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CHAPITRE PREMIER LES DÉBUTS DE L'EMPIRE BRITANNIQUE

Préambule.

La pleine crise impérialiste de l'heure présente fait que l'Angleterre est, de tous les empires, celui où les éléments du phénomène que nous étudions sont assemblés depuis plus longtemps. Nous allons nous attacher à leur reconstitution historique.

Deux facteurs s'y imposent, l'affluent national et les événements extérieurs. Or, tous deux sont déjà des résultantes. Tard venus dans l'histoire économique du monde, les Anglais ne commencent à former un tout national que sous l'impulsion des événements modernes. L'impérialisme y prolonge ses racines aussi bien dans le passé des institutions insulaires, que dans les conquêtes extérieures de son mercantilisme. Commençons par son histoire interne.

§ i®'". — Le repeuplement industriel.

L'organisation économique de l'Angleterre remonte au XlVe siècle. Elle est alors bien modeste. La population du royaume, après la peste de 1848, est tombée à 2,5oo,ooo habitants (i), et une révolution agraire commence qui se développe durant les XV® et XVI^ siècles.

(i) GiBBiNS, Industry in England, 1896,

C'est en vain que, par son Statute of labourers, Edouard III essaie de river les travailleurs des villes et des campagnes à la plus stricte servitude (i). Les tenures sont délaissées, le petit cultivateur disparaît. De vastes étendues de pâturages où s'élèvent des moutons pour l'exportation de la laine en Belgique, tel est le paysage anglais.

Les gildes, malgré l'infiltration croissante de Belges tenaces ou d'Italiens industrieux, se développent lentement (2). A York, Kindal, Halifax, Manchester, Rossendale, Pendle, Xorwich, dans l'Essex, le Kent et l'est de l'Angleterre, il y a déjà des tisserands, mais ce sont des Belges, venus lors du mariage d'Edouard III avec Philippine de Hainaut, et, seules, les nefs des Pays-Bas, de France ou d'Allemagne remontent la Tamise, veuve de navires anglais.

Avant le XVP siècle, ce marasme économique ne réussit pas à décroître. Pourtant, le repeuplement a repris. Il atteindra 5 millions d'âmes en iSgS. Venus des Pays-Bas, troublés par la guerre civile et les invasions, des immigrants installent ces métiers textiles qui deviendront les premiers du monde.

La transformation des terres arables en pâtures grandit. La laine devient un des facteurs du travail et de la vie (3). En même temps, des marchands nationaux prennent la place des commerçants italiens et, dès i463, par un acte de navigation, infructueuse tentative, il est vrai, Edouard PV essaie déjà de monopoliser les routes de la mer (4).

(i) Fanno, L'Espansione commerciale e coloniale, 1906, p. 4

(2) CUNNINGHAM, Growth of English indiistry, etc., I, 1S90.

(3) Dechesxe, L'Evolution économique et sociale de l'industrie de la laine en Angleterre. Paris, 1900.

(4) LiNDSAY, History of Merchant Shipping. Londres, 1874.

Tous ces éléments se concentrent une première fois sous une impulsion de politique européenne avec la grande Elisabeth.

La fin du règne de Charles, grand-duc d'Occident, voit commencer l'hégémonie de l'empire austro-espagnol. La vaste monarchie, sur les terres de laquelle le soleil ne se couchait jamais, est un assemblage féodal avant tout.

C'est la Terre, grand instrument d'extension, qui, au moyen âge, fait la puissance : La gestation nationale commence dans une absorption de domaines par un féodal heureux. Un des moyens d'y parvenir, ce sont les mariages

De nos jours, dans les régions agricoles, des propriétaires terriens n'unissent-ils pas leurs descendances pour arrondir leurs terres? Ainsi opèrent les barons et les rois.

L'immense empire de Charles-Quint, profondément pénétré de l'esprit féodal, est le fruit de combinaisons de ce genre; an objectif l'obsède : la terre; une méthode le constitue : le mariage (i). En unissant l'empire d'Allemagne aux Pays-Bas et à l'Espagne, Philippe-le-Beau devint le plus grand propriétaire foncier de son temps. Cette suite de terres dispersées sur l'Univers et représentée par une suite de titres de noblesse, lui était venue par une suite de mariages.

Les épousailles de Philippe II et de Marie Tudor (i554) sont un coup de maître : l'annexion de l'Angleterre à la monarchie.

(i) Seeley, Formation de la politique britannique, p. i5.

Soudain, tout change. Philippe et Marie n'ont pas d'enfant. Marie Tudor meurt peu après; Elisabeth monte sur le trône.

Ce qui met son règne en opposition avec le système espagnol des mariages, c'est qu'elle ne se mariera jamais. Elle « épousera son peuple ».

Mais quels sont les intérêts de cet époux mystique?

Depuis Edouard III l'Angleterre s'était industrialisée; mais la rapidité de la transformation avait donné à son développement un trait particulier. Tandis que, dans les Paj^s-Bas, la lente prospérité des grandes villes avait dressé à quelques lieues de distance l'une de l'autre des communes également jalouses (i), en Angleterre, au contraire, il ne subsistait de tradition communière que sous la protection de l'autorité royale. De même, la turbulence des grands chefs féodaux n'inquiétait nullement le trône. Que restait-il des grands feudataires après la guerre des deux Roses? En d'autres termes, ce pays était pour l'époque un pays neuf, où le droit haineux du moyen âge n'avait pas aussi profondément divisé les hommes. Sur le continent les monopoles locaux dont Bruges, Ypres ou Gand représentent le type achevé, croissaient en nombre et en fanatisme. Or, l'instant était venu de faire, sur une base radicalement différente, une industrie, un commerce et une politique nettement opposés à ceux du moyen âge. Cette base, cette méthode nouvelle, c'est déjà notre expansion, mais c'est auparavant l'âge où se constitue l'économie

(i) Prinsgheim, Beitràge zur wirtschaftlichen Entwickelungsgeschichte der Vereinigten Niederlande, Schmollers Forschungen, X.

politique. Production et circulation cessent d'être des monopoles locaux. Ils se haussent d'un degré. Si le mercantilisme du XVII^ siècle suppose lui aussi une monopolisation, elle est nationale. La monade écono. mique n'est plus la cité, c'est l'Etat et même c'est la Nation déjà, où palpite un peujDle qui prend conscience de sa formation moderne.

Des événements extérieurs, et, si l'on veut, des hasards, viennent hâter cette évolution. Les espèces sociologiques, elles aussi, naissent d'accidents. La stérilité de Marie Tudor n'est qu'un imj)révu physiologique. Il amène cependant l'Angleterre sous la main d'Elisabeth et la stérilité d'un ovaire précipite la coagulation nationale. Lors de la conjuration de Wyatt, dans laquelle il semble bien qu'Elisabeth trempa, on voit, retranchée dans ses mœurs et figée dans son caractère, l'Angleterre se dresser déjà contre l'étranger.

La question religieuse y aida. L'Eglise catholique est toujours demeurée féodale. Même à l'heure présente, elle respire encore l'esprit traditionnel du moyen âge. Si les châteaux et les domaines expriment bien l'économie médiévale, les cathédrales en attestent la domination spirituelle. Or, en Angleterre surtout, féodalisme et catholicisme se trouvaient de connivence.

Si le mouvement protestant a des sources d'idéalisme distinctes des questions économiques, son indépendance individualiste traduit aussi des aspirations matérielles. Le catholicisme anglais, aristocratique et féodal, s'offrait au mouvement de rénovation comme une proie désignée au sacrifice.

Ce n'est pas tout. Les proscrits de la contre-réforme, ce sont aussi, sur tout le continent, des adversaires de ce féodalisme.

De tous côtés, en Angleterre comme en Hollande, lieux d'asile, ils affluent. Plus les guerres se succèdent sur le continent, plus la paix et la sécurité grandissent dans le refuge insulaire. De nouvelles industries s'y créent, le travail du fer notamment, et les métiers qui y sont déjà prospères y deviennent plus prospères encore. Bientôt le centre économique du monde quittera les rives de l'Escaut pour celles de la Tamise.

Sans vouloir tracer un tableau complet de cette constitution d'une économie sur des bases nationales, qui fut, en Europe, la première de toutes, et qui ne réussit plus complètement nulle part, il faut y consacrer quelques développements. Son importance le mérite.

Le problème social et politique de l'Angleteri'e avait de nombreux aspects. Mais, dans cette île, tout comme sur le continent à un moindre degré, la vie économique du moj^en âge s'était exprimée en un phénomène spécial : la lutte entre les villes et le plat pays. Tantôt pacifique, tantôt sanglante, cette concurrence, qui ruina les destinés naissantes de la Belgique, avait provoqué, en Angleterre, une dépopulation et un abandon des campagnes, tandis que l'étroite inflexibilité des gildes et la variété de leurs règlements jetait la plus grande incertitude sur le marché du travail. Aussi, une bonne part des réformes de la grande Reine est-elle vouée à la protection du labeur national, à l'unification de ses règlements, à la constitution d'un Code qui se trouvera suffisamment pratique et souple pour durer jusqu'au XIX" siècle.

Les agglomérations du plat pays surtout, les accueil-

lirent avec reconnaissance. Des règles uniformes les plaçaient, non sous la dépendance de voisins jaloux, mais sous la surveillance de la Couronne. Celle-ci rayonne bientôt sur le royaume entier.

La justice comme l'administration en émanent; une législation charitable la complète et l'institution du Privy Council rattache systématiquement à l'autorité monarchique tous ces liens de tutelle et d'obéissance.

L'œuvre de concentration se personnifie en une autorité qui joue en Angleterre le rôle que tiendront plus tard, en France, les Sully et les Colbert.

Il s'agit de William Cecil, lord Burleigh, qui fut secrétaire d'Etat et, de 1672 à 1698, lord trésorier. Son activité infatigable porte sur quatre domaines principaux, l'état des affaires industrielles, l'agriculture, les questions monétaires et financières, et l'expansion extérieures.

Négligeons ce dernier point dont nous devons réserver toute l'importance, et tenons nous en à l'intérieur de la Grande-Bretagne. L'innovation des monopoles royaux domine le premier de ces domaines (i).

C'est la Couronne désormais qui sera seule, ou presque, à délivrer à des associations d'industriels le droit de fabriquer un produit déterminé. Dans cet octroi de monopoles se distingue l'embryon de nos législations sur les brevets. Trois caractéristiques s'y relèvent. D'abord, ils portent sur des produits ou des fabrications nouvelles; ensuite, les associations qui en bénéficient prennent une forme économique, distincte de la gilde, et dont les grandes sociétés de capitaux vont dériver, au siècle suivant. Enfin, les principaux titulaires de ces

(l) Cf. CUNNINGHAM, O. C, t. II.

brevets sont des étrangers. Monopoles limités dans leur durée, ils avaient parfois des raisons de défense militaire. La protection donnée aux mines et à l'industrie du fer et du cuivre, la fabrication du salpêtre, s'y rattachent assurément. Mais la multiplicité des octrois atteste avant tout l'importance de l'afflux des étrangers, spécialement des Belges, aussi bien Wallons que Flamands. Au XVF siècle, des villages entiers de tisserands wallons passent le détroit et la draperie flamande suit cet exemple. Des centres importants se forment à Sandwich, Colchesler, Canterbury, et les métallurgistes wallons importent les premières fonderies de fer.

La fabrication des vitres, du papier, de la soie, des lacets, des poteries et d'une foule de produits qui étaient auparavant importés procurent à l'Angleterre un surcroît de travail. Les filatures et tissages de lin et de coton débutent à Birmingham.

Pâles reflets d'un puissant commerce où triomphe alors la toute puissante Anvers, la ruine soudaine du grand port belge, commencera leur prodigieuse fortune. La sécurité anglaise attire non seulement les artisans, mais les manieurs d'argent, qui, mal à l'aise, à Anvers et à Lisbonne dans les affaires périlleuses de la monarchie austro-espagnole, se tournent vers cette ruche active et disciplinée où leurs capitaux courent moins de risques et rapportent de plus gros profits. L'anglicanisme d'Elisabeth, transaction pratique, comme sur le continent, le Loyolisme, se place à mi-chemin entre les exagérations puritaines et le dogmatisme romain. Chose importante au commerce, il tolérait l'intérêt de l'argent. Une active politique, menée à Anvers même, en travers des négociations espagnoles, fait insensiblement glisser

les grandes affaires soit à Amsterdam, soit à Londres. Des réformes monétaires, allégeant le change, contribuent encore au même effet. Dans cette cité de la Tamise où les immigrés affluent, tous les esprits entreprenants, toutes les fortunes disponibles trouvent rapidement un emploi.

En matière agricole, la politique d'Elisabeth fut plus fructueuse encore. Faut-il l'attribuer aux mesures multiples tendant à assurer au cultivateur le marché de son propre pays?

Faut-il voir, au contraire, dans la plus-value grandissante des terres, dans le repeuplement des campagnes, un simple effet de la prospérité industrielle et de l'immigration des capitaux? Nous penchons vers cette explication. En tous cas, à deux générations de distance, les faits étalent une vivante antithèse. Le sol anglais, terre désertée un siècle auparavant, est disputé par une telle poussée d'appétits que bientôt l'expatriation s'offrira, comme exiitoire naturel, vers l'Irlande d'abord, vers les Etats-Unis ensuite.

Tel est, sommairement tracé, le tableau que présente l'Angleterre au début du XVIP siècle. Il s'oppose fortement au tableau de la monarchie austro-espagnole.

De même que la poussée anglaise trouve en la ce reine-vierge » sa complète personnification, de même la monarchie austro-espagnole a un protagoniste caractéristique : Philippe II. — Des haines, des défenses passionnées, ont obscurci de légende, ces royales figures. Aujourd'hui notre imi^artialité les aperçoit mieux. Autant Elisabeth fut souple et pratique, autant son or-

gueilleux adversaire engoncé dans sa morgue castillane, s'atteste inutilement chimérique à chaque pas. Autant, en ménagère économe, la préoccupation de la fille d'Henri VIII demeura l'indifférence religieuse et la paix, autant le visionnaire de l'Escurial, champion de la foi, sacrifia délibérément toute prospérité matérielle à son rêve d'universelle orthodoxie. L'une rapportait tout à la vigueur de son peuple, l'autre à la grandeur de sa religion. La première, perpétuellement active, fut Anglaise, tout comme le second, dogmatiquement opiniâtre, fut avant tout Espagnol.

Cette double obstination allait face à face, d'une part, édifier une immense mécanique administrative et féodale aux apparences toutes puissantes, de l'autre, tendre en Angleterre le ressort national d'autant plus irrésistiblement qu'il aura été comprimé plus longtemps.

§ 2. — La monarchie austro-espagnole.

A. — L'empire colonial.

Depuis des milliers d'années, les échanges entre l'Asie et l'Europe, source de nos civilisations, se faisaient par un ensemble de routes qui convergeaient vers le Levant, vestibule de l'Asie. La grandeur de Babylone, de Tyr, d'Athènes, d'Alexandrie, n'ont pas d'autre cause.

Ce sont des étapes pour les caravanes, des escales pour les flottes, des marchés pour l'échange des produits et des idées.

Au début du moyen âge, Byzance et son empire continuèrent cette tradition, et de Bagdad à Londres, par les cités italiennes, les foires de Champagne et les communes de Belgique, malgré les entraves du localisme féodal, la circulation commerciale persista.

Les croisades, en poursuivant un but idéaliste et religieux, correspondaient à ces besoins économiques. Chasser l'infidèle, c'était aussi mettre la main sur un réseau de communications que menaçaient les invasions sémitiques, destructrices et pillardes.

La chute de l'Empire byzantin, accomplie bien avant la mort de Constantin Dragosès, avait fermé le Levant. Le commerce, vital pour l'Italie et la Flandre, cessait d'étendre son attraction au delà de la Méditerranée. Plus loin, les caravanes devenaient problématiques, les navigations périlleuses. Le contact avec les stations terminales, l'Inde, la Chine, le Japon, semblait à jamais perdu. L'instinct de conservation tendit une foule d'esprits aventureux, vivant d'expéditions lointaines, à la découverte d'une nouvelle voie de pénétration vers les Indes.

Dès le XIV® siècle, des marins occidentaux s'étaient engagés le long des côtes atlantiques vers le cap Vert et la Guinée. Jean de Béthencourt, aveuturier normand, avait même été couronné aux Canaries roi tributaire de l'Espagne. Mais ces tentatives, dictées par une intention de pillage et de traite, n'ont ni le caractère, ni l'envergure de celles qui, sous l'impulsion d'Henri le Navigateur, s'élancèrent du cap Sagres, à la découverte du mystérieux royaume du prêtre Jean (i). Systématiquement, et scientifiquement préparées (2), favorisées par l'usage de la boussole et des mathématiques, ainsi que par les perfectionnements de la construction navale, elles ne cessèrent, dès 1434, de descendre le long des côtes africaines, chaque fois plus avant. En i448> on

(1) On confondait par là, à la fois TAbyssinie et les Indes orientales.

(2) Cf. De Lannoy et Van der Lixden, p. 38.

érigeait un fortin dans la baie d'Arguin qui devint une escale et un centre de commerce. De toutes f)arts, les Portugais armaient des navires, et à la mort d'Henri, en 1460, la cause de l'expansion coloniale était gagnée (i).

Son successeur, Alphonse V, continua les expéditions. Le négociant Gomez découvrit le cap Catherine et l'île San-Thomé; en i485, Diego Cam et Martin Behaim dépassèrent le fleuve Congo; et, en 1487, Bartholomeo Diaz revint après avoir doublé le cap des Tempêtes.

Comme le Portugal et Lisbonne. l'Espagne, placée avec Cadix, à l'extrême éperon du continent européen, était privilégiée pour la navigation océane. Les Italiens d'alors, préoccupés de recouvrer par le sud-ouest un débouché vers les Indes, se mêlent aux expéditions portugaises. D'Espagne s'élance Christophe Colomb. N'estil pas Génois ?

Son débarquement, en 1492, à San Salvador, une des Lucayes, puis à Cuba et à Hispaniola (Haïti), créa, entre le Portugal et l'Espagne, un grave conflit qui se dénoua par l'arbitrage du pape. Le 3 mai i493, Alexandre VI décida que toutes les terres que les Espagnols découvriraient à l'ouest d'une ligne allant d'un pôle à l'autre et passant à cent lieues des Açores et des îles du cap Vert leur appartiendraient. La partie en deçà demeurait portugaise.

Dès lors, l'expansion coloniale se dédouble. D'une part, Vasco de Gama, en 1497 atteint Calicut en Malabar, F. de Almeida, et surtout Albuquerque fondent l'empire portugais des Indes orientales, d'Ormuz (golfe Persique) à Malacca; aux Moluques et à Macao; tandis que, par hasard en i5oo, Alvarez Cabrai lui donne le Brésil.

(i) De Lannoy et Van der Linden, p. 44-

D'autre part, les conquistadors espagnols font merveille. Aux Indes occidentales, Balboa, François Pizarre, F. Cortez,de Valdivia, Sébastien Cabot, Pedro de Mendoza, Quesada, Menendez, conquièrent Panama, le Pérou, le Mexique, le Chili, la Plata, l'Argentine, la Colombie et la Floride. Aux Indes orientales Magellan et Legaspi ouvrent les Philippines au Roi Très Catholique.

Enfin, l'an i58o, Philippe II montant sur le trône de Portugal, les conquêtes d'Albuquerque et de Cabrai viennent s'ajouter à celles de Cortez et de Pizarre. Les tentacules espagnoles, embrassant à la fois l'Amérique et les Indes orientales, couvrent le monde entier.

B. — La monarchie en Europe.

Tandis que routiers et capitaines appareillaient vers les archipels fabuleux, le Chef, solitaire dans sa petite chambre monastique de l'Escurial, engageait en Europe, pour la plus grande gloire de l'Eglise, une lutte diplomatique et militaire d'une amplitude et d'une complication prodigieuses.

Si. pour apprécier la conjoncture, nous nous plaçons aux environs de cette année i58o qui, réunissant le Portugal à l'Espagne, met à ses pieds l'Univers, et qui précède de peu de temps le premier grand conflit avec l'Angleterre, l'hégémonie espagnole apparaît incontestable. Les âmes qui cette année-là s'éteignirent purent croire, ainsi que celles de 1807, que toute notre civilisation ne connaîtrait plus qu'un seul maître. Philippe a victorieusement rempli son programme. Lieutenant fidèle de la foi, il monte la garde, d'abord contre les mahométans, ensuite contre les hérétiques. A Malte, c'est lui qui a sauvé l'héroïque La Valette et ses cheva-

liers, et la victoire de Lépante, 7 octobre 1571, est encore sensible. Alexandre de Parme menace les Pays- Bas où don Juan vient de mourir et où le duc d'Albe a noyé la révolte dans le sang. Qui douterait du succès avec un pareil capitaine? Toute l'Allemagne du Sud est redevenue catholique. La France, déchirée par les guerres de religion, nettoyée par la Saint-Barthélémy, n'est plus pour Philippe qu'un champ où il peut librement semer la bonne graine. Le concile de Trente a réparé les erreurs de Léon X, et la papauté, redevenue irréprochable avec Pie V, s'est aussi redressée dans une impitoyable intransigeance. En un mot, partout le catholicisme, sérieusement menacé, reprend vigueur, partout les esprits conservateurs soutiennent les formules transactionnelles du nouveau cours. Ce premier coup d'œil peut donner à Philippe l'illusion du triomphe.

Mais cette contre-réforme, abritée sous l'image de saint Dominique et répandue par les disciples d'Ignace de Loyola, porte partout la marque, à la fois cruelle, opiniâtre et farouche de son origine espagnole (i). Mais la France est à la veille de voir passer ses destinées aux mains d'Henri de Navarre, qui la soustraira nettement à cette influence étrangère. Mais l'insurrection des Pays-Bas, loin d'être abattue, va redoubler d'arrogance et de force. Mais la mort de Marie Stuart et l'échec de l'insurrection de Norfolk vont parachever la cohésion intime de l'Angleterre. De sorte que, à l'heure même où. dans sa petite chambre blanchie à chaux, qu'égaient à peine, pendues au mur, des bizarreries de Jérôme Bosch, Philippe, en contemplant le morne et vaste paysage de l'Escurial, peut se croire au terme de

(i) Seeley, o. c, p. 73.

ses longs travaux, à cet instant même d'illusion triomphale, un orage terrible se prépare, qui, sans ruiner en un coup ce rêve d'Empire, en désunira à ce point les forces et l'élan, qu'en peu d'années il ne sera plus qu'une ombre.

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