SCÈNE II WARBECK, FRION
WARBECK Vous, Frion ? Je ne vous attendais plus ce soir. . .
FRION
De graves nouvelles m'amènent auprès de vous. La situation s'est gâtée depuis ce matin.
WARBECK Que voulez-vous dire ?
FRION
Nos coureurs ont escarmouche à quatre heures d'ici avec les avant-postes d'une armée envoyée à votre rencontre par Henri Tudor. Comme nous ne sommes pas en nombre il faudra que nous entrions dans Bodnam pour nous y retrancher en attendant les renforts promis par le roi d'Ecosse...
WARBECK
Ces renforts tardent bien à venir. . . Hâtons-nous donc de pénétrer dans Bodnam.
FRIOX
Malheureusement Bodnam est la première ville qui refuse de vous recevoir...
WARBECK
Alors?
FRIOX
Nous serons obligés d'y pénétrer de force et cela dès la première heure du jour avant que l'armée ennemie nous ait rejoints...
Voilà ce que j'appréhendais !... Et nous qui nous nattions de parvenir jusqu'à Londres sans devoir répandre le sang... Enfin, puisqu'il le faut, je me résigne... Prends tes mesures pour l'assaut, Frion... Aux premières lueurs de l'aube tu me verras à la tête des nôtres...
FRION
Afin d'enflammer l'ardeur de nos soldats — car il importe que la place soit emportée lestement — ne conviendrait-il pas de les affrioler par la promesse d'un copieux butin? Bodnam est un marché prospère. Et dame ! une fois, en passant...
WARBECK
Non, non! Bodnam fait partie de mon royaume et peut-être y est-ce contre le gré de la bonne gent que notre vassal nous résiste... J'entends, au contraire, qu'on épargne autant que possible la vie et le bien des habitants... Et surtout que pas un cheveu ne tombe de la tête d'une femme, pas une larme des yeux d'un enfant... Car si j'existe comme roi d'Angleterre, c'est à condition d'accorder ma protection aux humbles, aux faibles et aux petits. N'oublie pas, Frion, que j'étais aussi un petit enfant quand la Providence détourna le fer levé sur ma gorge.
FRION (avec ennui et mauvaise grâce)
C'est bien,... c'est bien, mon prince, vous serez obéi... Quoique un intermède de pillerie et de carrousse eût fait patienter vos gens d'armes, qui se morfondent depuis deux mois en ces déserts en attendant l'arriéré de leur solde...
Inutile d'insister !... Je veux être chéri de mon peuple, entends-tu ? Dieu me traça ma mission en m'élevant à l'école du malheur. Ce serait trahir ses desseins que de monter au trône en passant sur les cadavres de mes propres sujets... Aussitôt maître de la ville que la moindre pierre vous en soit sacrée!... Frans de Bruxelles, mon écuyer est-il ici?
FRION
Il veille dans la salle des gardes.
WARBECK
Mande-le, sans tarder, auprès de moi, et qu'il apporte de la lumière. Va !
(Frion sort, après s'être incliné trop bas; il doit avoir l'allure cauteleuse et en dessous d'un félin qui se ramasse avant de bondir.)