‹ L'impérialisme occidental; genèse de l'impérialisme anglaisChapitre 4 sur 17 · C. — L'épuisement de l'Espagne · texte numérisé non relu

C. — L'épuisement de l'Espagne

Le trait distinctif de la politique d'Elisabeth depuis son avènement au trône, c'est un mélange d'audace et de fermeté qui se résout en temporisations perpétuelles. La dominante de sa personnalité, c'est la réserve, la prudence, l'art de savoir attendre. Elle ne peut jamais s'engager qu'à moitié; après quelque temps, elle se dégage sans avoir rien risqué. Ah ! combien mesquine apparut-elle à Francis Drake et, plus tard, à Walter Raleigh, qui avaient des impatiences de conquérants ! Elle applique ce régime à l'Angleterre. Durant vingt-six années, elle emmagasine, avec la richesse et la sécurité, une réserve d'ambitions qui, péniblement comprimées, seront, au jour de leur libre expansion, des forces explosives.

Tandis que chacun des atermoiements d'Elisabeth semble calculé pour rendre le peuple anglais i^lus robuste, chacun des efforts de Philippe II épuise et stérilise davantage le patrimoine espagnol.

La monarchie, si vaste soit-elle, n'est qu'une Castille démesurément agrandie et projetée sur le monde avec la caricature de ses vices et de ses vertus. Les plaines de la Manche et l'Estramadoure n'offrent, dans la stérilité de leurs steppes, que des pâturages malingres. La poussée des cultures moresques avait fait reculer les bruj^ères et les troupeaux. La victoire castillane ramène avec elle le régime pastoral. Comme en Angleterre

l'élève du mouton avait fait surgir l'industrie drapière ; mais Avila, Médina del Campo, Ségovie manquaient de tisserands et de foulons. Quelques tentatives furent vainement faites pour y établir des ouvriers d'Italie ou de Belgique (i484)- L'orgueil local reprit le dessus et la Hermandad de la Mesta, vaste syndicat des éleveurs de moutons, se trouva toute-puissante (i).La laine donna surtout lieu, dès lors, à un commerce de matières premières utilisées à l'étranger.

L'Espagne a toujours été célèbre pour ses richesses minières. Déjà le Kio-Tinto était exploité. Une politique pareille à celle d'Elisabeth n'eût pas manqué de les mettre en valeur, en y appelant des aubains. Les rois d'Espagne les négligèrent et la découverte des métaux précieux au Nouveau-Monde fit dédaigner le sous-sol de la mère-patrie.

L'agriculture et le commerce andalous conservèrent, il est vrai, le renom du temps moresque; Cordoue continua la fabrication de ses cuirs de luxe, Séville donna le ton à la mode et la Vega de Grenade demeura sombrement parfumée de ses grands bois d'orangers ; mais le maître de l'Espagne n'était plus ni le cultivateur qui fait chanter l'eau sous les arbres, ni l'orfèvre de Tolède damasquinant sa lame; c'était le pâtre orgueilleux et fruste, poussant à travers la canada son troupeau de moutons dévastateur.

Le hidalgo est, lui aussi, une figure de premier plan. Les milices d'aventuriers qui, du haut des montagnes, se jetèrent au pillage de Séville et de Grenade, sont

(i) Les troupeaux de moutons pouvaient traverser le rovaume en paissant l'herbe le long d'une large voie réservée, la canada, qu'il était défendu de défricher, de labourer, de clôturer. (DeLan- NOY et H. Van der Linden, L'Expansion coloniale de l'Espagne, op. cit., p. 25i.)

syndiquées en associations plus redoutables encore que la Hermaiidad de la Mesta. Ce sont les Ordres de Saint- Jacques de Compostelle,d'Alcantara et de Calatrava (i). Cette classe, née dans la guerre contre les infidèles, joint à l'audace aventureuse et à sa turbulence, une piété rigide et farouche.

Cette ardeur passionnée pour la religion donne à l'Eglise la couleur étroitement fanatique qui l'a rendue célèbre. Le clergé séculier, trop tiède, est peu puissant. Ce sont les moines qui mènent toutes les affaires. Audessus des épées et des frocs, le Roi apparaît comme le chef élu d'une croisade, le lieutenant de Dieu.

Les monarques espagnols, comme d'autres, profitèrent de cet état d'esprit pour y asseoir leur trône. Eux aussi, ils eurent recours à des gens de condition moyenne qui peuplèrent de serviteurs dévoués le Conseil de justice ou Conseil royal. Enfin, en prenant la direction des ordres militaires, ils devinrent chefs de la noblesse; en créant le Saint-Office, ils eurent tous les religieux pour agents.

Ce caractère à la fois belliqueux et prosélytique, joint à l'ardeur passionnée du tempérament, n'imprègne pas seulement les provinces ibériques tombées sous le joug des pâtres de Castille, mais encore s'étend à toute l'expansion coloniale de l'Espagne.

Quand on parle des choses espagnoles, aussi bien au présent qu'au passé, il demeure sur les lèvres un goût stérile et cruel, une odeur de cadavre. Ce peuple eut une ardeur extrême non point à vivre, mais à mourir. Pendant que, pour alimenter les armées de l'Europe, ses chefs de bande dépeuplaient les sierras, tous les

(i) Mariejol, L'Espagne sous Ferdinand et Isabelle.

esprits avides, tous les fc frères de la Côte », enrôlaient le surplus des forces vives vers le pillage des colonies ultra-marines.

Le prosélytisme des moines et des jésuites poussait à la croisade, et le monarque, point central de tous ces efforts, écliafaudait sur le tout cette vaste charpente administrative qui devait, durant de longues années, se perpétuer par la seule puissance de son assemblage, au prix de l'épuisement graduel et total de ce qui n'avait jamais été qu'un fantôme de métropole.

Tandis que le peuple anglais grandissait en nombre et en force, tandis qu'Elisabeth attirait les intelligences étrangères, tandis que toutes les forces de la réforme trouvaient un asile en Hollande ou en Angleterre, l'Espagne répandait sur le monde ses guerriers fanatiques et ses moines intraitables, anémiait l'industrie et le commerce andalous au profit de l'élevage pastoral, persécutait les Morisques et les Juifs, et détruisant à l'extérieur tout ce que rencontrait cet élan de croisade, accomplissait la même œuvre, fût-ce au risque d'un inévitable suicide, à l'intérieur, au cœur même du pays.

D. — Le pillage des Indes.

Il est d'usage d'ériger le système colonial de l'Espagne en bouc émissaire des erreurs que commirent toutes les puissances européennes. Cet usage est tout à fait injuste.

La colonisation espagnole ne fut pas plus cruelle que les autres. Au conti-aire, elle peut s'enorgueillir d'avoir produit un Las Casas, et les effets profonds, la marque indélébile imprimée par elle sur ses territoires d'outremer attestent que sa croisade et ses procédés d'assimilation ont eu le plus fructueux des résultats.

Elle fut avant tout cupide et pillarde. C'est certain. Mais n'a-t-elle pas conservé ce fâcheux renom, uniquement parce que, dans l'universel ravage qui marquait toutes les entreprises, un plus grand nombre d'occasions la tenta?

Si les jugements des historiens doivent donc, pour être impartiaux, lui faire partager une responsabilité qui n'apparaît exclusive que par exagération, il n'en demeure pas moins certain que l'organisation et la méthode espagnole furent fautives.

Demandons-nous en quoi et comment?

Si on jette un coup d'œil sur les procédés qui furent mis en œuvre au Nouveau-Monde dès le lendemain des découvertes de Colomb, on en observe dans toute l'application une tendance uniforme. Sensible chez d'autres peuples, elle reçoit d'ordinaire, dans la doctrine, le nom de « système de l'assimilation ».

Qu'est-ce que l'assimilation? C'est une théorie dogmatique; basée sur le principe d'unité de la nature humaine, elle suppose que toutes les races et tous les milieux s'appuyant sur la même organisation, née de vérités identiques, inscrites par la Divinité ou la Raison dans l'esprit humain, sont aptes à recevoir les mêmes moeurs et les mêmes institutions. L'idée du Progrès n'est qu'un corollaire moderne de ce théorème théologique.

Les Espagnols ont toujours été des assimilateurs. Leur idéal était en soi parfaitement noble. Quelles généreuses intentions, celles qui visaient à tirer les indigènes de leur barbarie! Quel dévouement plus paternel que celui de l'évangélisation? Mais, comme tous les peuples, ils ont, en traduisant ces intentions en actes, exprimé les nuances de leur caractère et de leur tempérament. Leur prosélytisme a espagnolisé le Nouveau-Monde. On

peut dire plus : de même que sur l'Espagne, unifiée et agrandie, facteur européen de premier rang, règne non pas l'Espagnol, type qui n'existe pas, mais le pâtre castillan, descendu de la Sierra en vainqueur, l'épée à la main pour sa dévotion à la croix, et de même que toute la politique de la monarchie en Europe n'est que la projection prosélytique des institutions castillanes, royales, militaires et religieuses, de même le pillage colonial, pratiqué par toutes les puissances, revêt, rigoureusement, en son assimilation systématique, les caractères métropolitains .

Un des types caractéristiques de la société espagnole, que don Quichotte sublimise, c'est celui de l'aventurier. On le retrouve au début de toutes les entreprises, mais il diffère selon la race. Le quaker de la Nouvelle-Ecosse est, lui aussi, un aventurier, mais quelle différence avec notre Adelantado.

Le premier est de visées avant tout sédentaires. Son réalisme natif l'attache où il vit. Qu'il trouve en un nouveau monde un meilleur terrain qu'en sa pauvre Ecosse, et il en fera sans esprit de retour une jîatrie nouvelle. Honneur, prosélytisme, dignités, attachement métropolitain, tous ces éléments ne viendront plus qu'en deuxième rang.

1j' Adelantado est bien différent. C'est, au fond de son âme passionnée, un mystique idéaliste. Il est aussi cupide et à férocité égale, plus cupide même que le quaker, mais, pour tous les pays qu'il traverse et qu'il écume, ce n'est qu'un hôte de passage. Tous les aventuriers pratiquent, plus ou moins, le pillage et la rafle, mais l'Adelantade ne pratique guère autre chose. Il le fait violemment, instantanément, militairement. Là où l'An-

glo-Saxon, moins impatient, s'ingénie à faire pondre la poule aux œufs d'or, l'Espagnol l'égorgé.

Un type excellent et célèbre d'Adelantade, c'est un des conquérants de l'or, François Pizarre, surnommé « le grand marquis ».

Ancien porclier de l'Estramadoure, né à Trujillo vers 1471, il s'associa a Panama avec Diego de Almagro, enfant trouvé, dit-on, soldat aussi obscur que lui, pour une expédition au Pérou. N'était-ce pas là que l'imagination enflammée de tous les aventuriers plaçait le royaume d'El-Dorado, de l'homme tout en or? Un ecclésiastique, Fernando de Luque, vicaire à Panama, les commandita pour lui ou pour un tiers, Gaspard de Espinosa; cette alliance de la croix et du glaive exprime bien toute l'affaire.

La première expédition avorta, mais, sous l'inspiration de don Luque, qui était indécourageable, une deuxième aventure fut tentée. Solennellement, un acte fut dressé par lequel les trois associés, sous l'invocation de Notre-Dame et de la Sainte-Trinité, se partagèrent d'avance les territoires encore inconnus. Le père Luque administra l'eucliaristie aux deux capitaines et cette cérémonie religieuse, illustre d'un exemple bien approprié la psychologie de l'expansion espagnole.

Sous la conduite de Barthélémy Ruiz, pilote de Moguer, ils naviguèrent jusqu'au Rio de San-Juan, puis, impuissants à débarquer devant les forces indigènes, ils se réfugièrent dans les petites îles de Gallo et de Gorgone. Ici sonnèrent les heures dures ; la plupart de ses compagnons abandonnèrent. Autour de Pizarre, il n'en

demeura qu'un peu plus d'une douzaine. Ces braves, ces fervents, attendirent dans les prières l'arrivée problématique d'un vaisseau.

Le secours parvenu ils reprirent leur course et la baie de Tumbez, en leur laissant voir la première cité péruvienne, abondante en métaux précieux, ranima leurs rêves. Hélas, revenus à Panama, ils n'y trouvèrent qu'hostilité et dérision ; Pizarre dut traverser l'Atlantique pour implorer l'intervention roj'ale. Il réussit et, le 26 juillet 1529, une capitulation le nommait gouverneur de la Nouvelle -Castille. Ses quatre frères l'escortèrent, plus orgueilleux, plus avides, plus intrépides l'un que l'autre et, après de nouvelles difficultés, tous poussèrent audacieusement, en i532, jusqu'à Caxamalca, capitale de l'Inca Ataliualpa. Ce dernier avait 40,000 soldats, Pizarre n'en avait pas 200. Mais c'étaient des hommes. Payant d'audace, les drôles invitèrent rinca, mais à une trahison. On se les représente, écoutant la messe, chantant VExsurg-e Domine, avant de s'embusquer et de se ruer sur le gibier ; brigandage qui finit en rançon, environ 88 millions, mais que sanctifiait à leur conscience dévote le subterfuge de la conversion in extremis du veau d'or, vile comédie qui finit par sa mise à mort espagnolement.

Querelles d'usage entre flibustiers, pour le partage du butin. Le sang veut du sang. Almagro et Pizarre se disputent à main armée la ville de Cuzco. Si un des frères Gonzalo Pizarre, s'empare d' Almagro par trahison et le fait, à son tour, mettre à mort, la Corrida continue; peu de temps s'écoule pour la maturité de la vengeance. Un matin les fidèles d' Almagro envahissent le palais, a Le grand marquis » est à déjeuner, sans armes, avec quelques invités. Tout le monde prend la fuite. Le

grand juge se sauve par la fenêtre, la verge de justice en mains, retroussant sa robe. Un des lieutenants, Chaves, court à la porte de l'escalier sans réussir à la verrouiller à temps. Vision de cauchemar. Par l'entrebâillement, on le tue. Puis, dans l'étroit corridor, les conjurés chargent furieusement d'Alcantara, frère utérin de Pizarre. Celui-ci, les mains tremblantes, s'évertue à boucler sa cuirasse. En un éclair la meute est sur lui. Il les contient un instant, le manteau roulé sur son bras gauche, et l'épée qui tournoie couche deux assaillants. Mais, sur la pointe meurtrière, l'un d'eux, E.ada, en précipite un autre, Narvaëz. Aussitôt un troisième le frappe à la gorge tandis que Borregan, passé par derrière, lui brise une bouteille sur la nuque. Les suivants l'achèvent avec fureur et, dans ses dernières convulsions, l'énergique et pieux conquérant trace du sang qui l'inonde une croix sur les dalles. Il meurt, râlant dévotement, la bouche sur ce signe.

Cruauté, piété, le goût de la mort est partout dans ces histoires expressives. L'héroïsme du soldat s'allie à l'extrêrae-onction du prêtre et toute la colonisation espagnole, poème de sang et de mort, ne contiendrait, sous cet aspect farouche de Croisade, en accompagnement, qu'une ruée de cupidités au pillage, si, étendant, ses rayons jusqu'en cette nouvelle Castille, l'astre royal de la Castille espagnole n'interposait entre les trésors d'Eldorado et les mains rapaces des aventuriers, la protection compliquée d'un faisceau d'institutions métropolitaines. Elles jouent dans l'histoire coloniale un rôle important.

E. — La politique coloniale de la Métropole.

Il ne suffit pas de dire que l'Espagne réserva systématiquement aux siens le monopole du pillage, et de

signaler que, de 1492 à 1778, il fallut être Castillan pour s'établir en Amérique; il faut compléter le tableau de la grande monarchie à la fin du XVI^ siècle, en esquissant les grands traits de ce formalisme bureaucratique qui allait, dans sa paperasserie obstinée, arrêter l'élan de la meute.

Comme partout, c'est au nom du E.oi que les conquêtes s'effectuent; ce qui séduit le grand Féodal, c'est la possession de nouvelles provinces, de nouvelles Castilles, de nouvelles terres de la Couronne.

Une partie de ces domaines passe sous son autorité directe, l'autre est donnés en récompense ou bénéfice à des encomenderos pour deux générations. A côté de cette noblesse, la féodalité coloniale trouve comme pouvoir foncier, l'Eglise avec les chapelles, les couvents, les biens de mainmorte. La commune, telle qu'elle existait en Espagne, y transplante son embryon de libertés, son autonomie, ses fueros et ses Cortès.

Mais bientôt, c'est-à-dire dès le milieu du XVP siècle, le pouvoir royal, qui, dans l'Espagne castillane, a réduit noblesse, clergé et communes à n'être plus que les agents fidèles de son autorité, écrase ces germes de liberté coloniale, et transforme tout ce qui veut vivre en une hiérarchie d'agents passifs, administration périphérique dont la seule animation est au centre, dans la métropole, à la Cour.

Les vice-rois du Pérou et du Mexique ont encore, au XVP siècle, des pouvoirs propres, ainsi que les capitaines généraux ou gouverneurs de province; mais, à côté d'eux, le Roi institue des audiencias, corps à la fois administratifs et judiciaires, en relation directe avec Madrid, et travestit en valets de l'autorité les nuées de prêtres et de moines dont les colonies sont couvertes.

Tous ces organismes délibératifs étaient, en somme, impuissants ou pusillanimes. Dans la métropole siégeaient les pouvoirs actifs et même les affaires de médiocre importance devaient traverser l'Océan pour recevoir, toujours fort tard, une apparence de solution.

Mais, trop souvent, hélas, l'administration qui siégeait en Espagne devait, elle aussi, se contenter des dehors de l'autorité.

Le conseil des Indes n'était qu'une Consulte. Le despotisme royal avait réduit les grands corps administratifs à l'état de petits parlements qui délibéraient à perpétuité, comme organes législatifs, administratifs ou judiciaires, mais toujours sous l'impulsion du Eoi. Il y avait le conseil d'Aragon et le conseil de Flandres, celui d'Italie et de Portugal. Il en existait de plus puissants, comme le conseil de l'Inquisition. Mais il en était un plus puissant encore. Image de cette monarchie gigantesque qui n'était qu'une Castille démesurément agrandie, nid de pâtres voués à la conquête et à la violence, le conseil suprême qui les dépassait tous, sans avoir cependant aucune indépendance vis-à-vis du Roi, c'était le conseil de Castille et de Guerre ; il comptait parmi ses dépendances le conseil des Indes.

Aucun acte ne pouvait émaner du conseil des Indes sans la formule d'approbation royale : Como parece. Mais, d'autre part, aucun acte important ne pouvait être transmis dans la Nouvelle-Espagne sans que le conseil eût statué, la plupart du temps toutes chambres réunies (i).

Des attributions universelles du conseil des Indes il faut en détacher deux : celles qui concernent le com-

(i) Scelle, o. c, p. 20.

meree et les finances : les premières, afin de montrer à quels inconvénients cette centralisation allait heurter le négoce; les secondes, afin de souligner leur importance vitale pour cette énorme horlogerie fiscale.

Les fonctions commerciales étaient localisées dans deux institutions qui dépendaient du conseil des Indes : la Casa de contrataciofi et le Consiilado de Séville ou Université des marchands.

Ni l'une ni l'autre n'étaient des créations dues à une centralisation factice. Elles étaient nées de la vie commerciale même. Mais tandis que le Consulado exprimait spontanément ses besoins, la Casa de contrataciofi représentait, à un degré déjà fort gênant, le premier réseau de mailles administratives jeté sur elle sous prétexte de la servir, et qui n'aboutissait guère qu'à l'entraver.

Le principe dit « de l'exclusif colonial » qui réserve jalousement le trafic aux Castillans implique l'exclusion des aubains et la règle était si sévère que les Indes étaient fermées même aux i-eligieux étrangers (i) Séville et Cadix en étaient les marchés et les ports. C'était de là que partaient les vaisseaux admis à la course des Indes. En i5Gi, les expéditions maritimes furent soumises à l'obligation du convoi et réglementées au point qu'il y avait chaque année deux grandes caravanes maritimes.

La première, qui levait l'ancre en avril à destination de Porto Vélo en Terre ferme, marché du Pérou, s'appelait « les Galions », et avait à sa tête un général; la seconde, commandée par un amirauté, s'appelait « la Flotte » et cinglait en septembre vers la Vera Cruz (2).

(1) ScEi.LE, o. c, p. 48. Cédille du 23 mai iSSg.

(2) Scelle, o. c, p. 53.

Dès i5ii, tout navire allant aux Indes dut prendre registre à la Contratacion ; tout ce qu'il contenait, hommes ou choses, devait être porté au manifeste, sous menace de peines et confiscation.

Les commerçants d'Amérique étaient, eux aussi, réunis en Consulados, mais, comme leurs collègues d'Europe, un réseau de réglementation les enserrait étroitement; les affaires dépendaient des convois gouvernementaux.

Les produits européens arrivaient soit par la Flotte, soit par les Galions. Si nous prenons l'itinéraire de ceux-ci, on voit qu'ils touchaient d'abord à Carthagène, dans le golfe de Darien. De là, par la rivière Magdalena ou la mer, on desservait la Colombie, le Venezuela, la Nouvelle- Grenade. Des navires ravitaillaient Porto Vélo. Les marchands de l'intérieur descendaient vers la mer des Caraïbes, ceux du Pérou et du Chili s'embarquaient à Calao sur la flotte de la mer du Sud que rejoignait, à Payta (Quito), le Navio del Oro, le navire de l'or, qui allait à Panama.

Tout ce monde se réunissait, vaste foire, à Porto Vélo. L'escadre de la mer du Sud ramenait les marchands du Pérou et les Galions repassant par Carthagène d'abord, ensuite par Cuba, s'unissaient, en juin, à ceux de la Nouvelle-Espagne pour arriver à San Lucas en automne.

Ce système médiéval, qui se réclamait de l'insécurité des navigations isolées, ravitaillait fort mal les colonies et favorisait la fraude. Rien ne pouvait être rapporté des Indes sans vérification, par les officiers de la Contratacion, de toutes les opérations faites. A l'arrivée comme au départ, le non-enregistrement entraînait des peines, notamment, et toujours, la confiscation.

Aussi la contrebande fit-elle son apparition partout, en Amérique et à Séville.

Le ligottement de toute initiative devait être d'autant plus fatal au. commerce, que le gouvernement, ne cédant que trop souvent à la tentation d'abuser de son contrôle, alla Jusqu'à pactiser avec la fraude et à prélever, à forfait, 10 et II p. c. de tous les arrivages, sans motif plus sérieux que celui d'une contrebande avérée. Cela s'appelait l'induit.

Au fond, le développement des transactions était le plus faible souci des institutions espagnoles. L'essentiel était, par la rafle et l'impôt, de grossir le Trésor. Le Conseil des Indes était, avant tout, une Cour des comptes. Almoxarifazgo, droit d'entrée et de sortie; averia, droit de convoi, contrats d'asiento ou d'affermage, pour la traite négrière notamment, droits directs de la Couronne, spécialement dans les mines de métaux précieux ; tout, taxes et licences, convergeait vers la même fin : mettre à la disposition de la royauté castillane des sommes énormes, dont elle employait aussitôt la prodigieuse puissance de conviction à des propagandes orthodoxes. Prodige qui s'exprimait surtout en faisant miraculeusement hausser les prix, en tuant l'industrie indigène, en affamant les pauvres gens (i).

Le travail national, débordé par la concurrence étrangère, protestait à grands cris; une politique économique tortueuse, étroite, rapace et sournoise, s'ingéniait, par une apparente protection, à lui donner la satisfaction illusoire d'une apparente exclusion des étrangers.

Hélas, ici comme aux colonies, la force des choses perça les mots; tandis qu'en Angleterre une concorde patriotique groupait spontanément, dans un magnifique

(i) Haébler, Die wirthschaftUche Blûthe Spaniens in X VleJahrh.,

p. 44 et s., i64 et s.

effort national, mille éléments pérégrins d'origine hétéroclite, le sol espagnol, jalousement gardé par la rigueur de ses lois, allait voir s'émietter sa force. Derrière ses commerçants réglementaires et orthodoxes, on entrevoit tout un braconnage occulte; officiellement, vis-à-vis du fisc, ils sont tout. Mais le fisc est aisément aveugle. Oui, ce sont des Espagnols, mais des facteurs, des commis, des courtiers; Castillans de nom, peut-être, juifs le plus souvent, simples valets de maisons étrangères, poursuivant une politique égoïste, déprédatrice, antiespagnole avant tout.

§ 3. — L'âge de V Atlantique.

Préambule.

Il y a quelque chose de vrai dans la division de l'histoire économique du monde en trois âges : l'époque méditerranéenne, l'âge de l'Atlantique et, de nos jours, celui du Pacifique. Les premières années du XVP siècle marquent définitivement le déclin de l'Orient grec, la décadence latine de Venise et le recul des Italiens.

Durant tout le moyen âge, à travers ses agitations jalouses, l'Italie était demeurée l'étoile de la civilisation. La splendeur de son art n'eut d'égal que l'audace de ses entreprises. Siennois, Florentins, Génois étaient marchands et banquiers du monde, et les foires d'Occident, brumeuses succursales de leur multiple activité, ne luisaient qu'en reflets modestes.

De ces maisons de banque, de ces armements et de ces entrepôts de marchandises, Venise avait, durant les derniers siècles, pris la tête en accaparant, grâce à ses stations levantines, la pénétration européenne en Asie. D'autre part, tandis que Toscans et Lombards, plus

proches, vivaient de la Belgique et de la France, Venise entretenait avec la Hanse allemande, tant par terre que par mer, des relations particulièrement étroites. Ainsi la cité de l'Adriatique était à la fois porte de l'Orient et porte de l'Occident. Cette double direction, deux édifices vénitiens la symbolisent : le Fondaco dei Turchi et le Fondaco dei Tedeschi{i). On en voit encore le bâtiment massif, au bord du Grand Canal, près du Rialto. Là s'arrêtaient les marchands de la haute Allemagne. Familiers du grand entrepôt de l'Adriatique, ils venaient de Nuremberg ou d'Augsbourg et représentaient un centre économique puissant, le pivot gibelin, le cœur de l'Empire.

Quand, à travers l'anarchie et l'hostilité turques, les caravanes qui ne circulaient plus cessèrent d'alimenter les fondacs vénitiens, et que le contact avec les Indes dont vivaient Gênes et Venise, fut en péril, tous ces marchands, tous ces banquiers, tous ces capitaines s'ingénièrent à travers de nouveaux chemins pour le rétablir à leur profit.

C'est ainsi que nous trouvons parmi les aventuriers au service des Conquistadors presque autant de marchands italiens que d'adelantades espagnols, et Christophe Colomb, Génois.

Mais, dans ce transport d'énergies des côtes de la Méditerranée à celles de l'Atlantique, il faut insister sur le rôle que jouèrent les marchands de Nuremberg et d'Augsbourg ; il dépassa de beaucoup, en influence économique et même politique, les entreprises italiennes les plus audacieuses.

(i) Der Fondaco dei Tedeschi in Venedig, par D' Simonsfeld, Stuttgart, 1887.

Coupés de leur communications avec l'Orient, emportés dans la décadence vénitienne que les premières années du XVP siècle commencent à rendre sensible, les marchands allemands s'installent dans les nouveaux marchés que baigne l'Atlantique, à Lisbonne d'un côté, à Anvers de l'autre.

Nous prendrons, comme exemple typique de cette transplantation, l'histoire de la plus grande puissance financière du temps, de cette richissime maison des Fugger,dont le nom était, au XVP siècle, aussi célèbre que celui de Rothschild il y a trente ans.

A. — L'époque des Fugger (i).

Dès i5o3, les Welser, les Vôhlin, d'autres marchands encore de la haute Allemagne, obtinrent, du roi Manuel, de Portugal, le droit d'établir des succursales à Lisbonne et, à l'imitation des trafiquants italiens, notamment de Carducci et de Bartholomeo Marchione, de Florence, ils participent, en i5o5, au capital nécessaire à l'expédition d'une flotte vers les Indes. Parmi les noms allemands qui s'y retrouvent, on lit ceux de Hochstetter et des Imhof, et aussi le nom de Fugger.

Les Fugger, vers la fin du XV^ siècle, devenus déjà de riches marchands d'Augsbourg, n'étaient un siècle auparavant que d'assez modestes tisserands venus de leur village (2), et ayant prospéré en ajoutant à leur métier les bénéfices du commerce.

(i) Pour toute cette partie il est bon de consulter, outre la magistrale étude d'EHRENBERG, Das Zeitalter der Fugger, deux volumes, 1896, les travaux de C. HaebI/ER, notamment Die Geschichte der Fuggerschen Handlung in Spanien et de Schulte, Die Fugger in Rom.

(2) Langen ou Graben.

Les étoffes, depuis la futaine grossière jusqu'au drap fin des Flandres et au velours d'Italie, se négociaient alors avec profit sur le marché d'Augsbourg où abondaient le lin, venu d'Ulm, place voisine, et le coton, amené d'Orient, par le Fondaco vénitien dei Tedeschi; et, sans doute, les premiers Fugger ne firent-ils qu'ajouter à leur tissage familial d'heureuses sï>éculations sur la matière même de leur industrie.

Mais, à cette époque les mines d'argent, de fer et de cuivre qui étaient au Tyrol, depuis des siècles, faiblement exploitées par des mineurs locaux, furent successivement rachetées, dans le but d'assurer, en destination d'outre-mer, une puissante valeur d'échange. Les acquéreurs, des marchands d'Augsbourg, donnèrent à cette extraction languissante un tour systématique où on s'accorde à voir une des premières expressions modernes de l'industrie capitaliste. Dès 144^, les Fugger s'intéressent dans la principale de ces mines, à Schwaz, en Tyrol, grâce à l'intermédiaire, dit-on, d'un de leurs parents maternels, Bilssinger, maître es monnaies, et ils élargissent leur rayon vers Milan, Nuremberg et Breslau.

C'était l'heure où le besoin de métal précieux allait grandir non seulement par suite des plus vastes possibilités d'échanges, ou par le perfectionnement de la frappe monétaire, apparition des testoni, des « gros », mais encore par suite d'une industrialisation des armées. Avec la poudre, les mousquets et les canons, naquirent un art mercantile de la guerre, de véritables chefs d'industrie, les condottiers, un prolétariat, les lansquenets, des grèves, des mutineries et des rébellions. La haute paie des bandes nécessite un mouvement prodigieux d'or et d'argent. La formation territoriale

des grands États qui rend endémique la grande guerre, réduit les finances des maisons princières à la disette permanente.

Les maîtres du Tyrol, notamment le duc Sigismoud, étaient soumis comme les autres à cette cruelle maladie, mais, ayant des mines, ils trouvèrent commode d'engager la production future chez un certain nombre de marchands d'Augsbourg, Nous voyons ainsi, en 1487, les Fugger entrer pour la première fois en relations avec les Habsbourg. Ce fait est des plus importants, non seulement pour leur histoire, mais pour l'Histoire; les destinées financières de la maison des Fugger accompagneront, comme un écho fidèle, les vicissitudes de la monarchie austro-espagnole.

Cependant, dès 1476, ils sont en rapports, non pas avec ceux qui exprimeront le mieux l'élargissement du Féodalisme laïque, les Empereurs, mais avec les chefs du Féodalisme clérical : les Papes.

Durant tout le moyen âge, la Caméra apostolica (i), appelée justement mater pecuniarum, n'est qu'une puissante banque de dépôts : butin dont les différentes cités toscanes se disputent âprement la disposition et le contrôle.

Mais, au XV® siècle, Florence, qui l'a emporté sur toutes ses voisines, commence à donner des signes de décadence industrielle d'abord, financière ensuite.

Assurément, ils se défendent. Tandis que, avec la découverte de l'Amérique, les banquiers florentins tentent de reporter leur influence vers le Portugal et l'Espagne, ils s'efforcent aussi de regagner, du côté d'Anvers, la situation prépondérante qu'ils occupaient aux

(i) WoKER, Das kirchliche Finanzwesen der Pàpste.

Pays-Bas au temps de la grande gloire de Bruges; on les trouve en Angleterre et même sur la Baltique.

Mais si les Ruccellai s'installent comme facteurs des Médicis à Lubeck, si Gualterotti, de Florence, est, au début du XVP siècle, une des puissances d'Anvers, les marchands et les financiers du Nord descendent en Italie avec les bandes de lansquenets. On voit, comme correspondants de la Curie, Victor Bacliaren, de Cambrai, Arnold Strapper, Liévin van Dael et, surtout, la maison Guillaume Pétri et Compagnie, de Malines.

Mais les commerçants d'Augsbourg et spécialement les Fugger devaient éclipser les Belges, dès le moment où le centre politique de la monarchie austro-espagnole, déjeté vers Cadix et Se ville, cessa de coïncider avec son centre économique : Anvers.

Leur situation de producteurs de métaux précieux les avantageait puissamment. Rien de plus aisé que de se charger des paiements en espèces que la Curie romaine devait faire en Allemagne, Hongrie, Scandinavie, Pologne. Point n'était besoin que Rome expédiât de l'or ou de l'argent. Les Fugger avaient leurs succursales de Milan, de Venise, de Breslau, et leur situation devint tout à fait favorable le jour où, vers i495, ils se lièrent par un mariage à Cracovie avec la famille de Jean Thurzo de Bethléemfalva, propriétaire de mines de cuivre dans la haute Hongrie, alliance qui leur ouvrait tout le nord-est de l'Europe, y compris la Russie.

En 1498, nous les voyons à la tête d'un syndicat du cuivre qui accapare le marché de Venise et c'est vers la même époque que le rôle des Fugger croît dans les affaires de la Curie romaine.

En i5oi, ils prêtent une grande partie des fonds nécessaires à la guerre conduite contre les Turcs par

Venise et le roi deHongrie, Vladislas, à l'intervention du Pape. Leur influence prédomine quand, à Alexandre VI, qui favorisait les Siennois, succède Pie III, grand ami des Allemands, et, enfin, Jules II, dont on prétend qu'il ne fut pas élu sans le secours de l'argent. On ajoute même que les Fugger le fournirent.

En i5o7, il avait chez eux 100,000 ducats en dépôt et quand Léon X eut la tiare et l'anneau, les Fugger étaient devenus indispensables. La vente des indulgences qui provoque la Réforme ramène leur nom. Tetzel, le fameux prêcheur qui suscita Luther, voyageait avec un agent des Fugger. Apres chaque opération, il comptait et partageait l'argent.

Comme on les trouve dans les coulisses de la Réforme, on les voit, génies familiers des Habsbourg, attester dans l'élection de Charles à l'Empire la puissance corruptrice de l'argent, alors, plus efficace qu'aujourd'hui, Dieu merci. Il s'en fallut de peu que François P'" réussit. Mais les Electeurs voulaient du bon argent ou de bonnes garanties sur les marchands allemands, et les Fugger veillaient, dévoués aux Habsbourg, maîtres de leurs mines du Tyrol, suzerains de leur repaire.

L'élection coûta 85o,ooo florins, dont 543, 000 venaient des Fugger. Et on parle de nos maigres corruptions électorales!

Du coup, la maison acquit une prépondérance qui, à la mort de Jacob Fugger, son chef, le 3o décembre i525, offrait, pour la première fois, le spectacle d'une grande puissance financière internationale.

Par les Thurzo, elle contrôlait la Pologne, la Hongrie,

de même la Livonie et la Scandinavie, Danzig, Liibeck,

la Silésie ; Amsterdam et les Pays-Bas appelaient Jacob

le roi du cuivre. Partout où planent victorieuses les

aigles noires de la maison impériale on voit suivre, en vol d'abeilles diligentes, les agents de la maison de banque. On les trouve d'abord, en ce premier quart du XVP siècle, dans la patrie du féodal belge, leur obligé, Charles-Quint. Mais quand le Gantois se fait Castillan, les Fugger l'accompagnent. Pour l'argent, il n'y a pas de Pyrénées; en i524, ils obtiennent, à i35,ooo ducats, l'affermage des Maestragos, revenus de la couronne sur les ordres militaires de Saint-Jacques de Compostelle, d'Alcantara et de Calatrava.

Leur fortune, comme l'empire, s'espagnolise. Elle a, du reste, cru prodigieusement. En i5ii, elle comprenait un total de 245,468 florins; en 1527, dix-sept années plus tard, elle monte à 1,824,411 florins, soit un gain de 927 p. c.

Ces énormes bénéfices provenaient avant tout du commerce de l'argent, mais il faut, pour en comprendre le succès, ajouter que, avec une intelligence tout à fait moderne, ils firent reposer leur supériorité sur un système de renseignements par poste et courriers privés, qui faisait de leurs bureaux le centre le mieux informé de l'Europe et même du monde.

Il faut ajouter aussi que, non seulement cette information exceptionnelle les mit hors pair dans les affaires d'argent, mais aussi dans le commerce de marchandises, épices lointaines ou même affaires locales de tissus qui avaient été le premier degré de leur fortune.

En un mot, cette grande puissance financière, première apparition de l'âge capitaliste, porte la marque de celui-ci. L'époque moderne se distingue par la supériorité de ceux qui peuvent s'assurer le contrôle sur tous les échanges. Les Fugger, en disposant à la fois, d'abord des relations les plus rapides dans l'espace et,

ensuite, de la monnaie, cristallisation et expression de la valeur dans le temps, contrôlaient puissamment les deux aspects caractéristiques des échanges modernes. Ils portent en leurs procédés la gestation de toute la finance présente.

B. — La Bourse d'Anvers.

Il serait tout à fait inexact de borner aux Fugger l'étude de la poussée capitaliste qui déplace l'axe des affaires, au début du XVP siècle, vers l'Atlantique, sur les deux points extrêmes des Pays-Bas et de l'Espagne.

Leur exemple fut le plus retentissant, mais à côté d'eux nous relevons une foule de satellites ou d'astres secondaires, comme les Meuting, les Paumgartner, les Manlich, les Adler, les Rem, les Herbrot, les Tuclier.

Détaclions-en quelques-uns, non pour faire des monographies, mais pour détailler ce déplacement vers l'Ouest.

Prenons les Welser. Vieille famille commerçante d'Augsbourg, ils ont, comme les Fugger, entrepris l'exploitation de mines d'argent, mais ils se tournent rapidement vers les horizons atlantiques. Nous les trouvons au début du XVI^ siècle organisant de Lisbonne des expéditions vers les Indes que bientôt le Roi de Portugal entrave. Nous les rencontrons aussi à côté des Fugger comme banquiers de la maison d'Espagne. Mais, dès 1007, ils ne se contentent pas d'Augsbourg et de Nuremberg, ils s'installent près de la cathédrale d'Anvers, dans la maison La Rose d'or, « de gulden Roose », avec un facteur actif, Lucas Rem et, comme les Fugger, ils sont partout : à Lisbonne, Dantzig, Venise, Milan, Rome, Genève, Fribourg, Berne, Zurich, Saragosse et Lyon.

Les Hôclistetter, eux aussi, dès la fin du XV® siècle, s'installent à Anvers (i), et régissent les relations si importantes avec Lisbonne. Les Herwart, vers i5ii, font de même, ainsi que Ilieronymus Seiler, Sébastien Neidhart, les Haug, les Tuclier, et les Imhof, installés « op 't Klapdorp ».

Vers i53o, pendant qu'à ce jeu Venise est de plus en plus désertée, Anvers grandit. En elle se concentrent toutes les énergies économiques des nations, occidentales, reportées vers l'Atlantique. Elle devient, en quelques années, métropole du Monde.

Certes, l'activité levantine est encore vivace; mais refoulée de Constantinople et désaxée vers l'ouest, la ligne des communications ne passe plus par Venise, ni par Augsbourg. L'ouest de la Méditerranée et les pays dépendant du Rhône deviennent des privilégiés. Toute l'économie levantine entamée sur ses débouchés orientaux par les hostilités turques et barbaresques, se replie en arrière dans le coin de Méditerranée provençale, qui, étant le plus éloigné des pirates, présente l'abri le plus sûr. Le port de Marseille grandit, les financiers génois, Lyon, riche place de commerce, puissante cité d'industrie, vont supplanter Florence. La fière ville du Lys Rouge n'était plus qu'une place de banquiers. Rien n'est plus facile à transférer qu'un marché d'argent. La cité tout entière, soieries et ducats, se transporte à Lyon. Les bandes françaises d'ordonnance, qui descendirent en Italie, ne savaient pas quel prodigieux butin elles allaient rapporter dans le vcjt de leurs drapeaux.

Un mariage célèbre exprimera cette poussée toscane : Catherine de Médicis, reine de France.

* (i) Il existe encore à Anvers une Hôclistetter straat.

Si Florence se vide au profit de Lyon, Venise se déserte pour Anvers. Le Fondaco dei Tedeschi s'installe à la Nieuwe Beurs.

Le principal trait du développement d'Anvers au XVP siècle, aussi prodigieux que soudain, c'est l'afflux des étrangers. Allemands, Néerlandais, Portugais, Espagnols et Anglais. Leur déracinement, leur dénationalisation relative accuse la transformation qui s'est faite dans les mœurs.

A Bruges, à Venise, la base du commerce est la maison commune à tous les étrangers d'une même origine. C'est, caravansérails d'Orient, kapôleia antiques, fondaco vénitien, à la fois un hôtel, un magasin, un bureau de change, un entrepôt. Les facteurs envoyés de l'étranger y font un commun ménage. Ce sont des commis voyageurs. Chacun d'eux est mandataire d'une maison.

Cent ans après, à Anvers, les étrangers affluent, mais ils cessent de se localiser en « nations », ou d'être au service d'une seule entreprise. Le courtage et le change ne sont plus monopoles de corporations indigènes. Ils entrent dans le domaine de tous.

Les étrangers, les Allemands surtout, s'allient aux régnicoles qui leur confient des capitaux en dépôt, et ce pêle-mêle de gens s'engage de plus en plus dans le commerce des espèces ; si bien que, en peu de temps, le trafic de marchandises est relativement délaissé. Le port tend à devenir de plus en plus une Bourse et surtout une Banque. Un siècle auparavant, le change se réglait sur Venise. Maintenant, il se dirige, vers Lyon pour partie, avant tout sur Anvers (i).

Guichardin a tracé de la métropole de l'Occident un

(i) Jastrow, Die Welthandelstrassen. Berlin, Simion, 1887.

excellent tableau, en i566, au moment où s'affirmait, irrésistible, l'ascension de prospérité.

Anvers est cosmopolite. Outre les gens du paj-s, richement vêtus et reconnaissables à leurs bonnets, à leurs courts manteaux de fourrure et à leurs liaut-de-chausses en chamois, il y a pour le commerce de marchandises beaucoup de Français et plus de mille négociants allemands, des Danois, Osterlins, Espagnols ou Portugal lois, des Italiens, en longues robes orientales et, les Anglais enfin, en fraise blanche et feutre noir. Pour le commerce d'argent, « qui mène l'autre », on retrouve, «outre les Focquers (i), Allemands d'Augsbourg », les facteurs des principaux chefs d'Etat : Jaspar Schetz et Jan Lopez Gallo de Maie, pour le Roj' d'Espagne; Francisco Pesoa, pour le Roy de Portugal ; « Thomas Grassan )) (2), pour la Reine d'Angleterre.

Commerce d'argent, commerce de marchandises ne sont plus limités comme au moj^en âge, aux temps de foire. Deux fois par an, autrefois, à la Pentecôte au printemps, à la Saint-Remy en automne, cinquante ou soixante vaisseaux anglais apportaient la marée équinoxiale de leurs draps. Au XVP siècle, en outre, il y a un trafic venu des quatre points cardinaux. Tout d'abord, les Italiens qui, durant les siècles précédents, ont monopolisé le commerce du Levant. D'Ancône, de Bologne viennent épiées, drogues, cotons, soies, draps d'or et d'argent. De Venise, girofle, cannelle, noix muscades, gingembre, rhubarbe, casse, agarico, sang de dragon, mummia, feuille séné, colloquinte, scamoné, tutie, mithridath, thériaque, draps de soie, camelots,

(i) Les Fiigger.

(2) Thomas Gresham.

tapis, samis, écarlates, cotons, indigo. De Naples et de Sicile, soie, safran, galle et vin. De Milan, draps de soie et d'or, fiitaines, draps fins, riz, armures, merceries, fromages. De Florence, draps de soie et d'argent frisés et filés, soies, capitons et filoselle, peaux et martres. De Gênes, velours, dra^^s et satins, draps de soie de Mantone et de Lucques, Luiles de Fouilles, soufre, étain, alun, plomb, garance, cire, lin, suif, poisson salé...

Mais le transfert de l'expansion maritime vers l'Atlantique a enraj'é le développement du commerce méditerranéen. « Les Vénitiens, dit Guichardin, souloient, devant que tel commerce leur fut empêché par le Roy de Portugal, conduire par mer toutes les épices et presque toutes drogues. » L'Espagne et le Portugal les ont, en effet, accaparées. D'Espagne, outre la laine, dit encore Guichardin, « amène-t-on sortes incroyables de marchandises », joyaux et perles, or, argent pur, cochenille, salsepareille, santal et, en somme, plus abondantes, moins fines et à meilleur prix, la plupart des choses que nous venons de citer, concurrence dont l'Italie se trouve nsLVTêe gravement.

Les Portugais, maîtres des Indes orientales, achèvent d'entamer les positions italiennes en expédiant tous les ans, à Anvers, pour plus d'un million d'écus.

Du côté de l'Occident, le principal afflux est celui des drapiers anglais. « La quantité des draps qu'on amène d'iceluy Royaume est chose merveilleuse... ils monteraient par an plus de quatre millions d'or... Compté le bailler et le prendre, le commerce qu'a l'Angleterre avec ces Pays bas monte chaque année plus de douze millions d'écus (i). »

(i) Guichardin, op. cit.

Les Allemands et les Français sont laissés fort en arrière. Certes, en grandes quantités, le monopole osterlin des Fugger y dirige le cuivre; de la Baltique affluent les blés, l'ambre, les fourrures ; la France expédie le sel de Bruage et les vins bordelais, mais le poivre portugais, le cuivre allemand, n'ont pas l'importance des marchandises britanniques. Qu'est-ce que tout cela contre les draps anglais?

La Banque elle-même y est subordonnée malgré la popularisation du commerce de l'argent. Il y a deux Bourses à Anvers, la vieille Bourse et la nouvelle. Celle-ci qui se tient une heure après la précédente, traite du change et des dépôts. C'est la Bourse de l'argent, celle que fréquentent les spéculateurs italiens, espagnols, allemands surtout. A l'autre, on achète et on vend des marchandises, et ce n'est pas une pure coïncidence si celle-ci se tient dans un bâtiment qui s'appelle la Bourse des Anglais. La destinée de ces deux marchés et, en quelque manière, leur rivalité, entraîne, avec elle, toutes les destinées d'Anvers. Plus le contrôle du trafic des marchandises diminue au profit des affaires de banque et plus le véritable trafic échappe aux Anversois. Les Anglais, détenteurs du produit le plus demandé, n'auront pas graud'chose à faire pour communiquer directement de Londres avec les Levantins et les Orientaux. Le transfert du marché de rOude Beurs anversoise, au quai de la Tamise, se fera sans secousse, et par un comble de sottise, dont les déplorables effets contribueront à fixer pour longtemps la politique économique dans la religion de la balance du commerce, les Anversois de la Xieuwe Beurs prêteront aux Anglais l'argent dont ceux-ci vont se servir pour les battre. Les Anversois se laisseront aisément

faire : « Ce sont personnes humaines, civiles, ingénieuses, promptes à imiter l'étranger, faciles à faire parentage avec lui (i) « et qui vivent « pour le jourd'iiuy ». Affamés de nopces et de danses, et sans politique prévoyante, ce nœud de marchands n'est pas un nid de fourmis mais un pêle-mêle de cigales. Combien durera leur luxueux tumulte? L'espace d'un matin?

En 1576, Guichardin le constate avec mélancolie et ce n'est déjà j)lus une prophétie, le sonnet qui sert de dédicace à son œuvre (2). Ce dernier vers, si pessimiste, comme il retentit puissamment, ô belle Anvers : Briefve auras vie, hélas, et fortune en ce monde!

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