CHAPITRE II
ÉPOQUE FRANCO-ROMAINE, APPROPRIATION DE l'iMPÔT.
§ 1^''. Dislocation de l'Empire romain.
S'il fallait préciser une date à la crise qui constate la dislocation de l'Empire ronaain, il semble que la moins inexacte serait celle où Théodose opère le partage entre ses deux fils de l'Empire d'Orient et de l'Empire d'Occident. L'ébranlement de la machine remonte beaucoup plus haut. On peut considérer qu'elle ne fonctionne plus que par intervalles et par saccades dès la mort de Marc-Aurèle. Ni Septime Sévère, ni Dioclétien, ni Constantin ne parviennent, au prix des plus grands efforts, à dominer la force séparatiste centrifuge. Les Gaules se séparent durant soixante ans. Dioclétien trace lui-même, sur la carte de l'Empire, les lignes du démembrement. Constantin coupe l'Empire en deux en transportant sa capitale à Byzance.
C'est là le mouvement de dislocation politique, national, ethnique. Les peuples et les races que Rome a vaincus, ruinés, gouvernés (1) pendant quelques siècles n'ont pas disparu. Ils ont repris de nouvelles forces en s'associant au foyer commun; ils tendent maintenant à le briser avec une force irrésistible. Si, en Orient, la dislocation n'a pas la même énergie, c'est que déjà, à diverses reprises, bien avant l'Empire romain, les diverses parties de l'Empire y ont été groupées par les Assyriens, les Égyptiens, les Perses, les Grecs, et qu'elles ont pris, durant de longs siècles, l'habitude de vivre ensemble. De Sismondi a cependant émis l'opinion que puisque l'Empire d'Orient avait duré dix siècles de plus que l'Empire d'Occident, celui-ci, sans ses chefs, aurait pu prolonger son existence. Cette opinion est contraire aux faits
(1) De Sismondi, Histoire de la chute de l'Empire romain, p. 250, 1 vol.
258 DISLOCATION DE l'eMPIRE ROMAIN.
historiques. A partir des Flaviens, c'est de l'Orient que l'Empire romain reçoit ses ressources, c'est de l'Occident que proviennent ses plus grands dangers. Les conditions des populations, l'état de civilisation auquel elles étaient parvenues, différaient entièrement.
A côté de ce premier mouvement de dislocation, il s'en opère un second, à l'intérieur de chacun des groupes principaux de l'Empire; les intérêts, qui avaient été si longtemps juxtaposés ou confondus, se dissocient, d'autres intérêts surgissent à côté d'eux. Tout change, se renouvelle, se mêle dans les conditions sociales et dans l'état économique; une immense révolution religieuse, une véritable immigration à l'intérieur du continent européen, une décomposition complète dans l'état des personnes qui a sa répercussion dans l'état des biens, l'introduction dans la société d'un élément nouveau, l'homme du Nord, le Goth, le Franc, le Lombard, le Saxon, le Vandale, qui prend place au premier rang et dans les mains duquel tombe ce qui reste de gouvernement; le haut fonctionnaire romain, le grand propriétaire, l'évêque, admis à partager ce reste, admis à s'asseoir, non sans craintes parfois, au festin; les institutions romaines, avant tout les impôts, se perpétuant, mais dans un état de dégradation, devenant une proie, une marchandise, un objet de trafic; toute idée d'utilité générale, de direction commune s'affaiblissant pour disparaître bientôt; l'anarchie, l'insécurité, la violence se glissant partout; l'homme et la propriété ne trouvant plus de protection que dans la force personnelle et physique.
§ 2. Dislocation des provinces — les États modernes.
Aussi dès que le partage de Théodose fut réalisé, il s'en produisit un second par la force même des choses. Dans l'Empire d'Occident chacun des principaux territoires géographiques recouvra une sorte d'indépendance et, dans chacun d'eux, s'installa, pour la préparer, un groupe germanique. C'est un des phénomènes les plus curieux de cette époque de rénovation. Les Ostrogoths et les Lombards en Italie, les Wisigoths au midi, les Burgondes à l'est, les Francs au nord des Gaules, les Wisigoths