LA FORMATION DU TEUIIITOIRE
•pour reconstituer le territoire, puis le gouvernement, puis la nation. C'est un premier mouvement d'une très grande intensité, parce qu'il est territorial, vers la formation de la nationalité. Son œuvre principale a été le territoire.
C'est bien ainsi que l'a compris Michelet lui-même dans l'une de ses plus belles inspirations.
« La variété infinie du monde féodal, la multiplicité d'objets « par laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est « pas moins la révélation de la France. Pour la première fois « elle se produit dans sa forme géographique. Lorsque le vent « emporte ce vain et uniforme brouillard, dont l'empire allemand « avait tout couvert et tout obscurci, le pays apparaît, dans ses « diversités locales, resserré par ses montagnes, par ses rivières; « ses divisions politiques répondent ici aux divisions physiques. <> Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit, confusion et chaos, c'est « un ordre, une régularité inévitable et fatale. Chose bizarre ! Nos « 86 départements répondent, à peu de chose près, aux 86 dis- « tricts des capitulaires, d'où sont sorties la plupart des spuverai- « netés féodales, et la Révolution qui venait donner le dernier coup « à la féodalité, l'a imitée malgré elle (1). »
Et cependant, malgré un brillant développement de cinq siècles, du ixe au xiii^, et une longue transformation, puis, décadence, de cinq siècles encore, du xiv« au xviii«, c'est-à-dire après dix siècles d'existence, la forme particulière, à plusieurs égards supérieure, que la féodalité avait imprimée à la propriété foncière en France, y a presque complètement disparu pour reprendre la forme de la propriété romaine quiritaire. La France présente même ce singulier contraste qu'après avoir été la partie de l'Europe où la féodalité a eu son plus vif éclat, c'est aussi la partie de l'Europe où elle a laissé, dans les institutions le moins de traces, bien que les monuments, les souvenirs, les traditions y reportent sans cesse les générations. Ainsi l'Angleterre, toute l'Allemagne du Nord, l'Italie, l'Espagne, quoique moins pénétrées par l'esprit féodal que la France, sont restées tout autrement sous l'influence du mouvement féodal. Nous n'hésitons pas
(1) Histoire de Francs, 2' volume, page 2.
316 CARACTÈUES GÉ.NEUAUX. DE LA FÉuUALlTÉ.
à attribuer ces contrastes au caractère particulier de la race celtique ou gauloise, à sa nature, profondément individualiste, d'une part, et à la persistance de l'influence de la civilisation latine, d'autre part; à cet égard, le livre de Pierre de Fontaines[l) est un monument historique de premier ordre. On ne saurait trop le relire. Rien d'intéressant comme de voir le vieux juriste féodal, après avoir disserté sur les coutumes qui n'ont aucun rapport avec le droit romain, s'occuper tout à coup d'Ulpian et de Paulus et conduire son lecteur du milieu féodal dans le milieu romain. Cette conduite fut considérablement facilitée par la supériorité de civilisation de la France romaine du midi sur la civilisation de la France féodale du nord, par l'action de la papauté, par celle de l'Église romaine dominant en F'rance aux xii'', xiii^ et xiv^ siècles. Le droit romain envahit alors la France, il y est enseigné de toutes parts; il y a eu au xiii'' siècle comme une première Renaissance. Les monuments juridiques romains révèlent à tous les esprits perspicaces, tels que Pierre de Fontaines, un droit de propriété tout autre et, à beaucoup d'égards, supérieur à la propriété féodale, un droit in rem, absolu, primordial, qui ne connaît pas de supérieur, qui n'est subordonné à aucune condition, qui résulte ou de l'occupation, comme la plupart des seigneuries, ou de la convention, du contrat.
Ce n'est pas que, sur tout le territoire des Gaules, on puisse dire que ce droit absolu de la propriété eût complètement disparu. L'alleu héréditaire en portait la marque, en conservait la tradition; quoique l'alleu lui-même, soit à raison du service mihtaire, soit à raison de la justice, eût souvent subi l'influence de l'association féodale; mais le mouvement général du développement de la mise en culture du territoire et de la propriété foncière, s'était opéré dans une autre direction, provenant et des nécessités économiques, et des lois de la décadence de l'empire romain, et des invasions du Nord comme du Midi. Cette direction avait pour fondement la concession du sol à temps au
(1) N'importe l'auteur anonyme ou supposé du Conseil à un awii. On sait qu'il a été composé vers le milieu du xm* siècle, cela suffit pour lui donner son véritable caractère. Favre, TntrodiKticm au glossaire de Laurière.