INSTITUTIONS SOCIALES
Le peuple juif n'a eu en réalité qu'une notion imparfaite de l'impôt. Cette imperfection doit être attribuée partie à son caractère propre, partie aux révolutions qu'il a subies. Avant la captivité de Babylone, Israël formait une nation agricole, prospère et heureuse. On évalue que la population de la Palestine alors a pu s'élever à 3 millions d'habitants. C'est l'époque où les deux dîmes se levaient avec le plus de régularité; c'est aussi l'époque de l'année sabbatique et de l'année jubilaire , institutions si caractéristiques du vieil Israël. Pendant la septième année, qui était l'année sabbatique, le travail était suspendu, la terre se reposait; les produits qu'elle donnait sans culture devaient être partagés entre les serviteurs et les étrangers. L'année jubilaire, ou la septième année sabbatique, entraînait des changements d'un autre ordre. Les dettes étaient remises; les esclaves recouvraient la liberté ; les vendeurs rentraient en possession des héritages aliénés. Les deux années sabbatique et jubilaire avaient en vue une sorte de retour à l'état supposé d'égalité primordiale. Elles correspondaient à d'autres tendances ou prescriptions de l'état Israélite ; la gratuité du prêt entre Israélites (i), l'assistance obligatoire du pauvre, la mutualité attestée par les repas en commun, la limitation et le contrôle de l'esclavage, l'interdiction de la servitude de la femme, l'hospitalité envers l'étranger, la douceur pour les animaux. Ces institutions si curieuses n'ont pas empêché la Palestine de devenir un pays riche, prospère, heureux, et de le rester longtemps, grâce au travail et aux vertus d'Israël, qui a réalisé l'idéal de ses prophètes. Et folium ejus non defliiet, et omnia guxciimque faciet prosperabuntur.Et à certains égards, cette prospérité dure encore, ainsi que les vertus qui en sont le fondement (2).
(1) Qui habitabit in tabernaculo tuo^ — Verset 6 : Qui peeuniam suam non dédit ad usurcim et munera super innocentem non aceepit; qui ingreditur sine macula et operatur Justirium... Le Procurateur Pontius Pilatus répondra à Jésus : Qu'est-ce que la Justice ? — Psaume 14, comparer le psaume 1 ; ces deux psaumes ouvraient des aperçus entièrement différents des actes de Gabinius et de Verres. Ils font partie des documents supérieurs de l'histoire de la civilisation.
(2) La charité la plus entière était prescrite envers les étrangers, contrairement
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Israël a, par suite, formé le foyer d'une très-haute civilisation ; c'est bien le précurseur du Christianisme. L'éducation, la civilisation de l'humanité s'est faite grâce à des foyers, tels que le foyer d'Israël; leur destinée n'était pas de se perpétuer, mais de propager les forces qui s'y étaient agglomérées. La captivité de Babylone marque une première dispersion. D'agriculteurs, les Israélites deviennent commerçants, banquiers, changeurs, trafiquants. M. Munk soutient que, même après la captivité, ils maintinrent leurs vieilles et si intéressantes institutions, mais leur notion de l'impôt s'oblitéra aussi plus profondément. Ils attachèrent moins d'importance à la culture de la terre; ils s'éloignèrent des biens fonciers qui exposent davantage l'homme aux exactions en étalant sa richesse; ils donnèrent la préférence aux marchandises, aux capitaux mobiliers que l'impôt atteint plus difficilement (1). En France, même après 1789, l'impôt a surtout frappé les biens immobiliers. Et avant 1789, l'une des plus célèbres doctrines économiques n'enseignait-elle pas que seule la terre devait l'impôt?
La dispersion d'Israël ne doit pas être attribuée à une seule cause. Religieuse, nationale, politique, elle a encore son caractère économique, son caractère fiscal (2). Jérémie exprimait admirablement la plainte de Juda en disant : Princeps provinciarum facta est sub tributo. Mais Israël s'est révolté. U y a mieux : le peuple qui pratiquait l'année sabbatique, l'année jubilaire, les
aux mœurs de tous les peuples antiques. L'étranger avait part aux dîmes ; il avait le droit de glaner. « Voilà qui nous sépare du vieux quirite, qu'est l'étranger? L'ennemi , Hostis. »
(1) On a contesté, non pas la réalité légale de ces prescriptions (les textes sont trop formels, Lévitique, ch. 25), mais le fonctionnement réel des institutions qui ^es consacraient. Les plus récents critiques de la Bible ont partagé l'opinion formelle de M. Munk; wEald [Die alterthumer des volkes Israël, i' vol., 347-381; Encyclopédie des sciences religieuses , t. 11, 368-69). Voici ee qu'en dit M. Renan (Israël, 5<^ vol., 35). « On observait tout sans distinction, même les utopies, les articles les moins rationnels, Vannée Sabbatique, Vannée Jubilaire qui, dans certaines circonstances, causèrent de grands embarras. » — M. de Saulcy {Sept siècles de l'histoire judaïque, p. 200), en cite un exemple décisif lors du siège de Jérusalem par Hérode (38 et 37 av. J.-C.) , la résistance des assiégés se prolongea malgré la famine dont ils souffraient parce qu'on était dans une année sabbatique.
(2) Sur la dispersion ou Diaspora, — Renan , ibid., 5" vol., chap. ri.
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repas en commun, le prêt gratuit et l'assistance, même envers l'étranger, ce peuple est resté rebelle à Timpùt. Il l'est encore. Pas de contribuables moins faciles que les Juifs. Et si quelque chose a pu le consoler de perdre sa patrie, d'abandonner Jérusalem, de pleurer sur Sion, de se disperser de toutes parts sur le globe, ça été de ne pas acquitter le denier de César. Aussi les Romains ne se sont jamais mépris sur l'importance et la signification de la résistance des Juifs. Ils la réprimèrent sans pitié. Us détruisirent Jérusalem. Ils vendirent les Juifs dans les marchés. Vespasien fit frapper tout exprès une monnaie avec la légende Judea capta. Mais du foyer juif devaient naître deux religions qui ont été les deux grands instruments de destruction, l'un au nord, l'autre au midi du monde romain. Juda traita avec l'Assyrie et les Perses, même avec les Grecs. Les Grecs avaient aussi mis la main sur tous les impôts. Ils traitèrent moyennant 300 talents par an (1,650,000 fr.). Il n'y eut jamais de forfait avec les Romains. Ils étaient inexorables, au surplus. Nos juristes et nos littérateurs nous ont façonné des Romains de mise en scène. Il faut s'en tenir encore, après tant de travaux, à ceux qui ont été mis sur toile par Montesquieu (i).
Bibliographie. — Les manuels Lenormant et Maspero. — Reyuier, Economie politique des Juifs. — Renan, Histoire d'Israël. — Munk, La Palestine dans la collection l'Univers. — Salvador, Histoire des institutions de Moïse. — Ledrain, Traduction de la Bible avec commentaires et Histoire d'Israël, 2 vol.
(1) Ils faisaient à leurs ennemis des maux Inconcevables. Ils parlaient toujours en maître. — Grandeur et décadence , chap. n.