C. — Sir Thomas Gresham
A l'intérieur du royaume, Cecil, dont nous avons déjà parlé, à l'extérieur, sir Thomas Gresham, tels sont les deux piliers qui supportent les lourds débuts de l'impérialisme anglais. L'un d'eux agit directement sur les conseils de la Couronne, l'autre prépare, en Brabant, la suite des événements qui va transporter la Bourse des Anglais dans leur propre pays. C'est une sorte d'ambas-
(i) Guichardin, op. cit.
(2) Rends grâce a Dieu très humble et louange condigne — D'un tant preclare don, et ample, ô belle Anvers — Que de tous les pais que sont en l'univers — Richesses tu reçois et en es souveraine.— Poursui ta course, et tends victorieuse et digne, — Au comble de grandeur Mais cependant divers — Ne trouvras, que tant plus (note moi bien ces vers) — Tu t'eleves et prens force et s'accroist ton domine — Tant plus sois vigilante et jalouse procure — Qu'en si prospère état tes fils par aventure — Ne changent s'enivrant un estre tant joconde. — Car s'ils sont orgueilleux, injustes, déceveurs — A Bacchus adonnez, de l'autrui ravisseurs — Briefve auras vie (hélas) et fortune en ce monde.
Guichardin (1078).
sadenr du commerce, un missionnaire in partibus infidelium.
La famille Gresham était originaire des environs de Norfolk. Là, dès le début du XII^ siècle, était venu s'établir un grand nombre de tisserands flamands ; leur influence est demeurée sensible dans l'areliitecture locale. Ils introduisirent notamment l'usage de la brique (i).
Les relations avec la Belgique s'étaient ressenties de cette origine. Les quatre fils de John Gresham, l'ancêtre, se vouent à la carrière commerciale et spécialement au trafic avec les Paj's-Bas. Thomas Gresham, un des petits-fils, naquit vers 1019 à Londres. Orphelin de sa mère, élevé à Cambridge, nous le retrouvons à vingtcinq ans, membre de la Mercer's Company, et chargé de missions commerciales sur le continent. Mais son rôle et son influence publique ne commencent que le jour où il est nommé facteur royal d'Angleterre à Anvers, en i55i.
C'était un poste de confiance et une véritable ambassade. Son prédécesseur, StephenVaughan, mort en i55o, avait eu sa principale résidence à Augsbourg, et faisait des affaires avec les banquiers haut allemands, notamment les Fugger.
Mais la haute Allemagne décline au profit des Pays- Bas. En lui succédant, Gresham se fixe à Anvers où il vit sur un pied de libéralité fastueuse.
En riche gentilhomme, tel il est peint par Antonio Moro; son pourpoint de velours et de satin, son bonnet noir, font ressortir l'orfèvrerie de ses bijoux et de ses armes ; dans sa longue figure à barbe roussâtre luisent
(i) BuRGON, Life and times of Sir Th. Gresham. — Londres, Jennings, 1889.
des yeux bruns. Son grand ami est un Flamand, Gaspard Sclietz, seigneur deGrobbendonck,et facteur de Charles- Quint.
A l'arrivée de Marie Tudor sur le trône, la faction Cecil, dont faisait partie l'antipapiste Gresliam, se trouve en disgrâce. Ses talents de négociateur le font néanmoins maintenir en cliarge, au moins de manière intermittente. Mais sa période d'activité véritable commence avec le règne d'Elisabeth, c'est-à-dire avec la toute-puissance de Cecil. Pourtant, Sir Thomas, négociant de tradition, est loin d'abandonner ses affaires de Lombard street, confiées à un facteur.
Nous ne sommes pas exactement éclairés sur les opérations qu'il traita pour le compte de la Reine. Nous savons qu'il était question de prêts faits à la Cour d'Angleterre. Mais quelle que soit la gloire dont la patrie reconnaissante a auréolé sa figure, Gresham fut une manière d'esj)ion qai semble avoir surtout corrompu un certain nombre de manieurs d'argent, comme Schetz ou YanDale(i). Fiez-vous au patriotisme des financiers! Bien qu'étant les argentiersde Philippe II, ils paraissent avoir fait mainte affaire avec ses ennemis. Il n'y a pas de malhonnête profit. Pourquoi s'inquiéter, du reste? L'Anglais avait une table fastueuse, un bon garçonnisme, qui endormait les méfiances. Il buvait intrépidement, et son inaltérable sang-froid desserrait les bouches les mieux closes. Son bon vin ne fit-il pas jaser un jour Guillaume d'Orange? Délier la langue du Taciturne!
Au début de sou séjour à Anvers, il s'agit de prêter de fortes sommes à la Couronne d'Angleterre; mais si les prêts à Philippe II s'évaporent en propagandes
(i) Nous négligeons Dansell, qui ne fit que passer.
lointaines, les 75,000 livres que Gresham obtient sont destinées à la frappe de monnaies anglaises. Ainsi, le marché de Londres assure et épure son crédit. Tandis que le roi Philippe, perpétuellement endetté, offre le type du mauvais paj'^eur qui conduit l'Espagne à la banqueroute, la reine Elisabeth, mesquinement, mais sûrement économe, acquitte assez régulièrement ses échéances.
Anvers est riche, assurément. Mais l'œil de Gresham, aussi perspicace que celai de Guichardin, voit clairement sur quoi cette prospérité repose. Quelle résistance peuvent offrir à la première tourmente européenne ces spéculateurs anversois? Ils font des affaires de banque, mais lesquelles? Des placements de dépôts, à la manière des paysans de nos campagnes qui vont imprudemment porter leur argent chez le notaire. Celui-ci leur paie un intérêt et lie sa fortune à celle d'un financier. Gare la débâcle ! A la première panique, la foule des déposants assiège les guichets. Que faire si l'argent a passé dans les caisses sans fond de la monarchie espagnole?
Certes, à côté de cette perte de forces vives, fuite qui gaspille en aventures l'argent des Pays-Bas, il y a un fond robuste d'industrie et un vaste commerce de marchandises. C'est le bas de laine brabançon. Tant que l'Escaut verra, par centaines, les navires osterlins et levantins, les apprêteurs de drap répareront les désastres. Mais d'où vient la matière du commerce et de l'industrie? D'Angleterre. Et quelle est la situation des marchands anglais et flamands? Elle s'exprime parla rivalité de deux groupements célèbres, la Hanse et les Merchant Adventurers. Or, la Hanse, autrefois toute puissante à Londres, puisqu'elle en j^orta le nom, a décliné avec l'industrie drapière du continent, au point
de n'être plus qu'une ombre. Par contre, les Mercliant Adventurers, exprimant l'ascension concurrente de l'industrie anglaise, ont pris l'offensive et passé le détroit. Fixés d'abord à Bruges, et dégoûtés par les vexations de leurs concurrents, ils émigrent à Anvers et Bruges en meurt. Leurs draps bruts y entraînent la création d'industries de finissage, qui, avec les tissages du plat pays, achèvent de ruiner les chefs villes de Flandre, Mais que les Anglais cessent d'apporter leurs draps, et, à son tour, l'industrie anversoise est morte !
Le commerce des marchandises n'est guère plus solide. L'arrivée des cargaisons dans l'Escaut suppose la liberté des mers, c'est-à-dire une flotte brabançonne. Or, il n'y a pas de navires anversois.
Au contraire, les bouches du fleuve sont gardées par des marins zélaudais, envieux et jaloux de la cité de l'Escaut. Au premier signal, ils se transformeront en pirates. En outre, le négoce des marchandises qui affluent des quatre points cardinaux repose sur l'arrivée des draps anglais.
De quel côté que se tourne l'œil observateur de Gresham le marchand, il constate que les atouts de la partie sont dans les mains de ses compatriotes. Chaque année leur position se renforce, tant du côté du marché monétaire que des marchandises. Il leur faut un débouché continental assurément, mais Anvers n'est pas indispensable. Ce sera Calais, Emden ou Hambourg. Et, tandis que Français ou Allemands se disputeront la passagère aubaine, le marché de Londres, tiers larron, ne cessera de grandir.
Dès i558, du reste, sir Thomas Gresham a reporté le centre de ses affaires de la Nieuwe Beurs à Lombard Street. Il laisse à Anvers un autre lui-môme, le facteur
Richard Clougli. Mais il semble que ce soit pour sarveiller le déménagement. Elisabeth ne fait plus d'affaires chez nous que pour y contrecarrer les opérations financières de Philippe. C'est sur les ennemis de l'Espagne qu'elle s'appuie. Elle cherche son crédit dans la basse Allemagne, en lui faisant espérer l'étape anversoise des draps et surtout, idée saine et féconde, à Londres même, chez les siens.
Qu'importe à sir Thomas Gresham que les affaires déclinent sur la place d'Anvers? Ne doit-il pas se réjouir de l'immigration qui, déjà sensible auparavant, couvre tout à coup, après l'exécution du comte d'Egmont, l'Angleterre d'une débandade de fugitifs? De tous ceux qu'il a croisés sur la place de Meir, antipapistes comme lui, la plupart sont venus le rejoindre. Par ce fait, le marché d'Anvers est déjà transféré à Londres. Mais sir Thomas Gresham tiendra à symboliser l'événement par une construction matérielle.
Déjà, en i534, sir Richard Gresham, son père, qui avait habité Anvers, avait tenté de construire, à l'imitation de la métropole brabançonne, une Bourse à Londres. Le fils va pieusement réaliser l'idéal du père.
C'est lui qui, à côté de Lombard. Street, la vieille Bourse, ancien cours des choses, bâtit le Royal Exchange, la Bourse moderne, le nouveau cours; et les détails de cette édification sont eux-mêmes symboliques.
La monnaie qui s'y change a été faite, et avec le crédit anversois, et avec l'or des galions d'Albe, saisis à Douvres. Les plus âpres hommes d'affaires qui disputent sous ses arcades portaient hier encore le bonnet de fourrure brabançon. Mais il y a plus. Les pierres et les briques du bâtiment lui-même viennent de Wallonie et de Flan-
dre. Un architecte de chez nous, Henrique (i), en a dessiné les plans. Les chênes de nos forets en ont fourni les bois, les fers sont sortis de notre sol, et ce sont des mains belges qui ont assemblé l'édifice.
Toute la puissance, toute l'expansion anglaises vont surgir de cette cour bordée de colonnades, et tout ce qui s'y trouve hommes, argent, art et matière, vient de chez nous.
C'est l'aboutissement d'une évolution . Depuis le XIV® siècle, le phénomène se prépare. A chaque émeute, à chaque guerre, notre industrie a transplanté chaque fois quelques boutures en terreau anglais. Cette fois, c'est tout le système capitaliste en gestation dans la Bourse d'Anvers qui, en une fois, passe l'eau, et s'installe, par les soins de Gresham, dans les bâtiments belgiques du Royal Exchange.
Et nous pourrions dire que toute l'expansion, tout l'impérialisme anglais n'est qu'un heureux rameau de notre Belgique, si, à côté des transformations du marché métropolitain, cette expansion ne supposait une marine et des possessions coloniales, bref une action extérieure qui doit avoir son histoire propre. Ainsi se complétera l'analyse des premiers éléments qui concourent à la formation de l'impérialisme anglais.
D. — Les Corsaires.
Ce sont des corsaires qui ont fait la puissance maritime anglaise et qui ont poussé, malgré eux pour ainsi dire, l'indécise Elisabeth et le trop prudent Cecil. L'expansion coloniale ne vient que plus tard, mais ceux qui, à la fin du XVP siècle, anticipant sur les destinées
(i) Henri Van Paeschen.
britanniques, donnent à l'immense empire mondial de l'Espagne la première et fatale secousse, ce sont quelques aventuriers, moitié héros, moitié pirates.
Nous avons commencé cette histoire de l'impérialisme aux environs de l'année i58o. Depuis plus de vingt années, Elisabeth et Cecil ont concentré les forces économiques de l'Angleterre, et leur mot d'ordre a été : « La paix, encore la paix, toujours la paix «. Mais cette paix a été active. Cecil l'occupe à jeter les bases d'un établissement maritime. Cet homme d'Etat, pompeusement et médiocrement peint par Gheeradts, barbe blanche dans un manteau de velours iucarnadin, est doublé d'une âme de marchand. Certes, sa face blême entrevoit nettement que la force militaire de son royaume doit dominer sur mer, mais il sait qu'il n'y a pas de thalassocratie sans marine marchande. Il perfectionne d'abord les bases matérielles indispensables, cherche à assurer à l'Angleterre les conditions d'une bonne construction navale, fait réparer les ports. Ses yeux gris et clairs veillent aussi à la formation des hommes. Pour avoir des équipages bons et nombreux, il encourage la pèche. Quant au reste, c'est aux marchands de Londres, selon lui, à armer pour un commerce paisible et régulier.
A une âme aussi sainement ordonnée, la piraterie et les corsaires devaient apparaître comme un mal détestable. Si le Chancelier pâle aux yeux gris avait été le seul maître de l'Angleterre, il est possible que la grande ère des conquêtes maritimes eût été longtemps retardée, et on se demande si le Royaume-Uni l'eût emporté dans le conflit si inégal en apparence entre quelques millions d'insulaires et la monarchie mondiale de l'Espagne. Tant il est vrai qu'en matière de gouvernement comme en d'autres, la raison, le bon sens et les temporisations
de la sagesse ne sont pas toujours les forces les meilleures, et à tout le moins ne suffisent pas, si elles ne sont pas accompagnées des actions désordonnées et parfois dangereuses par lesquelles l'énergicxue enthousiasme des âmes aventureuses peut dominer la destinée.
Le peuple de marins qui vivait sur les côtes de la mer du Nord et de la Manche, surtout en Zélande et en Angleterre, comptait des pilleurs d'éj)aves, pirates et corsaires à foison. Attentifs aux occasions, avec quelle ardeur ne donnaient-ils pas la chasse aux riches vaisseaux, alors Espagnols! Le sage Cecil, la verge blanche à la main, persécutait ces éléments de désordre, mais Elisabeth n'y était pas tout à fait insensible, et si elle répond aux plaintes de l'ambassadeur d'Espagne i^ar des atermoiements qui sont bien dans son caractère, on peut ajouter qu'ils étaient dictés par une secrète sympathie pour les corsaires.
L'appui qu'elle prêta, malgré les efforts de Cecil, à Hawkins, Drake et Raleigh, tout insuffisant qu'il leur parut, venait d'un profond sentiment politique. Le jour où, alliés à la tempête, leur ardeur donna la chasse à l'Armada victorieusement, il fut prouvé qu'elle avait eu
raison.
Hawkins, un négrier; Drake, un capitaine; Raleigh, un idéaliste; ces trois noms portent avec eux, à la fin du XVP siècle, toutes les espérances conquérantes de la jeune marine britannique. Mais de ces trois hardis marins, de ces sea-dogs, Hawkins n'est qu'une brute esclavagiste qui a l'inconscience de baptiser son ergastule flottant : le Jésus. Raleigh, haute intelligence, caractère antique, à la fois marin et poète, tient tout
entier dans sa belle devise : Nec mortem peto, nec finem fugio, mais c'est une figure d'exception. Le type qui représente le mieux la poussée moyenne des corsaires, c'est le second, sir Francis.
Nous avons fixé aux environs de l'an i58o les débuts de l'impérialisme anglais. Or, cette année-là, au jour de la saint Michel, la rade de Pl3'moutli était lieu de vive émotion nationale. Venait d'y jeter l'ancre le premier navire anglais qui eut fait le tour du globe. Mais ce n'était ni la longue absence de trois ans, ni la prouesse accomplie qui faisait fermenter les têtes. L'ivresse était faite d'un mélange de chauvinisme et de cupidité. Comment! De cette même rade on les avait vu partir le i5 novembre 1577, dans le scepticisme et l'inquiétude et malgré l'hostilité déclarée de Cecil. La flotte comptait trois navires, soi-disant armés pour le commerce du Levant, le Pélican, 100 tonnes, le Mary Gold, 3o tonnes, et l'Elisabeth, 80 tonnes. On avait, l'année d'avant, vu revenir ce dernier dont le capitaine Winter avait raconté la terrible odyssée; d'abord, à l'entrée du. détroit de Magellan, le supplice du traître Doughty, secrètement aposté à bord par Cecil, puis l'ouragan, engloutissant le Mary Gold et emportant à l'horizon Drake et son navire, à la mort sans doute. Et voici que réapparaissait, sur le Pélican, rebaptisé Golden Hind, Biche d'Or, le téméraire navigateur que tous croyaient perdu. Et porté par quel vent de richesse et d'audace! Dans les flancs, un butin de plusieurs millions de livres, et pour l'héroïsme des âmes aventureuses, un égrènement de prodiges.
Certes, Drake avait été à rade école. Dix ans auparavant, lieutenant de Hawkins, son cousin, on l'avait vu à l'œuvre. Comme la plupart des corsaires, ils captu-
raient d'infortunés esclaves sur les côtes de Guinée, pour les vendre dans les colonies espagnoles, en contrebande.
L'aventure qui se passa en i568 était encore dans toutes les mémoires. Acculés par un ouragan dans le grand port de l'Amérique centrale, Saint-Jean de Ulna, autrement dit Yera Crnz, les trois bâtiments d'Hawkins, le Jésus cliargé d'or, la Million et la Judith, commandée par Drake, y furent rejoints par treize vaisseaux de guerre espagnols, qui étaient à leur reclierclie. La tempête ayant mis tous les navires assez mal en point et les Anglais s'étant établis sur un îlot qui commandait le port, une trêve fut conclue, que les Espagnols rompirent par une assez lâche trahison, eu attaquant la flotte anglaise à l'improviste, le 24 septembre, à midi. Le combat fut terrible. Quand le Jésus sombra et que Hawkins regagna sur un canot la Million et la Judith qui s'échappaient à toutes voiles, quatre navires espagnols, y compris l'amiral, avaient coulé bas et le navire vice-amiral était en flammes.
Mais voici que ce fait d'armes, qui avait excité l'envie de tous les corsaires, était largement dépassé par l'odyssée de Drake. Décidé à venger la perte des trésors du Jésus, il s'était, il est vrai, dédommagé une fois déjà, en 1572; après avoir osé capturer un vaisseau espagnol sous les canons mêmes de Carthagène, il s'était allié aux esclaves marrons qui pullulaient dans les bois et avait pillé la caravane d'or, d'argent et de pierres précieuses qui descendait annuellement du Pérou.
Mais, ce qui importait par-dessus tout, il avait, étant à la guette du convoi dans l'isthme, aperçu l'immensité de l'océan Pacifique.
C'est alors qu'avait germé en lui le projet considérable
de pénétrer par le détroit de Magellan dans ces eaux encore inconnues des navires anglais et qu'avait commencé l'entreprise au cours de laquelle tout le monde avait cru à sa perte et dont en i58o, à Plymouth, il réchappait miraculeusement.
Que s'était-il passé ?
Le mirage d'El-dorado avait en lui vaincu la tempête. Repoussé à 600 milles vers le sud-ouest, il remonta vainement le long de la cote, l'Elisabeth avait disparu. Mais insensible, ainsi que Pizarre autrefois, à tout ce qui n'était pas son rêve, cette âme opiniâtre persista, et, débaptisant son navire, auquel il donna le nom de Golden Hind, Biche d'or, le flibustier décida audacieusement d'agir tout seul (i).
L'inertie d'une paix immémoriale faisait des établissements espagnols une proie facile. Partout le Golden Hind apparaît comme l'imprévu d'un orage. A Valparaiso, 400 livres d'or en barres et l'orfèvrerie de l'église; à Tarapaca, une cargaison de lingots d'argent évaluée à un demi-million de ducats; à Araca, cinquante barres d'argent; près de Lima, 80 livres d'or et des émeraudes. Partout ils pillent sans rencontrer la résistance d'adversaires déconcertés, mais chaque fois, après quelques heures, ils s'empressent de fuir; la soudaineté de leur apparition les sauve. Cependant, il manque à leurs succès grandissants un coup de triomphe final. La destinée bienveillante le leur réserve. Le galion Notre- Dame de la Conception, qui, une fois l'an, transporte vers Panama les trésors du l^érou, le fameux navio del Oro, vogue, pesamment chargé, à quelques journées de
(i) Cf. John Bridge, L'impérialisme britannique, 2e éd. française. - Paris, p. 37 et s.
voile. C'est un jeu pour le flibustier d'emplir de ses fabuleuses richesses la carène de son bâtiment.
Il ne suffisait pas d'avoir ainsi profité de l'indolence et de l'inattention espagnoles, il fallait, après avoir capturé un des pins formidables butins de l'histoire, réussir à le ramener en Angleterre. Revenir le long de la côte chilienne, vers les croiseurs espagnols et les tempêtes de la Patagonie, Drake n'y songea pas un instant, et, avec la même résolution que Magellan, il cingla à travers l'Océan désert, d'abord vers le nord, puis vers l'ouest. Il toucha aux Célèbes, aux Moluques, au Cap, et regagna l'Angleterre, ayant ainsi achevé la circumnavigation du globe.
Parmi les incidents de ce voyage, notons celui de Porto San Julian, près du détroit de Magellan.
Depuis sept mois que la flottille avait quitté Plymouth, la glace, la neige, l'ouragan avaient accablé les équipages de Drake. La mutinerie grondait. Si le printemps avait apporté le calme au déchaînement de l'Atlantique, et si leur escale à Porto San-Julian leur promettait quelque répit, la paix et la bienveillance n'étaient plus dans les âmes.
Nous avons dit que Burleigh, hostile à toute aventure, avait exigé dans l'expédition un homme à lui; et quand la flotte quitta l'Angleterre, elle emportait une créature de Cecil, Thomas Doughty. Celui-ci, se jugeant de condition supérieure, ne se comporta qu'à sa guise, et, après plusieurs incartades, à l'arrivée dans la baie de San-Julian, il était nettement en révolte, ou tout au moins gênait le chef.
Or, un macabre spectacle y frappa les yeux. La solitude sauvage était peuplée de gibets. Soixante ans auparavant, Magellan y avait, lui aussi, cherclié refuge et contre l'océan et contre la rébellion.
Il avait pendu les mutins après, dit-on, les avoir fait poignarder la nuit. L'amiral anglais ne fut pas sourd à cet exemple. Douglity fut non poignardé et pendu, mais jugé, condamné et décapité devant les potences portugaises. Mais, de même que, dans les erreurs des conquistadors, flotte une atmosphère de religiosité passionnée, la même étrange ferveur, animant cette colonisation protestante, montre bien le goût universel du temps. A Pizarre qui, au départ de Panama, communie solennellement, qui, assassine l'Inca après l'avoir fait baptiser, et meurt la bouche sur une croix tracée de son sang, on peut opposer la scène de Porto San Jnlian. Drake et Douglity agenouillés en face d'un autel, se pardonnant solennellement, l'un cette prétendue trahison, toute fraîche, l'autre sa propre mort à l'unanimité décrétée et quelques instants après la tête de Douglity roulant aux pieds des gibets. Ces tragédies ont le même accent. Elles se valent.
Mais les scènes espagnoles sont annonciatrices d'un apostolat inexorablement déprédateur, sans aucune des patientes vertus qui caractériseront la lente ascension des colonies britanniques, tandis que l'autre, malgré son étroite et peut être injuste cruauté, fait pressentir à quarante années de distance l'épisode puritain des Pilgrim fathers et l'expédition du Mayflower.
On comprend le prodigieux élan maritime qui suivit: le pillage littoral des épaves et la piraterie locale se
transformatit en lointaine flibuste. Quel retentissement ! Vanité ! quel exemple ! la visite de la Reine et son dîner abord du Golden Hind amené à Deptford, l'ennoblissement de Drake ! Fierté patriotique, passion puritaine, quelle joie aux vaines réclamations de l'ambassadeur d'Espagne et surtout, ô passions mercantiles en éveil, les prodigieux bénéfices du pirate : triomphe de l'héroïsme et de la cupidité! La foi protestante et le brigandage sont d'accord. Partout on arme en course. Drake donne l'exemple. Il pille Santiago du Cap Vert, il rançonne Saint-Dominique et Carthagène ; en iSSy, (c tirant la barbe au roi d Espagne », il incendie sa flotte dans le port même de Cadix. En outre, événement capital qui va orienter l'expansion coloniale pour trois siècles, il capture un grand vaisseau portugais. Il est bondé des précieuses épices des Indes orientales, mais surtout il est porteur de documents plus précieux encore sur les secrètes relations des commerçants ibériques avec l'Inde et la Chine.
C'est l'heure où Anvers voit s'approcher les canons de Farnèse, c'est l'instant où les marchés coloniaux qui y trouvaient leur centre sont désemparés. La chute de Constantinople et la découverte du Nouveau-Monde, avaient déjà produit pareil effet. De même que les Italiens et les Allemands y réj)ondirent par la splendeur d'Anvers, tous les réfugiés des Pays-Bas groupés dans l'asile insulaire vont y ajouter la gloire de Londres. Comment, les Portugais s'enrichissent aux Indes! Le temjis de canonncr à travers la tempête les vaisseaux dispersés de l'Armada, — AfJJavit Deus et dissipantiir, — voici Drake, et, rajeuni, le vieil Hawkins lui-même, qui s'élancent sur les traces de Vasco de Gama. Tout le commerce colonial s'empresse dans le sillage de leurs
navires. En 1600, Elisabeth fonde la Compagnie pour le commerce des Indes orientales.
L'Espagnol et le Portugais, si facilement écartés, n'est-ce pas la partie gagnée? Pas encore. La maison est fondée. La base en paraît prospère et solide. Mais elle n'est pas seule au monde. L'immense empire espagnol est ébranlé mais la machine, prodigieusement vaste, est étonnamment solide. Et surtout à côté des Anglais, il y a des nouveaux venus aussi hardis que Hawkins et que Drake : les corsaires zélandais et français. Et puis, le flot des réfugiés anversois ne s'est pas seulement porté à Londres. LesPays-Bas n'ont pas totalement succombé. Après Anvers, héritière de Bruges, à côté de Londres, héritière d'Anvers, vient Amsterdam, héritière d'Anvers, elle aussi.
Mais c'est une nouvelle période qui s'ouvre. Des concurrents, des adversaires peuvent surgir. Avec le vent des corsaires qui enfle victorieusement ses voiles, l'impérialisme anglais n'en est pas moins né.