CHAPITRE
Dans Ja course rapide que nous avons dû faire à travers les siècles, depuis les premières civilisations écloses dans les deltas du Tigre et de FEuphrate jusqu'aux réformes de Dioclétien et de Constantin, nous avons suivi une même route qui, malgré bien des détours ou des précipices, nous a conduits à un ensemble de constructions, qu'on peut considérer comme présentant, dans leurs grandes lignes et leurs compartiments divers, l'abrégé de tous les efforts des peuples, de tous les progrès du temps.
La dissolution de l'Empire romain d'Occident marque un retour en arrière extraordinaire; c'est le point de départ d'une époque pendant laquelle vont temporairement s'altérer tous les fruits du passé. En Europe, l'impôt subit une lente dégradation qui se termine par une sorte d'éclipsé. Il faut retourner en Asie, soit dans les provinces dépendant encore de l'Empire romain d'Orient, soit dans celles composant l'empire des Arabes, pour retrouver une véritable organisation financière, des institutions fiscales, appropriées aux besoins généraux d'un Etat et donnant encore quelque idée de ce qu'ont fait la Chine, les Égyptiens, les Perses, les Grecs et les Romains.
Et cependant, durant cette époque qui se prolonge pendant neuf cents ans, les peuples européens accomplissent d'assez notables progrès et se trouvent en mesure de soutenir, pendant deux cents ans, le mouvement extraordinaire des croisades.
Il faut eu conclure que, dans l'histoire de l'humanité, il importe de ne pas consacrer uniquement son attention aux faits réguliers et symétriques comme la marche de la civilisation en Egypte ou l'Empire romain. D'autres événements, d'un caractère différent, opposé, méritent de provoquer l'attention et les études
î".6 OBLlIÉliATION DE LA NOTION DE l'iMPÔT.
de tous ceux qui s'intéressent à bien saisir le sens des principaux éve'nements de Tliistoire.
A cette organisation fiscale presque parfaite de l'Empire romain, succède en Occident une complète désorganisation. L'anarchie la plus profonde remplace l'ordre le plus savant. Tous les rouages, qui devaient garantir l'impôt et procurer à l'Etat les ressources nécessaires, s'approprient et accaparent l'impôt. La notion elle-même de l'impôt s'oblitère. Des générations vont se lever, pour lesquelles l'impôt sera encore moins compris qu'à Sparte. Des usages, des législations s'établiront, fonctionneront au hasard, sans aucune main directrice, un Solon, un Auguste, un Dioclétien, qu'on puisse reconnaître.
Celte première époque, pendant laquelle la notion de l'impôt s'obscurcit, s'oblitère complètement, dure cinq cents ans. Vient ensuite une autre époque, qui dure encore pendant trois cents ans : l'impôt refait son apparition, mais il n'a aucun caractère général, permanent. Il est purement occasionnel, local. Dans la troisième, qui s'étend du xiv^ au xvi« siècle, l'impôt reprend son ancien caractère d'utilité générale. Toutefois il n'est encore que temporaire. Enfin, avec l'époque monarchique, mais non sans de grandes difficultés, l'impôt redevient une institution stable. Entre l'ensemble des réformes de Louis XIV et la chute de l'Empire romain, il s'écoule 1200 ans. Et même en 1789, l'organisation fiscale de l'Europe était-elle inférieure à l'ensemble des institutions fiscales de Dioclétien.