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21 novembre 1806, au décret de Milan da 17 décembre 1807, répliquent en représailles victorieuses une série à'Orders in council et ces exclusions, jointes à la maîtrise de la mer, permettent aux marchands anglais de prodigieux bénéfices, surtout sur les denrées coloniales. Pour la vigueur spéculatoire de la Bourse, surexcitation puissante que l'ouverture de l'Amérique du Sud à la chute de la Maison de Bragance! Elle couronne l'œuvre des Asientos. C'est l'heure d'un nouveau South Sea Bubble. Napoléon n'a plus devant lui des hobereaux, mais tout le mercantilisme moderne, embusqué dans les cafés de Threadneedle street et dans le nouveau Stock- Exchange, construit en 1801 par Hammond. Il doit succomber sous la meute des courtiers.
Cette prodigieuse lutte a définitivement organisé le marché de Londres. C'est depuis lors que, vers ses entrepôts s'acheminent, chargés d'épices, tous les vaisseaux du monde. Au centre de ces échanges de Bourse, ganglion central, Jobbers, brokers, tous s'agitent, banking, broking, bill-discoiinting, loan floating, company promoting (i). Aux pressants besoins d'argent pour les canaux, se sont substituées les demandes de capitaux pour la construction de railways. Les banquiers de Londres, en tous pays, précèdent les constructeurs anglais de voies ferrées. C'est presque un monopole britannique. Ils prêtent aussi aux Etats et bientôt l'Europe devient débitrice de l'héritière heureuse d'Amsterdam. Elle s'est engagée à fond dans la maxime mosaïque : elle a prêté aux nations, et ainsi elle les domine. Depuis le premier emprunt étranger, souscrit par Change Alley à8 p. c. pour l'Empereur d'Autriche, sur les revenus de
(i) HOBSON, Imperialism, p. 5i.
la Silésie en 1706, que d'opérations similaires, et que de chemin parcouru! Fin 1910, les revenus payés annuellement à l'Angleterre par ses colonies et par l'étranger montaient à 166 millions de livres, soit 4,i5o millions de francs, et le capital engagé atteignait 3,192,152,000 de livres ou près de 80 milliards de francs; en 1911, Sir Edgard Speyer évaluait l'expansion des capitaux anglais au dehors, à 3,5oo millions de livres, soit 87 milliards de francs, dont 1,800 millions de livres, 45 milliards de francs aux colonies.
Comme depuis 1816 Londres est la métropole de l'étalon d'or, c'est en or que ces sommes formidables refluent vers la Tamise, et on comprend la solidité du change sur Londres. Avec les grands financiers Israélites, Rothschild en tête, qui sont avant tout des arbitragistes, elle accapare dorénavant les grands arbitrages. C'est de là qu'on peut, avec le plus de sûreté, faire des différences de Bourse à Bourse.
A l'avant-garde de la conquête on voit la finance anglaise porter l'offensive sur tous les marchés nouveaux. Elle a prêté, à l'heure présente, plus de 688 millions de livres aux Etat-Unis, soit 17 milliards de francs; à la République Argentine, 269 millions de livres; au Brésil, 94 millions; au Mexique, 87; au Chili, 46; à l'Uruguay, 35; au Japon, 54; en Chine, 27; en Egypte, 44 i en Russie, 38; en Turquie, 18. Dans les trois dernières années le Canada, selon Speyer, aurait absorbé 120 millions de livres, l'Afrique du Sud, 400; l'Australie, 5oo ; les Indes, 5oo millions, enfin (i).
Cette vieille dame de la rue de l'Aiguille à coudre
(i) Ému^eBecqué, L'Internationalisme des capitaux, 1912, p 61. — Paish, « Great Britaiu's capital investmens », J. R. Statist., Soc. 1909.
n'était vraiment plus, en 1840, digne d'exprimer la flamme ardente qui brûle la ville de l'or, et la réforme qui exprime le mieux la modernisation de la Cité, ce n'est pas V Anti-corn law ou les Trades-U nions, c'est le Bank Charter Ad, de Sir Robert Peel. Disraeli a pu dire dans Contarini Fleming : « Nous n'avons vu dans la colonisation moderne que le moyen de nous enrichir», et Hobson a noté justement que « la politique étrangère de la Grande-Bretagne aux temps modernes est, avant tout, une lutte pour les marchés profitables à ses capitaux (i). »
§ 3. — La Bourse des idées.
Dans son beau livre sur la « Psychologie de l'Angleterre contemporaine », Jacques Bardoux insiste avec justesse sur le typique exemple qu'elle donne du parallélisme parfait entre les crises économiques et le mouvement des idées politiques dans la presse et dans les partis.
C'est l'usine anglaise qui, au lendemain de Waterloo, bénéficie de la victoire. Aux métiers à tisser qui n'ont plus de rivaux s'ajoutent les hauts fourneaux et les usines à gaz, aux canaux et aux routes les rails en i8o5, les chemins de fer en i83o, la poste, le télégraphe et, aux voiliers, les steamers. En 1882, il y avait 3,ooo usines; six ans plus tard, il y en a 1,000 de plus. Mais, avant tout, l'esprit d'entreprise se traduit à la Bourse. A côté du Bank Charter Act de sir Robert Peel, d'autres libertés financières forcent les contraintes de la loi. L'interdiction de former des sociétés constituées par des actions cessibles, levée en 1825, ouvre la montée de
(i) Hobson, Imperialism, p. 48-
cette courbe ascensionnelle vers la liberté ; l'année i844 marque une étape nouvelle; en i855, enfin, avec l'apparition des compagnies à responsabilité limitée, commence la période culminante d'hégémonie économique par laquelle l'Angleterre, de i855 à 1874, règne sur l'Europe et le monde. A cette heure, l'agriculture anglaise n'a pas encore souffert les concurrences d'outremer qui lui seront mortelles; les exportations augmentent de 90 p. c. de i85o à 1860 et de 47 P- c. pendant la décade de 1860- 1870. De nos jours, le nombre d'êtres humains qui parlent anglais est d'environ 120 millions; il y a cent ans, il n'y en avait que 20. Le nombre des associés du Stock Exchange peut exprimer sa croissante influence : de 800 en 1845, ils sont 2,000 en 1877 et, en 3910, plus de 5,000 (i). Le marché de Londres est devenu, au milieu du siècle, ce qu'il est encore aujourd'hui : le centre de transactions et de spéculations le plus puissant du monde.
Un mouvement d'idées, visible dans la presse et dans le Parlement, accompagne cette évolution de la Bourse.
Suivons-le, dans la politique intérieure d'abord, où s'accentue la surenchère des partis. Au XIX® siècle comme au XVIII*^, on ne distingue, à première vue, que deux courants soumis sur le marché des idées à la hausse et à la baisse : d'une part, les whigs; de l'autre, les tories. Mais, bien que portant la même étiquette, ils se sont profondément transformés.
Les whigs de la reine Anne, héritiers de l'usine huguenote, étaient des industriels et des pirates, avides et protectionnistes, et c'est parmi les tories qu'il faut chercher les premiers ancêtres du Free trade. La situation
(i) H1R8T, The Stock Exchange.
s'est aggravée au moment des luttes de la Révolution et de l'Empire. Le parti whig est représenté par de grands seigneurs enrichis dans l'industrie. Les grands-pères des ducs de Leeds et d'Essex étaient des drapiers. Utilitaires, opportunistes, à vue courte, leur politique générale ne dépasse pas le niveau de leurs intérêts privés. La prospérité qui suit la chute de l'Empire français gâte bien des esprits et les tories, mélange d'éléments agricoles, militaires, marins et boursiers, souffrent, eux aussi, de la même myopie.
Dans ce milieu sans idéalisme apparaît tout à coup, dans les deux partis, aussi bien à droite qu'à gauche, une poussée radicale. Mais des deux côtés elle offre un caractère différent. L'une, empruntée à la Révolution, a une allure tranchante où se reconnaît la logique française; l'autre, imprégnée de romantisme, présente, à l'allemande, un mélange instable de mysticisme et de brutalité. D'un côté, c'est Cobden; de l'autre, Carlyle.
Mon ami Destrée disait un jour : « Il y a deux races d'hommes, les uns qui se décident parce qu'une chose est juste, les autres parce qu'elle est possible. » A l'idéologie française le mot « justice » paraît magique. La Révolution de 1789 a fini par un Code et le socialisme gallican n'est qu'une philosophie du Droit. Au premier aspect, il en est de même chez les radicaux anglais. Ils sont parfumés à la française. Richard Cobden et John Bright ne tentent-ils pas, les téméraires, de faire proclamer la liberté de la propriété privée sur mer? Beau conflit entre la justice logique et l'intérêt anglais, mais lamentable échec de l'idéologie radicale. Dans l'île des
marchands, des généralités, jamais ! Boutmj^ a justement noté que, dans les discussions parlementaires de 1867 sur la peine de mort, l'idée de l'inviolabilité de la vie humaine n'est pas même indiquée. La bouture du rationalisme juridique prend mal en terreau anglais, ou plutôt ses courtes racines ne s'étendent que dans la mesure où elle se nourrit d'intérêts immédiats. Ij' Anti corn law et la poussée du Free trade. est-ce bien le triomphe des logiciens de l'économie classique? Du tout. La ligue du libre échange, ce n'est pas seulement Richard Cobden, c'est tout Manchester. Qui a intérêt au Free trade? Les cotonniers. Sir Robert Peel en était. S'il a (c donné le pain à bon marché », c'était tout d'abord pour les ouvriers des usines paternelles et si, en 1849, l'acte de navigation a été aboli, c'est que, sur terre et sur mer, la Grande-Bretagne avait un monopole de fait et qu'elle gagnait au change.
A côté des manchestériens où prédominent les huguenots de la logique, il y a des idéalistes qui s'adressent au sentiment mystique et non plus à la raison. Ils n'ont pas leur temple dans les marécages du Chat moss. Carlyle est Écossais.
L'Ecosse est vraiment, pour la montée glorieuse du règne de Victoria, le réservoir où pullulèrent les intelligences motrices : Watt, Bell dans l'invention pratique, Adam Smith dans l'observation généralisée, Walter Scott dans la tradition locale et, enfin, sur les hauteurs les plus fières et les plus pures du sentiment et de la pensée, Carlyle et Ruskin. Edimbourg mérite son surnom d'Athènes du Nord. Allan Ramsay a, depuis cent ans, de sa petite chambre de Castle Hill, à deux pas des slums de la Canongate, réveillé l'âme écossaise. Walter Scott la popularise. Mais l'événement qui coalise tous
les idéalistes du Nord, c'est la publication, en 1843, de Past and Présent.
Une doctrine chez un mystique idéaliste ne peut être que latente. Burke, Adam Smith, Bentham sont des utilitaires. Leur idéal, tout à fait anglais, ne dépasse pas le domaine des possibilités pratiques. A celles-là seulement le juriste Bentham accorde l'octroi des sanctions et le secours de la force. Carlyle est comme eux un insulaire, mais il a subi l'empreinte allemande. Son souffle religieux n'y gonfle la sanction utilitaire que pour diviniser l'énergie latente et en tirer une mystique où la Force prime le Droit. Ce n'est point une coïncidence que notre Ecossais germanisé, figure d'Ossian régimentaire, glorifiant la Prusse monarchique, autoritaire et disciplinée, exécute ses variations passionnées sur le même leitmotiv que Bismarck. Le tréfonds allemand perce dans Carlyle ; on entend son écho chez Kingsley ou dans Kipling. N'oublions point que ses emportements contre la France jacobine, c'est, aux yeux des Anglais du règne de Victoria, l'alliance allemande, c'est-à-dire le pivot de leur politique européenne.
Tels sont les deux courants d'idées, l'un français, l'autre allemand, qui se fusionnent sur l'apport fondamental du caractère anglais. Le premier est égalitaire et dogmatique; le second, mystique, violent, croit aristocratiquement à la mission providentielle de la nation élue. Ils sont l'un et l'autre pacifiques.
Pourquoi?
C'est que l'hégémonie grandissante de la Bourse a besoin, avant tout, de paix.
Mais, dans ce pacifisme, on voit des nuances. Là où le rationalisme égalitaire de John Bright embrasse l'humanité tout entière sans différence de couleur, l'idéa-
lisme aristocratique de Carlyle fait une distinction capitale. En Europe, la paix, dit-il ; mais, aux colonies, c'est une autre affaire. Aux bons clients continentaux qui construisent des chemins de fer et des usines et auxquels il faut du fer et des ingénieurs anglais, réservons quelque courtoisie. Mais, quant aux Chinois et aux Nègres, le rôle de l'Angleterre est celui du policeman dans la rue. Qu'importe s'il a parfois la main dure? Dans l'affaire de la Jamaïque, Carlyle défendra les brutalités du gouvernement. En Europe, il condamnera la politique d'intervention.
Ces deux courants, John Bright et Carlyle se heurtent vers le milieu du siècle. Dans les remous surnagent Dickens, Froude et Kingsley. Westward Ho ! On croirait qu'ils vont entraîner les foules. Mais au-dessous de leurs flots il y a un fond de roc, la vieille Angleterre, solide, rusée, hautaine, inébranla,ble. Il y a Palmerston.
Voilà une pâte de véritable Anglais. Il est sanguin et, actif, et sa jovialité campagnarde trahit à peine une roublardise foncière. Il est inintelligent et d'une éloquence indigente, mais ses courtes vues sont nettes, et s'il agit médiocrement, il agit, il agit sans cesse. La logique de Cobden, l'idéalisme de Carlyle, la charité du prince consort et de la reine Victoria, voilà qui lui est bien égal ! Ce qu'il voit d'un œil sûr, c'est que sur le continent, la Prusse suffisant à surveiller la France, la Russie asiatique menace Constantinople et l'Inde. Cela suffit. La diplomatie anglaise est « orientée » désormais. En 1840, elle obtient, par la Convention de Londres, la fermeture des détroits; en i856, le traité de Paris achève la débâcle moscovite.
Durant les années 1860 à 1870 qui forment un des paliers de l'histoire européenne, ces ferments de logique
et d'idéalisme pétrissent la pâte anglaise ; il en sort deux courants politiques et deux chefs : Gladstone et Disraeli.
Le premier, certes des deux la personnalité la plus sympathique, a rallié sous sa forte main les whigs et les radicaux, imprégnés de juricité française; mais en les pétrissant de ferveur pieuse et de religiosité, comme il leur a donné une expression britannique !
A ce prêcheur dogmatique, soucieux avant tout de moralité intérieure et de libéralisme social s'oppose nettement la figure de son heureux rival Disraeli, souple dillettante, qui, derrière les harangues de Carlyle, coalise les tories et dont l'ambiguë politique insulaire, réserve tout son vigoureux autoritarisme pour les horizons ultra-marins.
§ 4. — Disraeli.
A. — Don Pacifico.
Benjamin Disraeli, qui appartenait à la belle race juive des Shephardim, est l'homme annoncé par Manasseh ben Israël, l'élu dans la race élue. Comme le grand rabbin du temps de Cromwell, il descend des Maranos chassés par Torquemada; mais sa famille s'est tout d'abord fixée à Venise et ce n'est qu'en 1748 que le grandpère de notre héros, qui s'appelait Benjamin comme lui, quitte la cité chère à James Harrington.Les affaires languissent sur la Giudecca et sa vraie patrie est celle de l'auteur d'Océana, Londres, marché du monde. Aussi y fait^il rapidement une fortune à la Bourse. Son fils Isaac, le produit de la seconde génération en sol anglais, est un bel esprit. Original indépendant, il a cette salacité séduisante et extravagante qui marque fortement beaucoup de ses congénères.
Dans le milieu londonien, actif mais peu intelligent, il se détache au début du XIX* siècle, et joue un rôle. Ses Curiosities of Literature ne sont point sans mérite non plus que ses attaques contre les jésuites ou son Genius of Judaïsm. Mais la plus belle œuvre en l'honneur de sa race, c'est d'en avoir donné à l'Angleterre, en son fils, le futur Earl of Beaconsfield, un rare exemplaire, et à douze ans, de l'avoir fait baptiser. Car Isaac, et après lui, Benjamin, inaugurent le type ultra-moderne du juif reniant l'exclusivisme de la synagogue, pour se réclamer, soit de la religion établie, soit du cosmopolitisme humain.
Fils d'érudit, on comprend que notre jeune Israélite se soit orienté vers la littérature et qu'il ait publié, en 1826, Vivian Grey; curieux et dépensier, qu'il ait vécu en dilettante, écrivant, voyageant; Oriental égaré dans les brumes, qu'il ait apporté, dans ses écrits comme dans sa mise, une pointe d'extravagance. On comprend aussi que, en ce milieu de bourgeoisie épaisse, on ait accueilli ce phénomène avec dédain et raillerie. Comment des boutiquiers mal léchés auraient-ils pris au sérieux un poète grandiloquent, habillé, comme un perroquet, de vert et de jaune, agitant une épaisse chevelure roulée en fibules, qui prêchait des idées modérées aux whigs et radicales aux tories. Aussi à la Chambre des communes, lorsqu'il eut réussi, après plusieurs échecs, à y pénétrer sous l'étiquette conservatrice, ses débuts furent accueillis par d'unanimes railleries. Personne n'aperçut les aptitudes intuitives tout à fait extraordinaires qui sommeillaient au fond de cette âme si ardente, qu'elle avait parfois poussé l'exaltation jusqu'à la déraison et au délire. En effet, sous des apparences romantiques, Disraeli cachait, comme il arrive souvent aux Juifs, un sens
prodigieusement réaliste des phénomènes économiques et de leur influence sur la politique des Etats. S'il n'était ni un vieux wbig, ni un vieux tory, c'est que l'Angleterre était dans un âge ingrat et que les partis faisaient peau neuve. Le vieux conservatisme, industriel ou agricole, avait fait son temps; la France, à deux pas, bouillonnait de fièvre égalitaire. Quel écho ne devait pas avoir ce prêche continental dans le cœur d'un descendant des prophètes? Les chartistes étalent des misères, hélas, trop vraies! Coningsby, le jeune homme de la nouvelle génération, est au fond un apprenti socialiste, et, dans Sybil, on sent poindre tout à fait l'élargissement du droit de suffrage et le développement des trade-unions, qui marqueront la politique intérieure de Disraeli.
Politique accessoire. En effet, la caractéristique de ce Young England Party qui, Disraeli en tête, va rafraîchir le torysme décrépit, c'est la prédominance des questions de politique extérieure sur toutes les autres.
Là, où le libéralisme gladstonien s'y montre effacé, l'interventionnisme disraëlien s'agite, actif, agressif.
Quand, le 25 juin i85o. Sir Temple, vicomte Palmerston, se leva pour répondre à l'assaut furieux que lui avaient donné le groupe des whigs et des tories ameutés et conjurés par la Cour contre l'insolent ministre, sa situation était désespérée, et nul, hormis lui-même, ne pouvait espérer que son discours entraînerait la Chambre des communes.
L'audacieux avait, cette fois, dépassé toute mesure. Pour un Juif de Gibraltar, Don Pacifico, sujet anglais d'occasion, un peu molesté par les Grecs, la flotte anglaise menace le Pirée, la France et la Grande-Bretagne sont à deux doigts d'une rupture. Cobden, R. Peel interpellent et Disraeli lui-môme trouve que le Ministre
whig exagère. O surprise ! la harangue fait sensation. L'opposition fléchit. Pourquoi? Ce n'est pas un miracle de l'éloquence. C'est simplement que le grand chef opportuniste a touché une note aiguë. Tout le monde s'arrête, tressaille, écoute. Une ère nouvelle s'est annoncée. La future politique étrangère de Disraeli, l'impérialisme contemporain du Royaume-Uni sont contenus dans la réponse palmerstonienne :
« On dit à l'Angleterre que les sujets anglais à l'étranger ne doivent point tourner les regards vers leur patrie pour y chercher protection, mais qu'ils doivent s'en rapporter à la justice impartiale qu'ils pourront obtenir du gouvernement et des tribunaux du pays 011 ils se trouvent. Je nie ce principe et je dis que c'est une doctrine d'après laquelle un Ministre anglais n'a jamais agi et d'après laquelle le peuple anglais ne permettra jamais à un Ministre d'agir. » (Applaudissements.)
Qu'est-ce que cela veut dire? Que tous ceux qui se réclament de la solidarité anglaise ont droit à toute la force dont dispose l'Angleterre. Un Juif espagnol de Gibraltar, pour un mince intérêt personnel, peut mobiliser la plus puissante flotte du monde.
Tout le sentiment impérialiste est là-dedans.
On y retrouve l'appel à la force, à la lutte, à la compétition universelle, sous l'excuse de l'accomplissement d'un devoir et la mission providentielle de l'Angleterre, c'est-à-dire autant de principes aussi religieux que politiques. Mais ce n'est qu'une première affirmation. Quelques années plus tard on chantera :
We don't want to fight
But, by Jingo, if we do
We 've got the ships, we 've got the men
And we 've got the money toc.
Les derniers termes de cette évolution seront, lors de l'entrée à Pretoria, les actions de grâces de Lord Roberts au « Dieu de la race impériale ».
B. — Le capitalisme colonial.
Une courte esquisse du capitalisme anglais, vers i85o, montre qu'il fait tache d'huile et s'étend à des marchés de plus en plus loiatains.
Après les nations continentales, que l'Angleterre ait de ses capitaux outillé l'Amérique du Nord, c'est là un fait bien connu, mais l'intervention de ses banquiers ne s'y est point bornée. Si Bolivar est, dans l'Amérique du Sud, un patriote célèbre, sa statue devrait se trouver aussi à la Bourse de Londres. C'est grâce à la guerre de l'Indépendance que, vers 1820, le Chili, le Pérou et la Colombie s'endettèrent chez les financiers anglais. Bientôt ce fut le tour du Brésil, de l'Argentine et du Mexique. L'attraction de la spéculation étrangère devient telle qu'on crée pour son service un département de la Bourse, le Foreign Stock Exchange. C'est là que se livrera, désormais, la bataille économique.
Prenons la liste des fonds cotés à la Bourse de Londres en i85o (i). On y trouve, outre des fonds de la mer du Sud, des bons de l'Echiquier et des obligations et actions de la Compagnie des Indes orientales pour 800 millions de livres en fonds anglais, qui représentent le premier établissement de la maison. Les fonds autrichiens (120 millions de livres), ceux du Danemark (7,100,000), de Russie (28,618,000), de Portugal (16 millions 648,000) et d'Espagne (66,800,000), c'est le trésor
(i) La Bourse de Londres, par FRANCIS, Trad. Lefebvre-Durufle, 1854, p. 356.
de guerre antifrançais. Deux cent trente-cinq millions de livres en rentes sur Paris donnent accès cliez l'adversaire. La place d'Amsterdam affirme sa traditionnelle importance par 101,798,215 de fonds hollandais, tandis que la Belgique adolescente s'inscrit pour 24 millions 617,000 livres. Mais, tout cela, c'est le passé.
L'avenir, espérances fébriles qui s'inscrivent en spéculations, c'est tout d'abord le chiffre formidable des actions de chemins de fer : 35o millions de livres. Quel boom en i845! Et quelle chute! 1848! En août i845, le Great Western Railway cote 286; en octobre 1848, 65 1/2 (i). Là encore, fidèles à leur politique, les Anglais mettent la main sur les voies de communication, mais, en outre, ils fournissent à la métallurgie métropolitaine un domaine merveilleusement profitable.
Ce sont ensuite les fonds américains, 68,997,351 livres, aux États-Unis. Ajoutons-y i,5oo,ooo livres au Canada, I million à Buenos-Ayres, pâles débuts d'une intervention financière grandissante. 6,5oo,ooo au Brésil, 1,690,000 au Chili, 2,400,000 au Venezuela, 6,624,000 à la Nouvelle-Grenade, 167,000 au Guatemala, 8,700,000 au Pérou, 10,241,000 au Mexique, représentent le parachèvement de la pénétration pacifique de l'Asiento. Enfin, 5 millions 142,750 livres de fonds grecs expriment les espérances levantines.
Et tout cela ne peut que s'accentuer encore. La croissance du commerce anglais avec les marchés lointains augmente plus vite que celui des paj^s circonvoisins. Le total des exportations anglaises en Europe accuse, de 1840 à 1870, un accroissement de 276 p. c; en Amérique, de 2o5 p. c; en Asie, de 402 p. c; en Afrique, de
(1) HiRST, The Stock Exchange, p. 64.
627 p. e. (i). Le continent noir est déjà le centre des énergies les plus actives.
Tel est le jeu de désirs, le clavier de cupidités, la gamme financière qui s'offre aux doigts agiles de Disraeli le virtuose. Comment ne pousserait-il pas l'expansion politique dans la voie coloniale où s'orientent les brokers? Comment, dès son arrivée au pouvoir, ne jetterait-il pas le glaive impérial dans la balance des changeurs?
Son entrée dans la politique étrangère ne se fait-elle pas dans un choeur de coulissiers dont la plupart sont de sa race? Nous sommes en i853. Le whig Palmerston, qui, derrière sa gallophobie, mène toute l'Angleterre, inquiète le Stock Exchange. Les Merchant tankers s'assemblent, votent un ordre du jour d'entente cordiale, envoient une adresse à Napoléon III signée d'un millier de noms.
« Les circonstances, disent-ils, leur ordonnent de protester contre les efforts faits pour perpétuer la méfiance entre l'Angleterre et la France. » Disraeli apporte leur volonté à la Chambre des communes par un discours véhément prononcé le 18 février i853. C'est la guerre de Crimée qui s'annonce. Avant de retentir en canonnades, on peut la discerner à la Bourse.
Il y a deux choses dans la guerre de Crimée. D'une part, elle pose la question d'Orient, et c'est bien, du point de vue de la politique générale, son aspect le plus important. D'autre part, elle retarde l'expansion loin-
(i) Levi, p. 494, o. c.
taine des capitaux anglais en leur rouvrant sur le continent des portes fermées.
Parlons-en d'abord.
A côté de la paix de Paris, il y a le régime des traités de commerce. Derrière le siège de Sébastopol se prépare le fameux Cobden ireaty de 1860.