CHAPITRE III LE SEIGNEUR DES MARÉCAGES
§ i^''. — La vocation britannique.
Quand, avec les premières années du XVIP siècle, la mort d'Elisabeth rend la couronne aux Stuarts, le Roj^aume est uni et xjuissant. La patrie des Drake et des Raleigli paraît capable de ravir à l'Espagne l'iiégémonie du monde. Et on peut croire que si l'Angleterre avait continué sa poussée et persisté dans l'expansion, sans patauger dans ses guerres civiles, l'impérialisme anglais serait né un siècle plus tôt.
Mais avec ce fou de Jacques tremblant devant une épée et qui croj^ait avoir agi quand il avait parlé, la politique des Stuarts, après avoir hésité, retourne au moyen âge. Leur ambition, c'est, comme les Habsbourg, de faire de beaux mariages et le grand souci : remplir leur cassette.
Et puis, les Stuarts ne sont ni des Anglais, ni des protestants. La Réforme les intéresse moins que la Renaissance. C'est le bel esprit jésuite qui les attire et ils dédaignent le sombre pessimisme des puritains et les gloses prophétiques de l'Ancien Testament.
Pourtant, le peuple anglais est devenu ardemment protestant. Dans cette âme composite où la celtique a laissé tant de mysticisme, les mouvements politiques et sociaux ont toujours eu des racines religieuses. Une
nation qui veut grandir dans le monde doit y sentir sa mission. La conscience d'un devoir et d'une supériorité morale décuple les forces.
L'Angleterre du XVIP siècle est évidemment prosély tique. Elle veut, pour sa mission divine, dépenser les réserves accumulées par la parcimonieuse Elisabeth. La grande Reine, qui ne faisait jamais les choses qu'à demi, a toujours serré la bride. Sur le continent, elle n'a pas voulu prendre la direction de la Réforme et, sur mer, elle n'a jamais laissé Drake et Raleigh s'engager à fond.
A peine a-t-elle disj)aru que, dans cette double direction, les événements se précipitent.
L'Angleterre suit les traces des Néerlandais. Elle entre à fond dans le puritanisme; elle devient maritime et coloniale.
§ 2. — L'exemple batave.
A. — La métropole de VY.
Les fugitifs d'Anvers, les réfugiés de la Nouvelle Jérusalem, ont ouvert les voies.
Un des moteurs du progrès des Provinces Unies, c'est la vocation maritime. Certes, la Hollande hérite du meilleur dans les Pays-Bas du Sud. Certes, les Juifs l'enrichissent. Mais pourquoi cette transplantation s'est-elle opérée aussi vite?
Parce qu'Anvers n'était qu'un Escaut sans flotte, un lieu de trafic sans défense, une Bourse ouverte; que les étrangers y dominaient les nationaux; que les débouchés de cette place de commerce étaient dans leurs mains, que tout cet ensemble de relations n'avait à son service aucune force armée et que rien ne i^rend peur et
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ne se déplace comme l'argent. Supposez une forte marine belge en i56o et la face du monde est changée.
Mais ce que les Belges, pas plus que les Espagnols, n'ont compris au XVI® siècle, on va pouvoir le réaliser en Hollande au XVII* siècle. Les gens du Nord ont à cela des facilités. Leur population cotière est hardie, leur pêche prospère, une ère d'hostilité avec l'Espagne assure à leurs pirates de plantureux brigandages.
Mais ces facilités ne diminuent pas leur mérite. Ils surent se pénétrer de cet axiome que la sécurité d'an marché est sur mer. Et, s'ils réussirent, c'est que pour elle ils risquèrent leurs biens et leur vie et les gardèrent opiniâtrement, à coups de canon.
En se coalisant étroitement pour la sauvegarde commune de leurs routes océanes, ils défendaient simplement leur patrimoine personnel à chacun. Et c'est ici que la vocation maritime qui rend si glorieux le pavillon tricolore de la République précipite les éléments de la vie moderne, dispersés et disparates à Anvers, et réussit à les fusionner dans un nationalisme hollandais, âpre, orgueilleux, héroïque, pessimiste et véritablement moderne.
Anvers, qui n'a jamais fait que du courtage et de la commission, a vécu dans la dépendance de ses hôtes.
Génois, Vénitiens, Anglais et Hanséates y ont conservé leur langue et leurs habits. Elle paraissait régner, quand elle vivait en tutelle. Elle fut une Bourse, elle n'eut rien d'une métropole.
Amsterdam, au contraire, organise, combine et commande. Elle est remplie de réfugiés, mais ils sont encore plus patriotes que les indigènes.
Pourquoi cette antinomie?
C'est que la fortune propre de toutes ces énergies, immigrées ou hollandaises, dépend de la fortune de tous. C'est que le marché d'Amsterdam est un patrimoine unique. C'est que tous ceux qui y spéculent ont le sentiment de leur solidarité.
En quoi donc le commerce moderne s'oppose-t-il à celui du moyen âge? On vante parfois la solidarité corporative, mais on oublie que les collèges de trafiquants ne poursuivaient qu'un avantage individuel. Le marchand y trouvait bien la précieuse liberté de colporter sa spécialité, mais c'était tout. Dans la Hollande du XVIP siècle, au contraire, et dans tout l'âge moderne, le marché de la métropole dirige un ensemble d'échanges en les réduisant au commun dénominateur de notre âge, l'argent. Le marchand ne vagabonde plus. Il hante la Bourse et calcule. Sur les nouvelles qui tous les jours affluent, des combinaisons s'échafaudent et des ordres partent.Leur réussite individuelle dépend de l'ambiance où elles sont nées et où elles se résoudront en doit et avoir, lors de leur liquidation finale. Celle-ci a lieu en argent, à moins que le solde soit reporté en crédit. Argent et crédit, doit et avoir, sont l'expression du marché lui-même. L'entente entre ceux qui le composent est à la base de la solidarité qui fait sa force.
Mais, direction des entreprises, cours de l'argent, crédit et solidarité mercantile, ne sont possibles que si la sécurité assure le calcul des marchands. Comme entreprises et cargaisons doivent franchir les mers, il faut avoir l'empire de la mer.
Ainsi, abondance d'argent, direction métropolitaine, hégémonie maritime, tels sont les caractères très nets du capitalisme naissant. La Hollande, en les réunissant, fait, la première, œuvre impérialiste, car bientôt à ces
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traits capitalistes s'ajoutent ceux que nous avons relevés : l'orgueil national et la conviction d'un prosélytisme
moral.
Un double phénomène exprime clairement cette aurore du mercantilisme, c'est l'apparition des sociétés par actions et la baisse du loyer de l'argent.
Les « Directiës » montrent déjà, rien que par ce titre, la tendance nouvelle vers une politique métropolitaine. Mais elles ont encore un pied dans la corporation médiévale. Les « Compagniëen », au contraire, sont les expressions fort nettes d'un marclié monétaire moderne et de son crédit. Ce qui en fait l'âme, c'est leur capital et ce bien commun à tous les associés, juridiquement distinct de leur avoir personnel, a désormais une vie propre. Facteur du marché métropolitain, syndicat d'influences, puissance économique, il pousse aux expatriations vers les lointains dont l'or va le faire vivre. C'est un élément de hardiesse. En outre, les parts sociales, qui deviendront bientôt cessibles, vont offrir à la Bourse d'Amsterdam un nouvel aliment de spéculation.
Mais dans ce XVIP siècle naissant, où, le crédit n'étant encore qu'à son aurore, le capitalisme est surtout une question monétaire, le problème qui domine tous les autres est celui du loyer de l'argent.
Il semble à première vue que, possesseurs de mines, aussi bien en Autriche que dans le Nouveau-Monde, les Habsbourg, ayant le plus de métal, auraient dû l'offrir an taux le plus bas. Au contraire. Les prix et l'intérêt montent dans les pays Habsbourg. Ailleurs, ils sont relativement bas. Le phénomène atteint son maximum en Hollande.
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Cela est naturel. Une des raisons de l'émigration des argentiers de toute race vers les ports atlantiques, et spécialement vers les Pays-Bas, c'est que les galions y apportaient Vov des Indes.
L'Espagne n'ayant pas de production sérieuse, l'écoulait en paiements. Les corsaires faisaient le reste. Ainsi refluait vers l'Europe occidentale une partie des trésors que durant le moyen âge, et malgré les Croisades, le monde oriental (i) n'avait cessé de prélever i^ar l'entremise des Italiens. Les gens du Nord allaient encaisser à leur tour.
Amsterdam surtout. La crise des prix n'atteignait guère ces protestants frugaux qui se contentaient « de bière, de beurre et de fromage » et dont un auteur du temps a dit « qu'un marchand hollandais qui a 100,000 livres de capital ne dépense pas à proportion autant qu'un marchand anglais qui n'a que i,5oo livres de bien (2) ». Même la noblesse terrienne, si éprouvée partout et qui serrait sa bourse, s'y trouva beaucoup moins atteinte. Au lieu de se retirer au « Château de la Misère », elle avait suivi le courant urbain. Plus qu'ailleurs on la voit consacrer sa fortune aux affaires et prospérer. Tout le monde commerce, même les femmes.
L'abondance du numéraire en Hollande s'accompagne aussitôt d'un phénomène qui est un des signes du bond prodigieux de prospérité dans les Provinces-Unies. Le loyer de l'argent décroit à tel point que le libéralisme hollandais s'oppose fortement aux autres pays d'Europe.
Les frets des vaisseaux de Hollande sont tellement
(i) Mas Latrie, Relations et commerce de V Afrique septentrionale. (2) Jos. Child, Traité sur le commerce, 1669.
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bas que nul ne peut leur faire la concurrence, et qu'ils ont accaparé tous les transports, même le cabotage anglais (i).
L'Anglais Josias Cliild écrivait en 1669 : « Un Hollandais place un fonds de 5, 000 à 10,000 livres sterling en buses (2), en vivres, filets, hameçons et autres instruments nécessaires à la pêche; si, en soldant ses comptes, il trouve qu'il ait gagné 5 pour cent, année commune, pour l'intérêt de son argent et ses risques, il rend grâces à Dieu et dit à ses amis qu'il a fait un bon commerce; pendant que chez nous, tout ignorant et paresseux qui n'a précisément que le degré d'intelligence qu'il lui faut pour compter son argent à un banquier, sans peine et sans soins, gagne 6 pour cent. N'est-il donc pas absurde d'imaginer que nous autres Anglais puissions entrer en lice avec les Hollandais et même faire rien de bon en fait de commerce jusqu'à ce que nous commencions par nous mettre dans la bonne voie, qui est do réduire l'intérêt de l'argent? (3). » Je connais plus d'un pays du XX*' siècle, qui pourrait tirer profit des conseils de Josias Child.
En résumé, durant les premières années du XVII° siècle, un ensemble de circonstances favorisent les Pays- Bas du Nord. Parmi tous les Etats de l'Europe et parmi toutes les provinces de la Confédération, l'Etat de Hollande (c a la main », et il en profite. Sa vocation maritime, énergiquement cultivée, est l'élément capital qui, en lui assurant la sécurité et la puissance, lui permettra de pousser sa chance au maximum.
(i) Works ofSir W. Raleigh, t. Il, p. 114.
(2) Espèce de vaisseau propre à la pèche du hareng.
(3) Traités sur le commerce, par JosiAS Child (traduction française à Amsterdam), 1754.
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B. — Le miroir de la nouvelle foi.
La Hollande est aussi le protagoniste de la Réforme. Nous sommes aux premières années du XVII*^ siècle. L'archiduc Albert a eu le dessous à la bataille de Nieuport. Maurice de Nassau, buveur, paillard, mais terrible, en consolidant la dynastie d'Orange sur un trophée de victoires, en a fait le symbole même de la religion réformée.
Certes, le mysticisme calviniste des débuts a fort à faire avec le rationalisme puritain que représente Arminius et la secte des Kemonstrants.
A la liberté dans les échanges il faut joindre la liberté de conscience garantie par l'article i3 de l'Union d'Utrecht. Mais elle ne va jamais sans querelles.
L'esprit bourgeois, l'esprit républicain, Oldenbarneveldt, l'ami des Arminiens et des Juifs, Grotius, l'avaient adopté. Ce qui suffisait pour que l'autoritaire Maurice de Nassau soutînt Gomar de Bruges et les Contre- Remonstrants.
On peut y voir aussi le Nord luttant contre le Sud, la Hollande contre la Zélande. Bref, cette querelle qui, comme les autres, prend fin avec le synode de Dordrecht, Concile de Trente des réformés, et l'exécution d'Oldenbarneveldt, triomphe viager du dictateur, coalise toutes les ambitions du temps.
En réalité, le fatalisme calviniste n'a triomphé que pour la forme et parce que, vis-à-vis de la guerre du dehors, il fallait la paix du dedans. Sous la République bourgeoise des frères de Witt, où bientôt par le jeu de bascule des événements, Nassau, mystiques du Sud et Zélande, ne sont plus rien — sic vos, non vobis — , où, par contre, la Bourse d'Amsterdam est tout, la doctrine arminienne subsiste assez pour dominer de son rationa-
lisme attiédi le mysticisme calviniste. Et, vis-à-vis d'un catholicisme qui a retrouvé la discipline jésuite, l'ensemble présente aux peuples protestants l'image d'une religion modèle, unie, elle aussi, le miroir de la nouvelle foi.
Ainsi les Néerlandais, au milieu du XVIP siècle, possèdent deux talismans inestimables; ils ont l'organisation économique la plus parfaite du temps, ils réalisent l'idéal de la pensée persécutée.
Mais ce dernier élément passe bientôt au second plan. Le gouvernement de Frédéric-Henri d'abord, des frères de Witt ensuite, n'a déjà plus d'autre ambition que celle de s'enrichir. La régence du jeune Guillaume, c'est l'hégémonie des gros bourgeois d'Amsterdam. Et pareille politique qui s'appuie sur les intérêts particuliers des Etats de Hollande, c'est-à-dire sur la Bourse d'Amsterdam, présente les vices de tout gouvernement parlementaire, lenteur, contradictions et, avant tout, faiblesse. Il s'en est fallu de peu que la grande République des frères de Witt, corrompue, gorgée à crever et sans troupes, ait été conquise par Louis XIV, dévorée par l'ogre.