. Gidéon christianise ostensiblement sa descendance; ses petits-fils seront des lords Eartley. Mais comme les Maranos d'Espagne, le vieux birbe garde au fond de lui-même la foi de son cœur. Il demeure affilié à la synagogue et, couj) de théâtre, meurt en Juif sous le nom de Peloni Almoni.

Quelle étrangeté ! Marlborough travaille pour Médina, Nelson pour Emma Harte, Wellington pour Rothschild ! L'heure approche où on verra naître The Anglo Israël identity Society, the British Ephraïm Chiirch mission et où on dira de l'étendard roj'al d'Angleterre qu'il porte le lion rampant de David (i).

Pourquoi conté-je ces histoires? Pour faire de l'antisémitisme? Nullement. Je ne veux ici qu'un exposé sin-

(i) Douglas, God and greater Britain, igoS.

cère, impartial, à but catégoriquement humanitaire. Chaque peuple a les Juifs qa'il mérite.

Ce qui est intéressant dans ces anecdotes, c'est d'abord le rôle immense et grandissant joué par les coreligionnaires de Manasseh ben Israël. La Bourse de Londres est une institution Israélite et les nombreux protestants qui l'alimentent ne se distinguent des Juifs que par une habileté moindre à manier la rumeur spéculât oire.

Mais ce qui est capital en tout ceci, n'est-ce pas le retentissement, même au cœur de la vie économique du peuple anglais, à Londres, de tous les événements qui agitent sa périphérie? Tous les revers extérieurs se traduisent en crises du marché, tous les hauts faits militaires ou diplomatiques s'expriment en profits boursiers. Qu'est-ce donc? Mais le témoignage d'une solidarité miraculeuse entre le dehors et le dedans. Evidemment, les boursiers ne sont pas dans la Haie- Sainte, mais chaque coup de feu retentit sur la cupidité de leur âme. Hausse. Baisse. Gain pour les uns, ruine pour les autres. Intense communion de ces jeux de cirque avec le drame national, rapide adaptation des forces du marché aux nécessités de la lutte lointaine : le financier ne manque pas de soutenir le militaire et le diplomate (i).

Le marché de Londres se montre à ce point de vue supérieur à tous les autres. Il est le plus rapide, le mieux renseigné. Il a les meilleurs Juifs. Il prête aux autres et par ce fait les asservit. Enfin, il a un pivot d'une solidité inestimable : La Banque d'Angleterre.

(i) LORIA, Economie foundations of Society, 1904.

§ 2. — La Banque d'Angleterre.

L'histoire de la Banque d'Angleterre c'est l'histoire des crises. Le système capitaliste de ITige moderne trouve à Londres sa plus parfaite expression et, quels que soient les détails de cette formule, elle suppose toujours un échange au delà des mers. Dans l'industrie, ce sont les cotons, dont la matière première vient des Indes et où les tissus retournent, franchissant deux fois l'océan. Dans le commerce, ce sont les denrées coloniales, celles que le luxe a popularisées, universalisées, poivre, cannelle, plantas médicinales, thé. café, indigo, superflu devenu nécessaire; n'oublions pas la chair d'esclave, la pièce d'Inde, mais que l'entrepôt soit Londres ou la Jamaïque, là aussi ce sont des échanges ultra-marins.

Qu'est-ce que cela veut dire? Les planteurs cultivent les champs de coton des Antilles ou de l'Inde. Le recrutement de la main-d'œuvre est à profit Pcnglais. Le fret des balles récoltées tombe dans les caisses anglaises. Des entrepôts londoniens hébergent la marchandise, des mains anglaises la filent, la tissent, l'apprêtent. Des navires anglais l'emportent. Des marchands anglais la vendent. Et dans ce cycle industriel et commercial qui s'achève, les profits totalisés gonflent intégralement les sacs d'écus de la métropole. Nul n'a soif comme un ivrogne; personne n'est plus cupide qu'un capitaliste heureux. C'est de l'imprudence, du jeu, de la folie, de la frénésie. Ce sera la tulipomanie hollandaise, la niche du chien dans la rue Quincampoix, le South Sea bubble. Mais ce sera aussi la régularisation du crédit public et privé par la haute banque, l'intervention dans la politique continentale par le système des grands emprunts

étrangers et la mise en valeur systématique du globe. En 1866, sur la centaine de banques relevées dans le R,oyaume-Uni par Bagehot, 71 rapportaient plus de 10 p. c, 20 plus de i5 p. G., i5 plus de 20 p. c. et toutes ces dernières florissaient depuis plus de vingt-cinq ans (i). Quelle puissance! ce flot d'or qui, sans freinte, se déverse quotidiennement sur le marclié de Londres! Agioteurs, courtiers accaparent la matière première. L'industrie leur paie tribut. Aujourd'hui, leur fascination mercantile trouble et sidère la vie économique. Demain, au contraire, elle la décuple et l'exalte. La cohue de boursiers se démène en marée anarchique et sauvage, force qui, canalisée et disciplinée, transforme l'inattendu périlleux de ses à-coups en mouvement formidablement continu. A mécanique industrielle, mécanique financière : L'aptitude anglaise à utiliser les forces et la division du travail opèrent un nouveau miracle. Les agioteurs et courtiers, enfants perdus dans la coulisse, se cantonnent dans des fantaisies d'avantgarde. Puis apparaissent les premières forces régulières qui font de l'exploration en grand et de la reconnaissance en force. Ce sont les maisons juives, les Merchant bankers, moitié courtiers, moitié banquiers, capables de livrer à elles seules toute la lutte économique, mais organisées avant tout pour l'offensive, l'action rapide et le coup de Bourse. Derrière elles apparaît le monde grave, la respectabilité empesée des Joint Stock Companies, mélange d'industriels et de commerçants, héritiers de l'usine hugenote et de l'office batave; ces gens, pour une grande part, de souche écossaise, forment les régiments de ligne de la finance britannique. Enfin, du poids de

(i) Baoehot, Lombard street.

ses lourdes réserves, calant la machine, voici la Banque d'Angleterre, vieille garde qui n'intervient jamais que pour rétablir le combat s'il est compromis.

Qui voudrait exprimer la x-ivacité quotidienne de la finance britannique se cantonnerait dans l'histoire de certaines banques privées comme la maison Baring ou Rothschild. Ceux, au contraire, qui veulent esquisser en traits sommaires et généraux les sommets des grands événements qui mènent l'Occident vers un impérialisme, s'en tiendront à noter le rôle de la Banque d'Angleterre dans les crises d'ajustement des échanges qui s'enregistrent sur le mécanisme financier de la Bourse anglaise.

Un sobriquet traduit l'ancienneté de la Banque d'Angleterre : The old lady of Threadneedle street, « la vieille dame de la rue de l'Aiguille-à-coudre ». C'est, en effet, en Europe, la plus ancienne des banques nationales. Depuis 1660, d'innombrables pamphlets, dont le plus célèbre est celui de son parrain devant l'histoire, William Patterson, ne cessaient de réclamer la création d'une banque d'Etat. Tout le monde en avait assez du régime médiéval des usuriers-orfèvres, même quand, avec Child et Hall, ils s'étaient haussés au ton moderne par l'émission de Goldsmith's notes, de billets.

Quoi qu'il en soit, le 26 juillet 1694, la charte fut concédée à la nouvelle corporation. Patterson, l'inventeur, Michel Godfrey, le patron apparent de l'institution, n'en furent point l'âme véritable. Le mérite d'un succès obtenu à travers mille hostilités revient tout entier aux frères Hoablon, quatre huguenots d'origine belge.

dont l'un fut premier gouverneur de la Banque, et lord

Maire, de Londres (i).

Un coup d'œil sur la Bourse nous montre que tout son mécanisme repose sur les prix. Le moyen âge, dominé par une politique locale et foncière, avait entrepris de les fixer d'autorité (2). L'audace des marchands italiens et la Renaissance les abandonna à l'arbitraire et à l'ingéniosité, c'est-à-dire à la spéculation. On entend, sous ce terme, la prévision du gain ou de la perte dans les échanges, c'est-à-dire une variation dans les prix. La fixation officielle de ceux-ci ou le cours des marchandises échangées suppose deux partis en présence : les « taureaux » et les « ours », les bulls et les bears, les haussiers et les baissiers. Entreposage, warrantage, et marché à terme, reports et prime en sont les opérations ordinaires.

Cette prévision du gain ou de la perte repose avant tout sur une information exacte. La mécanique boursière ne fonctionne que si ce point de départ n'est pas mensonger.

On comprend l'intimité entre politiciens et financiers. Les gros banquiers ne cherchent à vivre dans la compagnie des hommes d'Etat que pour être à la source de toutes les nouvelles politiques.

Le régime du faux bruit n'est employé que pour frapper plus fort. D'ordinaire ils n'en ont pas besoin.

On voit aussi pourquoi, on Angleterre, la politique s'est modelée sur la Bourse. Whigs et tories, ce sont, en

(i) Thorold Rogers, The first nine years ofthe Bank of England. (2)Endemann, Studien in der romanisch-canon. Lehre, II, p.3o-48.

réalité, des bulls et des bears, des haussiers et des baissiers. Enfin on saisit le rôle à la fois politique et financier de la presse qui fabrique une opinion publique en triturant la crédulité. Cette « musique » qui a le plus souvent des gens de Bourse comme invisibles chefs d'orchestre, s'accentue et s'universalise avec la polyphonie démocratique.

Quand l'illusion intéressée des charlatans est par trop divergente de la réalité, l'hystérie, la folie collective, soutenues par la fausse nouvelle, finissent par céder sous les coups du parti contraire. C'est le krach, c'est la crise. Les prix s'effondrent. On change de gouvernement.

De même que, en matière parlementaire, le Roi ramène le calme en changeant de ministère, de même, ce sont les grosses Banques, et spécialement les Banques d'Etat, qui en temps de panique rétablissent les cours.

L'histoire d'une société basée sur ces alternances se confond nécessairement avec l'histoire des crises. Crises économiques qui atteignent leur paroxysme dans les prix et sur la Bourse; crises politiques qui bouleversent la presse, les partis parlementaires et le gouvernement; crises extérieures surtout, mercantiles ou belliqueuses, et que dénoue, à côté d'une Royauté souvent peu active au dedans, une organisation financière assez puissante pour conjurer le désastre, et dont le nœud vital est à la Threadneedle street.

Essayons d'en démêler l'orientation générale. La fin du XVIII® siècle, le début du XIX®, c'est la grande période de réorganisation de l'outillage anglais. Dans l'île qui magiquement s'industrialise, machinisme, ca-

naux, chemins de fer, construction navale, la modernisation des instruments de production, qui se poursuit dans tous les domaines exige de fortes immobilisations de capitaux. C'est l'heure aussi où les expéditions ultramarines et l'intervention dans la politique continentale utilisent largement la cavalerie de Saint-Georges. La plupart de ces dépenses ne sont que de fructueux placements. La moisson dorée rentre au Stock Exchange abondamment accrue.

Mais, à l'intérieur, il y a des excès d'optimisme. La moindre éclaircie pacifique voit pousser les entreprises en ramures folles.

Il faut attirer tout spécialement l'attention sur le réseau navigable. Il est toujours vrai, même à notre époque de chemins de fer, de dire que l'agrandissement et l'unification des transports par eau est le facteur le plus expressif du développement industriel. C'est vrai pour les Etats-Unis d'aujourd'hui, vrai pour l'Allemagne, la France, la Belgique. L'Italie du moyen âge avait exprimé sa prospérité par les canaux lombards. En Espagne, Charles-Quint avait régularisé l'Ebre; la France de Colbert se reconnaissait dans le canal du Languedoc, et la Hollande avait réalisé sa glorieuse destinée op de ivaterpaden, sur les chemins d'eau.

L'Angleterre n'entra dans cette voie qu'en 1755. Les marchands aperçurent vite que la facilité, la modicité et la rapidité du transit sont les fondements véritables de toute grandeur commerciale (i).

Une tonne de marchandises entre Manchester et Liv(;rp{)()l coûtait, par terre, 40 shillings et 12 shillings seulenu^nt par rivière. Le canal de Worsley fut un succès

(1) Mao Leod, o. c, t. le"-, p. 5o6, n» 81.

triomphal; avant la fin du XVIIP siècle, Londres, Bristol, Hnll étaient mis en relation, le Forth était joint à la Clyde et on compte par dizaines tous les ans les acts du Parlement qui visaient la construction de canaux (i). Pareil effort ne se conçoit pas sans un cortège de spéculations et sans une formidable demande d'argent.

D'autre part, en politique, la corruption de Walpole avait diminué, mais le coulage entre les mains avides des parlementaires, des publicistes et des boursiers demeurait considérable, tout comme les dépenses extérieures et les armements.

Pour payer tout cela, et pour réaliser les prévisions courtes, pratiques et sûres de cette nuée d'iiommes d'affaires, il fallait que l'intérêt des sommes prêtées, le pi'ofit des produits expédiés au loin fussent régulièrement payés, et que le butin maritime et colonial rentrât dans les ports.

Or, en désordre et ruine, périodiquement apparaissent la main brouillonne et les démentis sarcastiques de l'imprévu.

En 1750, la longue paix de Walpole exprimait la régularité sûre de ce vaste organisme par l'émission du 3 p. c. consolidé, qui devait subsister jusqu'en 1888, et par la fixation du taux de l'intérêt, qui descendit à 3 1/2 p. c. en 1757, puis à 3 p. c, tandis qu'en France il demeurait à 10 p. c. La guerre de Sept Ans même n'avait pas trop secoué les affaires. Il n'y eut de crise qu'en 1763, à la paix, et, à vrai dire, elle frappa surtout Amsterdam et Hambourg. I/ascension de prospérité reprit, elle se précipita après 1783, c'est-à-dire après l'in-

(i) Andréadès, o c.

dépendance des Etats-Unis. Au milieu de ces créations enfiévrées la Banque d'Angleterre pratique une politique de réserve excessive, qui facilite la fondation de banques provinciales et privées. En 1760 il n'y avait pas douze banques hors de Londres, en 1 798 on en compte quatre cents.

Et voici tout à coup les années 1790, la Révolution, l'Imprévu.

On imagine, dans les manuels d'école, l'Epopée sans culotte, sortie en sabots des salons de la Régence et des petits soupers des encyclopédistes. En réalité, elle exprime, dans une France profondément industrialisée par Colbert, la naissance du libéralisme machiniste qui va pointer, à jDeu près à la même heure, de l'autre côté du détroit et des deux côtés elle sort de la crise économique qui bouleverse partout en Europe la dernière décade du siècle.

Si, dans les villes françaises, affluent, vers 1789, les sans-travail affamés, le même malaise accable les bourgs anglais. Et par-dessus la misère et le nombre croissant des faillites industrielles, le désastre atteint les banques provinciales et privées, et, enfin, la Banque d'Angleterre qui, en 1797, doit suspendre les paiements en espèces. Pitt, il est vrai, l'a saignée à blanc ; la voilà fourbue, à l'heure même où la France, qui se redresse, vient de briser la planche aux assignats.

L'orage s'apaise, le prix du blé s'améliore. L'industrie reprend et le blocus continental de Napoléon ne parvient pas à entraver un essor qui permet à l'Angleterre, durant dix ans de guerre, de dépenser environ 84 millions de livres par an et de supporter sans faiblir une dette nationale qui, en 1816, atteignait 885 millions, près de 22 milliards de francs. Au décret de Berlin du

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