ÉLÉMENT MILITAIRE DES SEIGNEURIES
penser que les classes rurales, dans toute l'Europe occidentale, ont largement profité du grand mouvement qui se manifeste dans le cours du xi» siècle et qui prépare les Croisades. Les Croisades n'ont pu avoir lieu qu'à une e'poque prospère. L'e'mancipation de ces classes n'est pas encore achevée. Les Croisades vont leur fournir l'occasion de la poursuivre rapidement; mais elles prélèvent déjà une part plus grande dans la production; elles jouissent de plus de liberté; une part de l'impôt leur incombe nécessairement.
En outre, de ces deux premiers éléments, d'un côté, l'occupation, le défrichement et la mise en culture du sol, et d'un autre côté, le maintien d'un ordre régulier au milieu d'une anarchie complète, désespérée, pour employer les termes mêmes des chroniqueurs du temps, éléments dont les feudistes royaux, tels que Loysel et surtout Merlin, n'ont eu aucune idée, il y a lieu d'en étudier un troisième de première importance, l'élément militaire (1). C'est dans la seigneurie que se sont fixés et qu'ont pris corps les liens militaires du comitatus germanique, au moyen de la constitution des fiefs et de la transformation des bénéfices en fiefs, l'une et l'autre ayant pour fondement le service militaire. Agrandie avec les bénéfices , longtemps temporaires et viagers, la seigneurie s'est morcelée avec les fiefs héréditaires. C'est dans les fiefs que se sont formées les traditions, les mœurs, les idées , les familles militaires de la France. Acquérir un fief, c'était devenir militaire; le propriétaire d'un fief était dit miles. Pendant plusieurs siècles, les seigneurs ont été les défenseurs de l'ordre social et du territoire. C'est ce que M. Fustel de Coulanges a nettement établi en contradiction avec les attaques des feudistes aux ordres de la Royauté et avec les injustices et les passions, nées du mouvement réformateur du xviii" siècle. Le seigneur, a démontré M. Fustel de Coulanges, a été un défenseur, un protecteur, celui dans lequel
(1) Voir deux articles remarquables de M. Fustel de Coulanges dans la Revue des Deux-Mondes, 15 mai 1873 et 1" août 1874. Ces deux articles n'ont pas été reproduits dans les œuvres de M. Fustel de Coulanges ; on doit le regretter. Jamais M. Fustel de Coulanges n'a été mieux inspiré.
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les populations tourmentées, pressurées, accablées par l'anarchie du ix'= siècle se sont mises à espérer (ùi quem sperare). De là la popularité réelle dont la féodalité a été entourée pendant plusieurs siècles. « Les peuples se serrent autour de leurs défenseurs, « autour de.s seigneurs et des comtes. Rien de plus populaire que « la féodalité à sa naissance. Le souvenir confus de cette popu- <' larité est resté dans les romans où Gérard de Roussillon, où u Renaudlet les autres fils d'Aymon soutiennent une lutte héroï-
« que contre Charlemagne Ivlichelet continue. «La fusion des
« races commence et la société cherche à s'asseoir. La France «(Voudrait devenir un monde social, mais l'organisation d'un « tel monde suppose l'ordre et la fixité. La fixité , l'attachement « au sol, à la propriété, cette condition impossible à remplir « tant que durent les immigrations des races nouvelles; elle ne le « sera complètement que par la féodalité... (1). »
Même au point de vue fiscal, il y a lieu d'insister sur le caractère militaire de la féodahté et sur les services militaires qu'elle a rendus, d'abord en fermant le territoire aux invasionSj puis en faisant les Croisades , enfin en fournissant les cadres des familles à l'aide desquels la monarchie a constitué la France. Dans cette constitution , l'œuvre des classes féodales et des classes rurales a été énorme, celle des classes du tiers-état bien moindre (2). C'est avec la plus grande persistance que les classes moyennes sont devenues étrangères au service militaire. Même quand elles acquéraient des fiefs nobles militaires, elles avaient la prétention de profiter des avantages, sans remplir les charges; ce qui a été le cas de Montaigne lui-même ; or, le service militaire a décimé les nobles et livré leurs fiefs aux classes moyennes. Les privilèges, les exemptions d'impôt, les immunités, les honores avaient une pesante compensation, la défense du territoire, l'éducation militaire, la vie militaire (3). A cet égard, il a
(1) Mlchelet, Hist. de France, 1 vol., page 408.
(2) Aug. Thierry, sous l'Influence du parti libéral de la Restauration, a sans doute retracé avec un grand talent l'iiistoire du tiers-état, mais il a oublié l'histoire militaire et l'iiistoire rurale de la France. Il a sacrilié le principal à l'accès soire.
(3) La chevaUrle, par M. Léon Gautier.