CHAPITRE II L'ESPRIT JUIF ET L'ESPRIT JÉSUITE
Préambule.
Ali XVIIe siècle il y a au monde deux grandes puissances \dsibles, la hollandaise et la française, et deux grandes forces invisibles : le Juif et le Jésuite.
Il ne serait j)as tout à fait exact de parler d'un impérialisme jésuite, non plus que d'un impérialisme juif; mais l'esprit juif, comme l'esprit jésuite, ont à ce point pénétré l'impérialisme moderne qu'il est impossible d'en exposer la genèse sans parler de leurs conflits.
Max Weber a montré l'individualisme protestant source du capitalisme occidental, et Sombart vient de mettre en lumière son allié, le rationalisme juif. L'heure est venue de les placer en face de leur j)lus redoutable adversaire : la mystique jésuite.
Ce formidable duel entre deux conceptions de la vie, qui remplit trois siècles, est aussi une lutte économique.
§ i^"". — La nouvelle Jérusalem.
Le XV^ siècle est pour les Juifs un temps d'épreuves. En 1439, ils sont chassés d'Augsbourg; en 1492, de Sicile et d'Espagne; en 1498, de Nuremberg et dans l'Italie entière leur situation se fait incertaine.
C'est l'heure où tout le monde méditerranéen, privé
— Sodé la route traditionnelle des Indes, eherclie à travers l'Atlantique, dans un ciel ignoré, le lever d'étoiles nouvelles. C'est l'heure où Cliristoplie Colomb découvre le Nouveau-Monde, mais il est commandité par des Juifs et c'est un Juif, Luis de Torres, qui, le premier, touche le sol américain. Tout le monde patient des ghettos et des synagogues, tribus faméliques aux prunelles ardentes, se sont mis en route vers l'or du soleil couchant. Les Shephardim ouvrent la marche, qui se disent descendants de la tribu de Jnda (i). Ce sont ceux que nous appelons les Juifs portugais et qui, au sein de la race, jouent les aristocrates, tandis que les Askhenazim, Juifs d'Allemagne et de Pologne, meute venue à la curée plus tard, figurent la plèbe.
La Terre promise de ce nouvel exode, la cité des prodigieux profits et des grappes lourdes, elle est située là où les goym ont déjà bâti des halles bondées de marchandises, là où les rois du grand commerce ont déjà placé leurs facteurs, là où ces vieilles règles corporatives n'existent pas, qui handicapaient les chrétiens et forçaient à vendre sous des sceaux plombés un drap de scrupuleuse qualité. C'est, en un mot, la cité de l'Escaut, marché ouvert à tous où, dans une licence encore inconnue, ils vont pouvoir ingénieusement débattre la loi selon leurs docteurs et fixer en liberté le cours des marchandises et le change des monnaies (2). Certes, le flot se divise. En F'rance, Lyon, Marseille, Bordeaux, Kouen, en reçoivent une bonne part; en Allemagne, Hambourg et surtout Francfort; en Italie, Livourne, et déjà en Angleterre, Londres. Mais, es pays de Flandres, ce qui les
(i) Ullmann, Histoire des Juifs espagnols. — Francfort, 1908. (2) Caro, Sozial und Wirtschaftsgeschichlc der Juden — Leipzig, 1908.
attire surtout, c'est la Bourse d'Anvers. Comment! Plus d'entraves? Autrefois, oliaque seigneur, chaque ville, ne pensant qu'à la consommation, à la valeur d'usage, arrêtait la spéculation juive chaque fois qu'elle dépassait les besoins; les prix n'avaient qu'une portée restreinte et locale. Aujourd'hui, au contraire, que les échanges abondent, que le numéraire afflue, que, sous les facilités de ravitaillement, les prix montent, toutes choses fongibles, et spécialement les denrées alimentaires, peuvent être échangées par grandes masses et leur circulation simplifiée, se soumettre à un ensemble d'ingénieux calculs. De même que le banquier escompte le transport de l'argent dans le temps ou dans l'espace, le marchand juif spécule sur toutes les possibilités du lendemain. Il suffit qu'il puisse les fixer par un signe conventionnel ou un titre juridique, lettre de change, billet de banque, actions de société. Ces instruments de crédit ne sont pour lui que des instruments de calcul, jetons ou fiches, qui marquent ses machinations intellectuelles (i). L'Univers ne l'intéresse que comme un tripot de combinaisons personnelles, ensemble de chiffres et de mises qui paraît n'exister que pour le jeu réfléchi de sa logique. Et la Bourse d'Anvers va pouvoir ouvrir à ce puissant rationalisme un chami:) comme il n'en a jamais connu, ni chez les Juifs ibériques, ni dans les ghettos.
Mais la prospérité d'Anvers ne dure pas. Dès i549, les Maranos, chassés d'Espagne, y sont inquiétés (2), et bien qu'il soit excessif de dire que sa courte efflores-
(i) Ordonnance de Charles-Qiiiut de i53G. — Ehrenberg, Zeitalter der Fugger., II, p. i4i. — Der Mamran, par Bloch. 1908; — SOMBART, O. C, p. 80 et S.
(2) So.MBARï, p. 22; — UiXMANN, Stiidien zur Geschichte der Juden in Belgien, bis zum iS^^" jahrhunderi iigo<^).
cence, comme marché du monde, commence avec leur arrivée et prenne fin lors de leur exode, il est certain qu'ils quittent la place aux premiers orages, et qu'ils émigrent bientôt vers une Bourse moins tracassière, c'est-à-dire vers un marché qui ne leur fournira plus que des satisfactions mercantiles, vers une nouvelle Jérusalem, vers Amsterdam.
C'est après la destruction de l'Armada que cette immigration se dessine. En iSgS, un premier vaisseau d'émigrauts débarque à Emden. Leur guide, un certain Tirado, leur assure la protection d'un riche israélite, confident du sultan du Moghreb, Samuel Palachi. Après avoir erré de Middelbourg à Harlem, ils se fixent à Amsterdam. Une deuxième fournée de Maranos s'échappe après l'incendie de la flotte espagnole à Cadix, en iSgG, par Essex et Howard. A partir de ce moment, c'est l'émigration croissante, continue, endémique, c'est l'Exode.
§ 2. — La mystique wallonne.
On a justement signalé l'extrême affinité de l'esprit protestant et de l'esprit juif (i). L'un et l'autre ont une commune ardeur pour la Raison, et une même horreur pour la mystique. Tout ce qui est fièvre, enthousiasme, extase, leur est trouble et passion, tout ce qui ne se réduit pas en signes d'algébrisme intellectuel, tout ce qui est de l'âme enfin, leur est ennemi. C'est la race qui crucifie les prophètes.
La notion de la loi comme règle abstraite, mécanisme compliqué de récompense et de châtiment, l'idée fixe que toutes choses doivent concourir à un but utile, bref
(i) SoMBART, p. 243 et s.
une morale rationnelle, étroite, pédante, insupportable, tel est le propre de l'esprit juif et c'est aussi la mai-que de l'esprit protestant. L'un et l'autre devaient merveilleusement s'entendre à Amsterdam sous les Nassau, comme plus tard à Londres, sous Cromwell,
Le protestantisme, à ses débuts, n'est pas dégraissé de toute mystique. Luther a plus d'âme que d'esprit. C'est un moine en délire; et Calvin, l'apôtre de la prédestination, porte encore en lui un mysticisme révolutionnaire. Un des caractères curieux de la Réforme dans les Pays-Bas n'est-ce pas d'être, au début, la dernière poussée de ces mystiques qui, tantôt orthodoxes, tantôt hérétiques, ont traversé tout le moyen âge depuis les moines de Saint-Bernard jusqu'aux Frères de la vie commune?
L'explosion religieuse du XVI^ siècle ne fait que ranimer ces vieux ferments. Nulle part elle n'est plus vive que dans le sud des Pays-Bas. Valenciennes, Saint- Omer, Arras, Audenarde et, en premier ordre, Tournai sont des foyers de réformation. L'esprit wallon, nettement individualiste, enthousiaste, remuant, aisément émotif, impétueux dans l'action, jette alors une vive flamme. La plupart des commensaux de Guillaume d'Orange, sont Wallons. Marquette, Villiers et le plus important, Taffin, de Tournai.
Les ardents apôtres de l'église réformée ne viennentils pas de Liège, Nivelles, Valenciennes, Tourcoing, Douai, Cambrai, Mouscron, Tournai? L'impulsion décisive n'est-elle pas donnée par le premier synode des églises wallonnes, à Audenarde, en i563? N'est-ce pas
la célèbre « Confession de foy » de Gny de Bray, nn Tournaisien encore, qui devient le credo de la nouvelle religion? Au demeurant, Calvin lui-même, né à Noyon, sur les confins de Picardie, n'était-il pas Wallon par sa mère, de Cambrai, par sa femme, de Liège?
C'est une tâclie bien curieuse que de suivre dans cette Hollande et cette Zôlande, qui sont alors des citadelles, la lutte intérieure des éléments qui y ont trouvé asile. Jusqu'au milieu du XVIP siècle, un des traits distinctifs c'est assurément la poussée wallonne.
Elle a tout mis debout, tout dirigé, tout organisé, dans un effort d'excitation raisonnée et de propagande lucide qui ne se reverra plus avant Robespierre et le Comité de salut public. Elle se heurte à la froideur hollandaise, à l'Arminianisme, à Oldenbarneveldt, à Grotins, c'està-dire à la mécanique rationaliste dont la juiverie d'Amsterdam forme le pivot. Son influence persiste, mais elle pfdit, et le renfort des Français chassés par la révocation de l'Edit de Nantes ne suffira pas à lui rendre sa vigueur. L'esprit protestant évolue de plus en plus dans le même sens que l'esprit juif; le puritanisme anglais consommera l'alliance.
La belle santé occidentale de cette poussée wallonne empêche ainsi la Hollande du XVP siècle de devenir ce qu'elle menaçait d'être : un Etat juif. A peine, dans la soudaineté cosmopolite de la floraison anversoise, a-t-on eu le temps de sentir l'apport wallon. Dans la Néerlande, au contraire, il est visible, il s'étale.
Du reste, l'heure est propice. Les déceptions qui frappent les grands métiers urbains de Gand n'ont pas atteint les bourgades wallonnes. Le plat pays de Tiel
Uylenspiegel prend enfin sa revanche. Un véritable système capitaliste prospère à Valenciennes, à Armentières, à Lille et à Tournai. La sayetterie, la bourgetterie, la draperie s'y alimentent par Rouen et par Saint- Omer et les métiers battent sans répit dans tous les villages. Les entrepreneurs d'ouvrage, les grands marchands qui le procurent, ont déjà le sentiment de la transplantation d'une industrie, car c'est de Saint-Omer que Jean Ort et Charles Six s'élancent vers Amsterdam où ils fixent, en i58o, l'industrie drapière. Un peu plus tard, à Utrecht, viendront les Wallons Quentin Tetert et Gilles Trammert (i) ; à Alkmaar, Pasquier Lammertin avec l'industrie du lin et du damas ; puis, c'est le tour de la soie avec Philippe de Flines, des tapisseries avec Jean Parent, Pierre Huart, Jean Larchier et tous ceux que les troubles du XVI® siècle avaient chassé de Valenciennes et de Tournai. Et c'est un autre Valenciennois, Nicolas du Gardin et son successeur Lemaire qui font, avec Jacques Lefébure et Chrétien Colin, émigrer la célèbre orfèvrerie wallonne.
Ces boutures d'une industrie active et saine vont merveilleusement réussir dans le Nord. Mais l'élan industriel ainsi donné par les Pays-Bas du Sud n'est que peu de chose à côté de l'expansion commerciale et de la colonisation.
Ici ce sont encore des Wallons qui mènent la danse. Certes, Amsterdam apparaît avant tout l'héritière d'Anvers. Après la victoire de Farnèse, environ 19,000 de ses marchands gagnent la Hollande et se fixent aux bords de VY. Mais, parmi les éléments actifs dont la
(i) Cf. Eggen, De Invloed door Zuid-Nederland op Noord-Nederland. — Gent, 1908 {passim).
féconde turbulence tourne vers les lointains océaniques ce vol d'abeilles privées de leur nid, les plus hardis sont encore une fois des gens du Sud, Pléiade d'aventuriers énergiques dont l'audace ne le cède en rien à celle des conquistadors, il faut en détacher deux figures. Balthazar de Moucheron et Isaac Le Maire, encore un Tournaisien.
Le premier, rais sur la voie par une heureuse expédition du Bruxellois Olivier Brunel, avait, dès 1594, gagné Maurice de Nassau et Oldenbarneveldt à l'idée de pénétrer en Chine par le passage nord-est au sud de la Nouvelle-Zemble. Ces tentatives donnèrent le jour à laNoordsche Compagnie, formée par Van Tweenhuyzen, Jacques Nicquet, Jacques Mercys, Samuel Godin et consorts, tous Belges.
Mais ce fut sur la route atlantique des Indes que s'illustrèrent les Moucheron (i). Entourés de marins zélandais et d'aventuriers brabançons, ils avaient créé, à Middelbourg, le « Collège des Consuls «, centre d'expéditions glorieuses. Sur les côtes de France et d'Espagne, au Sénégal, dans la Gambie, à San-Thomé, et même à Terre-Neuve, aux Indes occidentales, en Ethiopie, partout on voit flotter le pavillon vert à croix de Bourgogne de ce Zélandais d'adoption. Pour lui, François le Fort, le plus célèbre navigateur de la jeune République, prépare la conquête de l'île des Princes et Daniel de Moucheron qui croise audacieusement à travers les Antilles, pris à Puerto del Rey, par l'amiral don Luis de Fasciardo, meurt, après un furieux combat, pendu à la vergue de son vaisseau.
(i) Balthazar de Moucheron, par de Stoppelaar, Middelbourg, 1901; — Histoire de l'expansion coloniale [Néerlande et Danemark), par DE Lannoy et Vanderlinden, Bruxelles, ign
Isaac Le Maire (i), de Tournai, ne le cède pas à Balthazar de Moucheron. Sur ses instructions, deux de ses fils, Jacques et Daniel, ouvrent la route du cap Horn, tandis que l'Anversois Usselincx (2) fonde la Compagnie des Indes occidentales. Quelques années plus tard, Louis de Gère et Guillaume de Bexlie, tous deux Liégeois, apportent à l'exploitation des mines de fer suédoises les nouveaux procédés des métallurgistes mosans et les rattachent, non à la Wallonie dont ils ne sont plus, mais au marché toujours grandissant d'Amsterdam.
La poussée wallonne est si franche qu'elle éveille aussitôt les jalousies et que susceptibilités et résistances se coalisent autour de la Compagnie hollandaise des Indes orientales. Entre ce syndicat de Hollandais et de Cryptojuifs, d'une part, et les efforts hardis, mais isolés des Moucheron et des Lemaire, c'est bientôt un duel à mort où les premiers osent invoquer leur apparente qualité d'indigène et reprochent aux Wallons d'être des immigrés. La lutte qui s'accompagne de coups de bourse tout à fait annonciateurs du nouvel âge finit par la défaite des vaillants capitaines du sud, Balthazar de Moucheron s'en va mourir en Normandie. Lemaire se retire à Egmont.
La Compagnie hollandaise des Indes orientales, Oldenbarneveldt, et toute la coalition arminiano-juive ont le dessus. Mais l'impulsion esta jamais donnée. A côté du mécanisme froidement régulateur des boursiers Israélites, la fermentation des capitaines d'industrie persiste. Ils demeurent légion, les Pieters, Pelsaert, Rombout, Van Paepenbroeck, Bultel, Broen, Hochepied, Van
(i) Bakhuizen Van den Brdck, Isaac Le Maire. Gids, 1866, t. IV. (2) J. Franklin Jameson, Willem Usselinck, Papers of the American historical Association, New-York, 1887.
den Bemden, de Bordes, Godin, Muisart, BoiicLilion, AVarin, du Quesne, de Backer, Noirot, Fontaine, Gillon, Nicquet, Poulie, et tant d'autres, dont les noms tralnssenllalignéeméridionale, et qui, groupés en Eglise wallonne, continueront, pendant plusieurs générations, à pousser plus avant encore la grandeur de leur patrie d'adoption et à y balancer l'influence des Juifs portugais. Avec les uns et les autres, avec la flamme ardente qui tout éveille, avec le froid calcul qui tout apaise, la République des Provinces-Unies concentre un merveilleux choix en supériorités humaines du nouvel âge, et malgré l'étroitesse du territoire et la disproportion des forces, on concevrait qu'elle puisse toiser dédaigneusement l'immense inertie espagnole, si, au pied des Pyrénées, la Destinée n'avait fait naître et grandir, à peu près à l'heure où Colomb découvre le Nouveau-Monde, et où les Juifs quittaient l'Espagne, un homme prodigieux dont l'œuvre arrête, flétrit et sèche sur tige la poussée wallonne et le rationalisme économique des ghettos. Don Inigo Lopes de Recalde de Onoz y de Loyola.
§ 3. — Les Jésuites.
A. — La milice papale.
Les Exercices spirituels du pénitent de Manresa l'attestent : le Jésuitisme est une mystique. Puissante cristallisation des sentiments autour d'un ensemble de sensations, de symboles et d'images, il pénètre et soutient de son armature dévote les actes quotidiens de la vie pratique et continue, longtemps après saint François, la tradition du monachisme occidental. C'est une éducation morale, mais c'est aussi un entraînement physique.
Le Jésuite durcit sa foi comme un athlète ses muscles. Mais son sport à lui, c'est le triomphe de Rome et sa discipline, l'escrime d'une milice. Si les Exercices trahissent une exaltation bien espagnole, celle de sainte Thérèse d'Avila, on sent dans toute l'organisation de l'ordre régner un souffle militaire. C'est, comme chez les Franciscains de la grande époque, un régime d'obéissance absolue. Tel sera toujours l'esprit de toute armée; on se souvient qu'avant de tomber en extase, Ignace a, l'épée à la main, défendu, bouillant officier, la broche de Pampelune.
L'austérité farouche, une allure rigidement masculine, étroitement virile, tel est encore un des traits du Jésuite. Mais quelle différence entre cet ascétisme mysogyne et la vertu pédante et raisonnée du puritain ou du rabbin ? Il y a entre elles la marge qui sépare le cuistre qui enferme la vie dans un texte et don Juan dont la débauche est proche du cloître. N'est-il pas piquant de rappeler quelle est, dans l'Histoire, la première mention du héros jésuite? C'est celle de son incarcération pour avoir, à vingt-trois ans, en Guipuzcoa, commis de gros délits en menant trop joyeuse vie. Il n'est pas de moraliste plus sévère qu'un libertin oonverti.
Mais la mondanité du Jésuitisme? Ah! certes, c'est peut-être son trait essentiel. L'adaptation à toutes les conditions matérielles et morales de leur âge et de tous les milieux, quelles que soient les mœurs et les latitudes, est célèbre. Mais entre les Juifs ou les Puritains, pionniers du capitalisme naissant, et les Jésuites, milice monastique, il y a des différences profondes.
Les premiers sont les prisonniers d'un système, mais rien ne le représente aux yeux du monde. Il surgit des
profondeurs inconscientes de leur tempérament. C'est leur force. Les seconds obéissent à une autorité qui, si secrète soit-elle, n'est, en fin de compte, qu'un ordre émané d'un gouvernement, la volonté d'autres liommes, un écho. C'est une faiblesse. Les uns et les autres sont attachés à une forme politique, mais les premiers la puisent dans les ressorts intimes de leurs aptitudes économiques. Il leur faut la démocratie, parce que c'est le parfait bouillon de culture de leur microbe : la rapacité, et que la démocratie, c'est le gouvernement de la Bourse. Les seconds, au contraire, par leur éducation même, sont enclins à s'associer à tout gouvernement autoritaire. Leur idéal, c'est la monarchie et leur croisade, celle de l'autocratie papale.
Celle-ci paraît bien malade et la catholicité, vers le milieu du XVP siècle, offre un lamentable tableau. De Prusse en Finlande, de Hongrie jusqu'en Danemark, partout le luthéranisme triomphe. L'Angleterre est perdue pour Rome, l'Ecosse chancelante, la Flandre et la Hollande envahies, la France gangrenée de calvinisme. L'Italie résiste, et si l'Espagne seule est intacte et plus croyante que jamais, elle semble ne devoir le maintien de la foi qu'à la brutalité militaire de ses bandes et ne l'imposer que par la terreur.
Et pourtant, à peine le i5 août i534, l'Ordre des Jésuites est il fondé, à peine Ignace de Loyola en tracet-il parles statuts de iSSg, l'orientation définitive, et en 1540, le pape Paul III, par la bulle Regimen militantis Ecclesiœ, le lance-t-il à l'assaut de la religion réformée, aussitôt le succès s'affirme instantané, prodigieux.
Certes, les premières années ne sont pas encore consacrées à porter la propagande chez l'ennemi. Il faut refaire à l'Eglise une discipline intérieure, il faut aussi réaffirmer le dogme.
C'est l'heure du Concile de Trente (i545-i563). C'est pour l'Ordre le premier gros effort, et d'un bout à l'autre il porte la marque du principal lieutenant de Loyola, le jésuite Lainez.
Esprit d'âpre intransigeance, âme ardente et sans repos, clairon sonnant sans répit la charge, sa ténacité pousse le Parlement catholique au renforcement de l'autorité papale et réclame la politique de combat que Loyola prépare et apporte. Il semble que le monde romain, tiraillé par l'anarchie, n'attendît que cette parole d'intransigeance militante. En i554, l'Ordre est puissant déjà. En Italie et en Espagne, la propagande a fait traînée de poudre; quant aux colonies, François Xavier vient de mourir à Macao après avoir en hâte évangélisé Ceylan, Malacca, les Moluques, et le Japon; le Brésil a été érigé en province; on compte des établissements jusqu'à Tetouan et à l'embouchure du Congo. Les membres vont atteindre le millier. Nous sommes loin des dix apôtres réunis à Venise, en janvier i535.
L'heure sonne où ils vont quitter les territoires de la monarchie austro-espagnole, pour se risquer en pays hérétique, et le centre de leurs opérations ce sera, encore une fois, les Pays-Bas.
B) Les Jésuites aux Pays-Bas.
On peut trouver des contrées où les Jésuites furent plus nombreux. En 1626, la France en compte 2,i56, l'Allemagne 2,288, l'Espagne 2,962; tandis qu'en Belgique il y en a 1,574, ^^ ^^^^ est pour la population et le
territoire un chiffre énorme. Mais nulle part, même en Italie et en Espagne, le jésuitisme n'a rencontré succès pareil. En s'atta quant aux cours régnantes d'Allemagne, il s'est emparé de l'Etat policier. En France, il a lié partie avec l'ancien huguenot, Henri IV. Aux Pays-Bas, il s'insinue, au contraire, profondément dans la société même. C'est dans ce milieu de petite noblesse et de bourgeoisie aisée que leurs deux leviers de propagande, l'éducation des enfants et la confession des adultes, arrivent à réaliser des miracles. Leur italianisme à Tournai, à Liège, à Arlon, à Douai, fait accourir dans les lycées tons ceux que séduit le mirage grandissant de la Renaissance. En fondant le Collège du Rœulx, Lamberte de Croy veut que l'instruction y soit donnée « à la façon des pères Jésuites (i) ». A Anvers, l'église de leur maison professe compte en 1626 vingtsix confesseurs qui donnent par au la communion à 24,000 personnes (2).
L'/mag-o primi sœciili societatis Jesii, qui, en 1640, paraît chez Plan tin, magnifique in-folio commémoratif, l'Eglise somptueuse des Jésuites, à Anvers, et, enfin, le génie prodigieux de leur plus illustre fils, Rubens, attestent que le règne d'Albert et d'Isabelle a, en quelques années, fait des Pays-Bas, la veille encore enclins à l'hérésie, un paradis jésuite.
C'est l'esprit mystique du peuple dont l'aptitude latente a fait ce miracle. Entre la passion calviniste,
(i) PiRENNE, Histoire de Belgique, t. IV, p. 368. (2) Afheeldinghe van d'eerste eeuw der Societeyt Jesu. — Anvers, Plantin, 1640, p. 577.
transplantée aux Pays-Bas, devenue étrangère et lointaine et de plus en plus asservie par un rationalisme étouffant, et les fleurs joyeuses et tendres de la grâce jésuite qui, sans originalité et sans profondeur, pousseront dans le jardin coquet de saint François de Sales, ce métissage brabançon, avec sa lointaine tradition des Thomas de Cantimpré ou des Ruysbroeck, son intellectualité vive, mais courte et toute en images, ne pouvait hésiter un instant.
Ah ! pays du rire, du boire et du danser ! Ne devais-tu pas aller sans réserves au plaisir de sauter en bande, confréries ou sodaliteyten, pèlerinages à Montaigu, à la joie facile et l'idéal de kermesse qui, après tant de désastres, t'assurait du repos et, par surcroît, de la douceur d'aimer! La littérature du temps nous l'exprime assez : Rien de plus débordant, de plus fade, de plus naïvement satisfait, en flamand, en latin, en français. Rien qui traduise plus exactement le secret jésuite : Accorder la sûreté matérielle, l'abondance et la paix de vivre, à condition que le fidèle soit ostensiblement docile et que le patient obéisse. Ceci donné, hé, que tout soit permis! La nature humaine a ses faiblesses; il faut y compatir avec indulgence. Tout est sauf s'il y a soumission dévote! Les nécessités matérielles ne sont rien devant la domination des âmes, devant la Conquista espiritual.