‹ L'impôt dans les diverses civilisations (volume 2)Chapitre 176 sur 252 · DÉCADENCE DES FIEFS · texte numérisé non relu

DÉCADENCE DES FIEFS

devinrent acquéreurs de fiefs nobles, militaires. Tantôt favorise's, tantôt interdits, ces achats ont persisté jusqu'en i789. C'est ainsi que les Ramon Eyquem et autres marchands bordelais acquirent des fiefs nobles, militaires, et entrèrent dans la société féodale. Mais ils n'avaient pas l'entraînement militaire, ni la tradition, ni l'éducation, ni le goût ; ce n'étaient pas de vrais compagnons ces trafiquants en sel, en toile, en pastel? Rarement pouvaient-ils monter à cheval, porter le haubert et manier la lance, trop lourde pour eux. Le service militaire leur devint à charge ; y a-t-il jamais eu un plus piètre chevalier que Michel Montaigne, fils d'une juive et petit-fils d'un marchand de sel (1)? Les honneurs du fief leur allaient fort bien, mais point les charges. Il arriva ainsi, comme l'a expliqué de Tocqueville, que les seigneurs de fiefs, acquis par des mains point militaires, cessèrent de remplir la fonction à raison de laquelle ils étaient exempts d'impôts (2). Ils propagèrent, même parmi les fiefs, le remplacement militaire, de même que dans la seconde époque de l'Empire romain. L'Église avait nécessairement conservé la tradition du remplacement militaire qui devint une nécessité lorsque les femmes purent posséder des fiefs. Puis tout se modifia dans les armées. Le seigneur féodal et ses vassaux étaient des chevaliers excellents, mais les archers réguliers, les arquebusiers, l'artillerie les décimèrent à Crécy, à Poitiers, à Azincourt. Il fallut leur substituer l'infanterie et l'artillerie elle-même. Néanmoins, cette organisation militaire des fiefs a eu son époque, ses beaux jours. Elle a donné à la race française des chevaliers admirables; cent chevaliers conquirent le Péloponèse au xiii'' siècle. Leurs exploits valent bien ceux des cavaliers de Fernand Cortez (3).

(1) Sur son tombeau (chapelle de la Faculté des Sciences à Bordeaux) Michel Montaigne est représenté comme un preux chevalier du xii= siècle ; on dirait d'un croisé. Malvezin, Michel Montaigne et sa famille, 1880.

(2) L'ancien régime et la Révolution, livre I, chap. 1. — Le pays;in que Tocqueville met toujours en scène est l'ancien colon, devenu propriétaire roturier. Ce n'est ni le fermier, ni le métayer, ni le valet laboureur, ni le prisfaiteur, ni le bordier, qui, pour Tocqueville et bien d'autres, sont censés ne pas exister. C'est cependant d'eux que Lafa.vette a dit en juin 1815 qu'ils avaient couvert l'Europe de leurs ossements. La Révolution française a été pour eux un cimetière.

(3) Chroniques relatives aux eximlitions françaises au xiii^ siècle, par M. Buchon, introduction VI-VII.

Page 1