LE SENTIMENT IMPÉRIALISTE
Définissons les limites de ces entretiens : Il s'agit d'un mouvement qui, dans l'âme des foules, grandit. On lui a donné le nom de « Sentiment impérialiste )j. Phénomène psychologique fort ancien, il est depuis peu à la mode (i). Nous allons en rechercher les causes et, pour en découvrir les prolongements, nous explorerons le domaine économique.
Mais il nous faut tout d'abord le décrire.
Si on en scrute les documents caractéristiques, on aperçoit son expression la plus aiguë dans les discours contemporains de quelques conducteurs d'hommes.
Trois chefs politiques en sont expressifs, appartenant à trois nations différentes : Chamberlain, Roosevelt et Guillaume II.
Comment s'y traduit l'Impérialisme ?
Il prend la forme complexe d'un sentiment social, d'un mouvement, d'une opinion presque instinctive, d'une palpitation de foules, mais dont les éléments sont
(il Yoy. le livre intéressant de Giov. Amadore Virgili, Il sentimento imperialista. — Remo-Sandron, Milan. — Cf. aussi, Sel- LIÈRE, Introduction à la philosophie de l'impérialisme, Alcau, Paris.
hétérogènes comme, dans nôtre civilisation, la plupart des émotions.
Essayons d'éclairer ces brumes.
Le principal élément, le plus frappant, celui qui donne à l'impulsion sa marque et sa tonalité, c'est la conviction latente d'une supériorité de groupe.
Une idée de domination surplombe l'âme impérialiste. Si les Anglais ont tressailli en écoutant Chamberlain, c'est qu'il disait tout haut ce que chaque habitant de la Grande-Bretagne pense tout bas, et que, avec une souplesse d'acrobate, il bondissait sur ce tremplin particulièrement élastique : les Anglais, premier peuple du monde. De même Guillaume II proclame que l'Allemagne régnera sur mer, et Roosevelt fait chanter dans les cœurs républicains l'hymne de leur supériorité sur les cousins d'Europe. America runs the globe.
On a dit que l'idée de race sommeillait dans le sentiment impérialiste. Certes, la sollicitude britannique s'étend à tous les Angio-Saxons. La terre allemande s'est couverte de sectes Gobineau parce que cet original penseur avait assigné une mission providentielle à la race teutonne. Nous savons assez en Belgique que le pangermanisme est un fait. Mais je crois qu'il est faux, dans ce regain ultra patriotique, d'attribuer au principe de la tradition ethnique une importance capitale. Les causes en sont économiques. S'il y a un pangermanisme, il a fallu que le commerce allemand suivît ses émigrants et si les Anglais chantent Riile Britannia, les chemins de la mer ont tout d'abord vu passer des pavillons anglais.
C'est plutôt un phénomène de projection humaine, de prolifération au dehors qui est le support caché du sentiment impérialiste. Il éclôt chez les peuples dont l'abon-
dance déborde au delà du territoire. Rien d'étonnant que la colonisation soit un de ses meilleurs bouillons de culture.
Voilà donc un premier caractère impérialiste.
Mais en voici aussitôt un aatre. Quand Roosevelt ou Guillaume II parlent des forces de leur peuple, c'est avec la conviction que chaque homme est débiteur de son énergie et de sa vie pour le triomphe de la coalition nationale. Bien plus, il faut, devoir inflexible, que son entraînement continu assure aux siens, dans tous les domaines, le gain de la course. Il y a dans ces ajDpels à l'orgueil quelque chose de sportif. La foule palpite quand un cheval anglais passe le a winning post », la patrie française tressaille à se sentir la mère des conquérants de l'air et si notre Belgique, toujours trop modeste, fut fière en ces derniers temps, ce fut peut-être à cause des canotiers de Gand.
Il y a en ce sentiment de lutte internationale, en cette transformation des Etats en équipes concurrentes et de drapeaux en casaques de jockeys, un reflet de la vie économique dont le remous constant est fait de la bousculade des cupidités.
A côté de ces éléments, il en est encore un très notable.
On dit que l'impérialisme est militariste et il ne recule certes pas devant la brutalité des moyens. Mais, s'il pousse à l'édification de citadelles, il pousse plus encore à la construction de flottes. Et, s'il accumule les menaces de conflits, il n'a cependant dans sa bouche hypocrite que des assurances mielleuses de fraternité et de paix.
Les Anglais lancent des dreadnoughts, mais, disent-ils, pour perpétuer, à la manière des légions romaines, la
paix anglaise, c'est-à-dire le trafic maritime sous pavillon britannique.
Si les Allemands ont un programme naval aussi ambitieux, c'est qu'ils veulent réaliser ce qu'ils appellent la Weltwirtscliaft, c'est-à-dire la paix économique sous les trois couleurs impériales et à travers tous les océans. Le canal de Panama offre le même prétexte aux Etats- Unis.
En s'affublant de la sorte, ils prétendent, les uns et les autres, à un apostolat où l'intérêt économique se coiffe d'une prédication morale parfois grimaçante.
Les Anglais ont poussé loin ce sentimentalisme de façade, et ils l'ont aggravé d'une absolue sincérité. On ne sait plus si c'est le clergyman qui trafique ou le marchand qui prêche. Ce qui est certain, c'est que, à leur propre bénéfice, ils rêvent de faire le bonheur de l'humanité. Cet étrange amalgame de charlatanisme mercantile et de prédication morale n'est pas un des traits les moins curieux du sentiment impérialiste. Autour de nous, personne ne s'étonne quand, reflétés dans le miroir colonial, l'alcoolisme et la spoliation s'ennoblissent du devoir du blanc de civiliser les sauvages. Tout le monde l'accepte avec attendrissement.
Tel qu'il est, c'est donc un singulier mélange de naïveté et de calcul, de traditions nationales et de modernisme humanitaire, et il est intéressant d'en rechercher sommairement les origines intellectuelles.
En employant ce terme, je n'entends pas remonter jusqu'à une notion abstraite précisée par un cerveau de métaphysicien. Le sentiment impérialiste est une croyance. Il vise au prestige mystérieux qui cristallise les espérances populaires. C'est une mystique. Les demiintelligents qui la conduisent recueillent une riche mois-
son en colportant des notions philosophiques mal digérées, mais dont certaines formules bien sonnantes font à la firme qui les affiche une merveilleuse réclame.
Trois noms de philosophes illustres peuvent, à ce titre, lui servir d'enseigne : Hegel, Darwin et Nietzsche.
La méthode de Hegel, dont Marx n'est qu'un mince rejeton, domine l'évolution intellectuelle et sociale du XIX® siècle. Son paradoxe apparent de l'identité des contraires et sa philosophie obstinée de la contradiction, renouvelés du vieil Heraclite, tendent à faire de la lutte et de la guerre, de la concurrence et de l'émulation, l'âme de l'univers. On songe constamment avec lui à la parole antique : « Polemos pater pantôn, notre Mère la Guerre ».
Cette conciliation supérieure, d'essence tout à fait socialiste, où les contradictions et les luttes se fondent en une harmonie transcendentale, présente avec la solution impérialiste où les concurrences ne font qu'exprimer une solidarité humanitaire, la plus étrange des parentés.
Darwin, pour la plupart des hommes de ce temps, n'est pas ce qu'il fut, un naturaliste ingénieux, et rien de plus. C'est un philosophe dont l'implacable théorie a fait fortune sous l'expression du « Struggle for life » ou de la survie des plus aptes : Compétition open to ail, the fittest will survive. Les uns, puissants et riches, s'en sont emparé pour justifier la conquête; les autres, multitude misérable, ont fait appel à la supériorité que donne l'association des faiblesses. Les premiers plaçaient les plus aptes parmi l'aristocratie dominante, les
autres investissaient de la toute puissance l'anonymat plébéien.
La lutte des classes de Marx, corollaire du théorème hégélien, se complique de la lutte des individus, application du postulat darwinien. Mais ni Hegel, ni Darwin, ne suffisent à épuiser les origines intellectuelles de la mystique impérialiste. Elles se cristallisent chez Nietzsche. Pour l'auteur de Zarathoustra, le bien et le mal sont relégués à l'état de formule enfantine et l'intérêt de la vie est d'atteindre à cette clairvoyance supérieure où le bon et le mauvais n'apparaissent plus que comme des conditions nécessaires de la vie. Là aussi on songe à une parole antique : <( Il n'y a rien de vil dans la maison de Jupiter. » Le bien, c'est la lumière; le mal, c'est l'ombre ; mais il n'y a pas de belles lumières sans belles ombres.
Ceux qui peuvent concilier toutes les actions des hommes et en extraire ce qu'elles ont d'essentiel, ce sont les surhommes, les chefs de peuples, les génies, les héros. Et l'impérialisme ne fait pas autre chose que tenter d'exprimer ce dernier effort, ce suprême parfum, cette sueur farouche des humains.
Toute propagande mystique finit par retentir sur les idées générales de la Politique et du Droit.
A nos agitations les yeux réclament une raison et un but, un motif et un idéal; mais notre cœur veut aussi que les forces aveugles du monde soient mises au service d'une claire intelligence. La Divinité exige un bras séculier; derrière la justice et l'équité marchent les licteurs, et il n'est qu'une seule puissance apte au
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triomphe, et qui puisse porter aux jeunes générations la flamme de nos plus ardents espoirs, c'est la puissance souveraine.
Quelle qu'en soit parfois l'apparence répugnante — elle est la force, quelquefois la brutalité, parfois même l'hj^pocrisie — toutes ces antinomies secondaires, toutes ces luttes, nobles ou viles, se fondent dans un sincère élan vers l'ordre et la paix, c'est-à-dire vers la justice, et, comme le socialisme, l'impérialisme qui est son cousin, n'est qu'un des aspects de la lutte pour le Droit.
Mais il y a quelque chose de changé. Il y a trente ans, lors de la tentative radicale, sous l'enseigne d'un rationalisme juif ou protestant, d'équilibrer les conflits, les parlementaires s'appuyaient encore sur l'abstraction de l'Etat. Avec la poussée socialiste plus neuve, les peuples avaient encore une foi vierge dans sa puissance. Aujourd'hui, toutes ces illusions sont mortes. Elle est envolée déjà cette vive croyance.
La politique des nationalités lui avait porté le premier coup. En admettant par-dessus la force administrative assise sur le territoire, une force plus ample, celle de la race ou celle des intérêts économiques, la puissance de l'Etat a cessé d'être souveraine au dehors. En même temps, l'échec du radicalisme politique et de la centralisation jacobine, montrait clairement aux aspirations du peuple qu'au dedans comme au dehors cette vigueur suprême avait échappé à l'Etat.
Mystique effet des croyances, le déplacement de cet axe a suffi. Il faut au peuple un idéal, quelque chose de divin, des génies ailés, le vent des ailes de la Victoire. Désormais, elle vole en tourbillon d'avant-garde, loin des bâtisses bureaucratiques, vers l'horizon impérialiste, poussée par les peuples prolifiques, groupés en nations.
avec, sous leurs étendards des foules cupides et prosély tiques.
Mais elle n'est, sous cette forme nouvelle, que ce qu'elle était quand la Marseillaise la lançait à l'assaut des Bastilles européennes, une force qui bondit, mais qui se croit au service de la Justice et du Droit. Et le spectacle qu'offre ainsi la poussée du sentiment impérialiste apparaît comme une consolation de ses erreurs et de ses excès, puisqu'elle prépare, comme tous les grands mouvements sociaux, un nouvel état juridique.
L'histoire éclairera peut-être les moteurs secrets de cette croyance qui nous paraît nouvelle. Nous allons déblayer la recherche en faisant un retour sur nos origines.
En un certain sens, l'impérialisme peut apparaître comme un très vieux phénomène. L'esprit de domination est ancien comme la jeunesse des hommes. Les armées de Thoutmès III, les flottes de Minos nous paraissent, en réalisant des Emjpires, avoir retracé certains aspects de nos aspirations. Mais si nous avons retrouvé des inscriptions ou des fresques, et si nous y avons lu quelques traces de culture, nous en ignorons la nature intime et les profondeurs.
Lord Cromer paraît s'être aventuré en disant (i) que la conception de l'impérialisme était étrangère à la mentalité grecque, au point que celle-ci n'aurait disposé d'aucune expression capable de rendre pareille idée. Il ne faut pas donner à l'hégémonie un sens arbitrairement borné aux conquêtes politiques et militaires, parce que
(i) Lord Cromer, Impérialisme ancien et moderne.
la mémoire hellène a surtout gardé les noms de quelques généraux heureux ou parce que les constitutions et les lois ont été gravées sur des pierres despotiques.
Toute l'activité humaine, aujourd'hui comme alors, aboutit par l'intermédiaire de la Force, au Droit, mais elle suppose des événements économiques, une existence continue, un réseau latent. Qu'on imagine le Code civil perdu, avec le souvenir vivant d'Austerlitz et de Waterloo, Lord Cromer refuserait-il à Napoléon tout cousinage impérialiste? Qu'on se figure la nuit faite sur le sanctuaire romain, telle qu'elle l'est encore sur la curie de Delphes, comment ressusciter en sa contexture économique la vie prodigieuse du moyen âge, qui n'est qu'un impérialisme de la foi? Et, que savons-nous de la vie profonde et quotidienne de cet Empire romain, que tous s'accordent à trouver une expression fort nette du phénomène impérialiste, mais dont on ignore les raisons qui justifient de sa puissance et de son déclin? Ce qui semble exact, ce n'est pas de trahir avec lord Cromer la secrète préoccupation d'établir qu'il n'y aurait jamais eu d'autres impérialistes que les Anglais, c'est d'avouer que les matériaux nous manquent pour l'antiquité et même pour le moyen âge, tandis qu'ils sont abondants pour l'époque moderne.
De nos jours, rien n'est déjà plus difficile à suivre en ses méandres que la vie mercantile, enchevêtrement compliqué, bizarre et déconcertant comme toute la vie. L'impérialisme a pris la forme économique qu'ont prise universellement les choses, parce que la sécurité et la circulation ont grandi. Mais les phénomènes qui sont visibles aujourd'hui, parce qu'ils n'ont plus à craindre le grand jour, descendent directement de ceux qui se dissimulaient autrefois dans l'ombre et le secret.
A celui qui interroge superficiellement les pays contemporains où le sentiment impérialiste fleurit et qui essaye d'en discerner la cause économique, une première constatation saute aux yeux : les pays impérialistes sont énergiquement producteurs et l'industrie y est puissante. L'Angleterre, l'Allemagne, les Etats-Unis, c'est presque toute l'industrie du globe. Faut-il en conclure que l'impérialisme est le produit d'une civilisation industrielle et qu'il est né de la machine? Nous répondrons à cette question en nous reportant aux origines.
Qu'il y ait dans la Grèce classique et dans la Rome des Césars une poussée d'impérialisme, c'est ce qui n'est pas discutable un instant. Aussi, certains historiens de l'histoire du capitalisme, disciples inconscients du marxisme, n'ont pas hésité à expliquer ces phénomènes antiques par l'existence d'une grande industrie basée sur le travail des esclaves.
De ces ergastules seraient sorties les plèbes acclamant les Césars.
Malheureusement, s'il y a quelque chose de vrai dans ce roman, il faut se garder de croire à la Grèce de Béloch ou à la Rome de Ferrero. La critique historique a définitivement établi qu'il n'y eut pas de grande industrie en Grèce, et sans partager les exagérations de Bûcher, qui veut que toute l'antiquité n'ait connu que la production familiale, il faut convenir que même les ateliers d'esclaves de Crassus ne peuvent représenter une j)roduction industrielle notable. L'antiquité n'a pas dépassé le stade des travaux d'artisan et c'est folie de tenter d'y retrouver un fantôme de prolétariat.
Si l'impérialisme a une base économique, elle ne peut s'établir sur le mode de production. Il faut chercher
ailleurs.
Il est une fonction qui, de plus en plus intense de nos jours, n'a pas, cependant, vu se modifier très profondément son mécanisme général.
C'est la fonction des échanges avec sa commune mesure : la monnaie, avec ses instruments de transport, la route et la mer. Il n'est pas besoin de dire que finance, chemin de fer et navigation contemporaine mettent en ligne des bataillons bien plus redoutables et plus nombreux que ceux dont disposaient les argentarii de Rome ou les trapézites d'Athènes. Mais les problèmes du change, les lois du métal, et surtout la psychologie du marchand et des manieurs d'argent, sont demeurés relativement les mêmes. Or, il est aisé de remarquer ceci : Les foyers d'impérialisme, aussi bien dans l'antiquité que de nos jours, coïncident avec les grands marchés, et leurs poussées sont liées aux avatars de la question maritime ou monétaire.
L'impérialisme économique ne serait-il donc qu'une marchandise politique débarquée sur les quais de nos ports, un écho des agitations de nos Bourses? Nous croyons que, largement, il en est ainsi. Mais, pour être exact, il faut se garder de ramener ce vaste phénomène à une cause unique, si importante soit-elle. Qu'il nous suffise, au moment où nous entreprenons une analyse historique de l'impérialisme contemporain, de nous poser cette question. Nous verrons, par la suite, comment les événements nous permettront d'y répondre.