TRANSFORMATIONS DE L IMPOT
anciens, la forme de l'impôt foncier. Les Israélites ont dû l'emprunter à l'Egypte. La dîme se rencontre dans l'Inde, dans toute l'Asie Mineure, en Italie, en Sicile. Elle existe encore en Turquie, en Angleterre, au Canada, en Chine. M. James Caird , le savant agronome anglais, a soutenu l'opinion que le rétablissement de la dîme en nature serait un bienfait pour l'Inde. Pendant tout le xviii^ siècle, sous l'influence de Vauban, il a existé en France un courant d'opinion en faveur de la dîme en nature. Nous aurons occasion de revenir sur les discussions que ce courant a provoquées et qui se sont prolongées, même après les réformes de l'Assemblée constituante.
Nous saisissons ici sur le vif la trame de la tradition de l'histoire et les raisons des transformations de l'impôt. Dans des temps prospères, comme l'époque de Darius, les peuples peuvent donner la préférence à un impôt foncier en argent, levé d'après un cadastre; au contraire, dans des temps calamiteux, comme les derniers siècles de l'empire romain, ils ont trouvé un grand soulagement dans la dîme en nature sur le produit brut.
De grands bouleversements ont eu lieu dans la zone territoriale de l'Asie où ont vécu ces gra^nds empires de Chaldée, d'Assyrie et de Babylone. Rome a occupé longtemps la même zone ; néanmoins l'organisation de l'impôt y est restée presque immuable. C'est même Rome qui a emprunté à l'Asie Mineure les deux dernières formes de l'impôt dans l'empire romain : la capitatio terrena, qui correspondait à l'impôt foncier avec cadastre et la capitatio humana qui correspondait au tribut et à la capitation. L'une et l'autre ont été acceptées par les Arabes et appliquées de Bagdad à Cordoue, mais elles n'ont pu remplacer la dîme qui a reparu et qui existe encore. La dîme chrétienne n'a été qu'une importation des coutumes religieuses de la Judée et des traditions fiscales de toute l'Asie.
Bibliographie. — Hérodote, traduction Rawlinson et les notes. — Rawlinson, TJie fivegreat monarch ies. — ilaspero, Histoire ancienne de l'Orient. — Lenormant, Manuel d'Histoire ancienne. — Sayce, Bahylonia. — G. Smith, Assyria. — Maspero, Egypte et Chaldée, 1895, p. 761. — Le livre principal à consulter est Rawlinson, The five great monarchies.
CHAPTTRE II.
DE l'impôt chez les PHÉNICIENS ET A CARTHAGE.
L'histoire de la civilisation des peuples méditerranéens a beaucoup perdu à la destruction complète de Tyr, de Carthage et de Jérusalem. Les Juifs ont pu sauver la Bible à grand'peine; mais tout a péri à Tyr et a Carthage; or les Phéniciens et les Carthaginois ont été les grands financiers de la civilisation orientale , en même temps que ses meilleurs navigateurs et ses meilleurs agronomes. Héritiers directs des traditions de la Chaldée et de l'Assyrie , de Ninive et de Babylone , leur disparition a laissé un grand vide. Nul doute qu'il ne faille leur attribuer une notable partie des progrès que les Juifs et les Arabes ont fait faire aux sciences économiques.
On ne sait rien du système d'impôt de Tyr, quoique les Phéniciens aient dominé tout le bassin de la Méditerranée pendant plus de dix siècles.
Aristotea écrit un chapitre fort curieux (i) sur les institutions de Carthage; mais il n'a donné aucun détail sur les impôts. On sait toutefois qu'elle exerçait sur ses colonies une domination très-dure , de même qu'Athènes ; elle pratiquait le système mercantile de même que Venise , l'Espagne, la Hollande et tous les peuples européens jusqu'au xix^ siècle. « Elle les condamnait à « fermer leurs ports aux marchandises étrangères et à venir « chercher dans ceux de Carthage les produits des contrées loin- ■< taines (2) ». Elle en exigeait rigoureusement des tributs trèslourds (3). Il résulte de l'ensemble des témoignages des historiens
(1) Politique, liv. 2, chap. 8.
(2) Lenormant, Manuel d'Histoire ancienne, 3« vol., 322.
(3) Les colons , considérés comme des fermiers de l'Etat , étalent tenus à de»
lu LA tlACE SÉMITIQUE ET l'iMPÙT.
anciens qu'en dehors de ces tribuls, dus également par les alliés et les sujets, des droits de douane et de port , il n'y avait pas d'impôts intérieurs à Carthage, surtout d'impôt foncier.
La race sémitique, particulièrement le rameau chananéen, paraît avoir été tout à fait réfractaire à l'impôt; au contraire, elle s'est toujours montrée, sauf Israël, profondément esclavagiste. Elle a toujours pratiqué la traite et la piraterie sur la plus vaste échelle. Phéniciens, Carthaginois ont précédé les Barbaresques comme écumeurs de mer et comme corsaires. Ils exerçaient même, comme les Grecs, comme les Sarrasins, la piraterie sur terre, enlevant toutes les personnes qui habitaient les côtes pour les vendre sur tous les marchés.
L'agriculture carthaginoise se faisait par vastes domaines au moyen d'armées d'esclaves; certains domaines en comptaient jusqu'à 20,000 (1). Dans les Etats esclavagistes, l'impôt se trouve sans répercussion possible sur le maître; par suite, le maître restreint l'impôt au minimum. Il en a été à cet égard, à Rome , à Athènes, comme à Carthage. Plus s'est étendu l'esclavage, plus l'impôt est devenu onéreux, plus on a voulu le limiter.
Dans l'étude des peuples anciens, il importe de ne pas perdre de vue la composition de la société : l'esclavage modifiait tout. Il en était ainsi pour l'impôt; de là, notamment, l'institution des repas en commun. Le repas en commun avait pour objet de maintenir une certaine égalité entre les maîtres; souvent il était un mode de lever et de répartir l'impôt, comme nous allons le montrer à propos des Doriens et de Lacédémone.
Bibliographie. — Les r/ianuels de Maspero et de Lenortnant. — Aristote, Politique, liv. 2, eh. 8. — Movers, Phënizische alterthum. — Rawlinsoa, History of Phenicia , i889.
redevances en nature qui pouvaient représenter la moitié du produit brut. Les redevances coloniales sont aussi des formes de l'impôt. Ces formes ont eu longtemps la préférence des peuples européens ; elles ont été la base de leur système colonial, en particulier de Venise, de l'Espagne et même de l'Angleterre. La guerre du Péloponèse, qui a si activement contribué à la décadence de la Grèce, a eu pour cause principale les exigences d'Athènes envers ses colonies. (1) ilommsen, Histoire romaine, 3<= volume et chapitre 1.