SA DÉCADENCE
ce grand fait économique que des historiens de talent n'ont vu, dans le moyen âge, que l'influence du tiers-état et des villes; ils ont oublié la terre et les proprie'taires. Dans les barons féodaux, ils n'ont pas vu les grands propriétaires, les terriens, selon l'expression de Ph. de Beaumanoir, non seulement les terriens, mais aussi une forme d'organisation sociale qui a produit des types, et réalisé des idées qui tiendront une grande place dans les progrès de la civilisation et les beaux jours de l'humanité; car la brillante société du xvi'' siècle, si remarquable en France, celle plus près de nous, plus savante mais moins naturelle du xvii*', et même celle du xviii^ siècle quand on les étudie complètement et qu'on est juste à leur égard, proviennent de l'époque féodale; elles en sont tout imprégnées; ce sont bien souvent le? mêmes familles, propriétaires des mêmes domaines, qui les composent.
Il est vrai que la société féodale a été infectée, quoique séparée par plusieurs siècles et de grands événements, du même vice que les sociétés grecque et romaine, l'abstention, l'aversion, l'oppression, le mépris du travail. C'est la cause principale de sa décomposition et de sa ruine. La réhabilitation du travail est, au contraire, l'œuvre mémorable du xix^ siècle. Ce n'est pas que la société féodale n'ait fait une place au travail, mais elle n'en a pas compris le caractère; et le sens de la grande parole d'Aristote : il vaut mieux travailler que commander, lui a échappé. Aussi lui est-il arrivé d'en venir à renoncer à la foi, à l'hommage, à la fidélité, au dévouement, à l'esprit de sacrifice, à la défense de l'ordre et du territoire, à ce fier sentiment chevaleresque de l'honneur qu'elle avait porté si haut, à la protection des mineurs, au culte respectueux de la femme, pour se consacrer presque exclusivement à la culture savante des avantages fiscaux que le temps lui avait conservés. Le seigneur n'a plus considéré le vassal que comme un prébendier chargé de l'entretenir. Il s'est totalement consacré au quint, au requint, au
livre est rempli d'observations judicieuses et nouvelles quant à la fonction économique et sociale de la propriété foncière au moyen âge et quant aux oscillations de sa valeur. Consulter aussi deux articles de M. le vicomte d'Avenel. Revue des Deux-Mondes, 15 févr. et 15 août 1893.
SA FORME FISCALK. 345
relief, aux redevances diverses, à ramortissement. Réciproquement, le vassal n'a plus songé qu'à payer le moins possible. Tout ce qu'il y avait de fraternel, de social, d'amical, dans le milieu fe'odal a été peu à peu remplacé par l'appétit fiscal, l'activité des greffes et le nombre des terriers. Aussi M. Beugnot a-t-il pu dire :
« Le service militaire et le service de cour étant réduits à de « vaines formalités, l'esprit féodal s'éteignit dans le cœur des « seigneurs; il y fut remplacé par un sentiment jadis inconnu « à la noblesse. Les droits utiles des fiefs, c'est-à-dire les pro- « duits réels, pécuniaires de ce genre de propriété, devinrent le .< fondement de la féodalité (1). "
La féodalité, perdant son caractère militaire, son caractère social, revêtit sa dernière forme, la forme fiscale. Comme l'impôt avait été très certainement l'une de ses principales origines, comme la reconstitution de l'impôt, sa propagation, sa diversificatioa ont eu lieu dans les seigneuries, l'impôt devint l'objet à peu près exclusif de la noblesse, car il n'est pas possible de confondre la société élégante et fort aimable, que Louis XIV enferme et corrompt dans les entresols et les greniers du château de Versailles, avec les chevaliers qui ont soutenu la Croisade pendant trois cents ans et qui ont défendu les colonisations françaises d'Orient jusqu'au xvii'^ siècle. La noblesse devient alors fiscale; elle vit de fiscalité; elle concourt, il est vrai, mais sans entrevoir les suites de ce concours, à répandre les idées fiscales, les moyens fiscaux en France. Les feudistes se multiplient et composent les ouvrages que nous possédons encore ; les uns, les moins nombreux, mais peut-être les plus intéressants, défendant les droits féodaux d'une noblesse qui n'est plus féodale; les autres les attaquant, presque toujours avec injustice, souvent avec ignorance, au nom du pouvoir supérieur du Roi.
C'est dans ces controverses, c'est dans les tribunaux, greffes, perceptions de la noblesse au xviii'' siècle que se sont formés
( 1 ) Beugnot, préface aux Coutumes de Beaumanoir, page 64. Aussi dans le livre de la Haute-Cour de Jérusalem on ne trouve aucune mention de redevances; le fief est tout militaire.