NOUVELLE APPRÉCIATION
antipathie séculaire, sous certaines réserves très remarquables, à l'action du pouvoir royal et à ses agents d'une part, et , d'autre part, au caractère particulariste de la race, qui a fini par s'insurger contre les moyens nécessaires , mais trop longtemps conservés et appliqués, pour la civiliser et mettre en valeur son territoire.
Néanmoins la France et, en Europe, aucun peuple ne comptent de générations plus illustres que celles qui l'ont constituée du xB au xiii" siècle et sauvée du xiv" au xv^ siècle. Mais ce qu'il y a peut-être de plus digne d'éloges dans nos anciennes familles seigneuriales, c'est de durer encore et d'avoir résisté à l'action du temps (1). Nous en connaissons une très honorable dont les parchemins authentiques remontent au x^ siècle. Fort peu de familles sénatoriales romaines ont eu la même fortune. C'est qu'en même temps qu'elles ont possédé, défriché, cultivé la terre de France, plusieurs de ces familles y ont maintenu des traditions d'honneur, d'éducation, de résignation , de sacrifice, de devoir social et de civilisation chrétienne qui, seules, permettent aux générations de résister aux lois destructives de la vie (2).
§ 16. Les Croisades et V Église.
Commencées à la fin du xi" siècle, les Croisades se sont prolongées jusqu'au xiv<=. Elles ont exercé, sur toute l'Europe, une très grande influence à divers points de vue : 1° elles ont manifesté combien avaient été considérables les progrès accomplis depuis la fin du x" siècle; cette période, encore imparfaitement connue, a dû être une des plus prospères de l'Europe; 2" elles ont ouvert la société féodale aux riches possesseurs de tenures
(1) Ancien régime, chap. xii. — Licet usus gentium nobilitatem in divitiis acqmsitis introJuxerit dominari, ratione tamen sagacius disponenti placuit ut mores et actus demonstrent nobilitatem hominum et exinde mereantiu- vere nobiles repntari (Ducange, glossarium — au mot nohiUtatio), — de La Roque ajoute : Sponte assentlor eos tantum inter nobiles cooptatos qui honeste et libère loco nati erant.
(2) Nous citerons comme exemple la famille seigneuriale de La Roche-Guyon dont M. Rousse a écrit l'intéressante histoire ; mais la famille à laquelle nous faisons allusion n'a pas éprouvé les mêmes changements que celle de La Roche. Elle est la même depuis 900 ans. La famille de Confucius possède encore en Chine le domaine sur lequel sou illustre fondateur a vécu (500 ans avant notre ère).
LES CROISADES ET l'ÉGLISE. 413
qui avaient passé successivement de la condition de colon à celle de censitaire, de vilain, de roturier et de bourgeois. Nous avons déjà relevé dans la famille de Michel Montaigne un cas très curieux de cette transformation. Cette admission a été, de la part des seigneurs, le résultat de la nécessité et, de la part des vilains, la preuve de l'amélioration de leur condition ; 3° elles ont rapproché les divers groupes sociaux les uns des autres, constaté entre eux des liens communs; elles les ont associés à des événements nouveaux, lointains, qui ont modifié les horizons de chacun d'eux; elles ont été une manifestation, eu partie, nationale; 4^" elles ont mis la France en rapport avec d'autres nations, d'autres races, d'autres religions, d'autres chmats. Il y a eu une sorte de renouvellement, d'autant plus profond, que toutes les classes de la nation y ont pris part; 50 elles ont surexcité le sentiment religieux et contribué ainsi à adoucir les mœurs, à tempérer ce que le régime féodal avait d'excessif; 6°- elles ont été l'occasion de la levée, à diverses reprises, pendant près de deux siècles, d'aides extraordinaires, sur lesquelles il y a lieu d'insister.
La première a été levée en 1147 par Louis VII, sous le nom du vingtième, parce que le taux de l'aide fut fixé par le Roi au vingtième des revenus. La levée de celte aide fut précédée d'un recensement général. Toutes les classes des deux sexes durent l'acquitter. M. Glasson a admis qu'elle fut exigée dans toute la Gaule. Il nous paraît difficile de partager cette opinion.
La seconde, la dime saladine, fut demandée en 11S8 par Philippe-Auguste; c'était une taxe sur le capital quant aux biens mobiliers et sur le revenu quant aux biens fonciers. La valeur des biens était déclarée sous serment par le contribuable. L'impôt était du dixième. Il portait sur tous les biens, sans exception, de tous les non-croisés. Le seigneur croisé recevait la dîme de ses vassaux et de tous ses hommes. Un an après Philippe- Auguste rapportait son ordonnance qu'il considérait comme une faute et une témérité. On a attribué cet acte, si curieux, à l'influence du clergé, qui préludait, dès lors, à la politique fiscale qu'il a suivie, sansjamais la modifier, jusqu'en 1789. En partant pour la croisade, en 1190, Philippe-Auguste défendit aux pré-