LES CLASSES RURALES EX FRANCE ET EN RUSSIE
Le mouvement vers la liberté et la propriété ne s'est jamais arrêté en France. Il n'en a pas été de même dans l'Europe orientale ; aussi la condition de la civilisation- de l'Europe orientale fut-elle longtemps inférieure à celle de l'Europe occidentale, spécialement de la France, la propriété foncière moins bien assise, moins bien répartie, les populations plus arriérées et plus pauvres.
Si on compare les conditions du développement de la propriété foncière et de la personnalité de l'homme , en France et en Russie, on reconnaît, tout de suite, quel immense bienfait la propriété conditionnelle a été pour la France et pour l'Europe occidentale. On peut la considérer comme l'instrument économique et social qui a servi à conduire les populations, du milieu de la servitude et du vagabondage, à la situation de paysans propriétaires, fermiers, métayers, bordiers ; plus tard et peu à peu la perpétuité de la condition personnelle a disparu ; mais deux choses sont restées pour les uns , les plus heureux , la propriété du sol, pour les autres l'entière liberté personnelle.
En Russie, même au xvi^ siècle, il a fallu rétrograder vers la servitude, puis river les populations au sol, avec le Mir comme compensation et comme garantie. La censive et la tenure servile ont formé de meilleures populations rurales que le Mir. Elles les ont façonnées lentement, car il faut beaucoup de temps pour passer de l'esclavage à la servitude et de la servitude à la propriété libre (1).
Toutes ces réglementations, taxes, tarifs, impôts, tribunaux, greffes féodaux ont élevé les populations à un niveau supérieur et, avec le temps, ont permis à la race celtique, presque sauvage, de former une race mixte, d'occuper et de mettre en valeur un territoire de la plus grande valeur, de réunir les éléments de la civilisation française aux xiii«, xvi% xvii^ et au xixe siècles (2). Sans la féodalité, telle qu'elle a été dans l'Europe occidentale, la race celtique de Gaule, aurait eu la destinée des
(1) Mackenzie , La Russie, chap. [29 et 30. La Réforme sociale, mars 1896, contient une étude importante sur les difficultés auxquelles rémancipation des serfs donne actuellement lieu .
(2) Les feudistes des xvi* et x^^I« siècles ont eu une grande part dans la rupture qui s'est faite à partir de Henri IV, mais surtout sous Louis XIV, dans les
TnADITIONS HOSTILES A LA FÉODALITÉ. 4(J9
Irlandais, qui ont conservé, au moins , la liberté personnelle; tandis que les paysans russes n'ont trouvé de protection que dans rassocialion obligatoire du Mir. Combien était supérieure, en 1789, la condition des populations agricoles de la France, combien elle l'est encore aujourd'hui!
L'époque féodale a été cependant longtemps méconnue et les populations, en général, en ont conservé , sauf de très honorables exceptions, un souvenir néfaste. Si beaucoup de préjugés contre la féodalité ont disparu, il en subsiste encore. Quelques écrivains, quelques politiciens ne peuvent en parler de sangfroid. Quand ils veulent combattre, devant la démocratie contemporaine, l'influence des propriétaires, ils les taxent de vouloir rétablir les droits féodaux. Ils s'imaginent compromettre aussi certaines formes nouvelles de la richesse, industriels, banquiers, gros marchands, sans lesquels l'œuvre du travail irait fort mal, en les traitant de barons féodaux, ignorant qu'il y a une rare dose d'extravagance à comparer une banque à une baronnie et beaucoup de mauvaise foi.
Il y a mieux. Aux xvu^ et xviii" siècles la France avait perdu le sens de ses origines et même leur souvenir. Chute de l'Empire romain, occupation des Franks et autres tribus germaniques, Croisades, crise des xiV et des xV^ siècles, Jeanne d'Arc, les grandes luttes du xvie siècle, tout cela a été plongé dans les mêmes ténèbres. Leur souvenir même déplaisait à Richelieu et surtout à Louis XIV. Boulainviliiers, Fréret et Montesquieu, les premiers, osèrent effleurer ces sujets, alors scabreux, auxquels le courant du temps ne s'arrêta pas. Il a fallu Chateaubriand, Michelet, Victor Hugo ainsi que nos publicistes contemporains MM. Léopold Delisle , A. Monteil, Beugnot, Fustel de Coulanges, Siméon Luce, Glasson, Flach, Vuitry, Paul VioUet, Esmein, Luchaire, Langlois et bien d'autres, pour replacer, sous les yeux des Français, les grandes époques, les glorieuses figures
traditions historiques de la France — mpture qu'on ne peut comparer qu'à celle de 1789. .\iusi on doit lire avec précaution le Traité des sev/neurics de Loysel, Paris, 1666 — qui, il plusieurs égards, est fort intéressant. Loysel connaissait les débris de la féodalité de son temps, mais il était moins au coui-ant do la véritable époque féodale.