RICHESSE DE L EGYPTE
territoire (1). Le Trésor disposait de grandes ressources. Il faisait les avances aux proprie'taires. Il posse'dait et il gérait de vastes domaines. Il devint le banquier de l'Egypte entière, qui, elle-même, après la décadence de Tyr et de Babylone, vit affluer , surtout après la dissolution de l'empire d'Alexandre , tous les capitaux de l'Asie. C'est la première époque, probablement la plus belle, de la grandeur commerciale d'Alexandrie. Banquiers, riches marchands de Babylone, de la Phénicie, de la Judée, de la Perse se réfugièrent en Egypte. Le centre de la richesse et delà civilisation se déplaça; il quitta Babylone pour l'Egypte. C'est avec les capitaux de l'Egypte que Carthage , la Macédoine, Antiochus le Grand, Mithridate même, ont essayé de lutter contre le peuple romain. Les Egyptiens n'avaient plus d'armée; mais ils avaient des capitaux. Ils ont joué contre Rome, mais dans de moins bonnes conditions, le même jeu que l'Angleterre contre la France de Louis XIV et de Napoléon. Leurs institutions fiscales sont la preuve d'une très-grande richesse, comme l'atteste l'impôt sur les successions qui n'a été sérieusement implanté en Europe qu'au xix'^ siècle, particulièrement en France et en Angleterre, les Etats les plus riches de Tliurope actuelle.
20° Les Romains furent émerveillés des ressources que l'Egypte mît à leur disposition (2). Les trésors des Ptolémées produisirent à Rome une révolution monétaire. Les Romains n'eurent qu'à maintenir les choses en état : impôt foncier, cadastre, capitation, taxes sur les achats, taxes de consommation, droits dédouanes, droits de succession, ils conservèrent tout : seulement, tout dut être porté à Rome. Mieux encore : les blés d'Egypte au lieu d'être vendus ou consommés en Egypte durent nourrir la plèbe romaine. En vertu de la loi frumentaria, les Romains s'atiribuèrent aussi le droit , exercé déjà par les Pharaons , de s'approprier les blés.
(1) Le Trésor royal tenait à la fois de la ferme, de l'entrepôt et de l'usine. — Maspero, p. 284.
(2) Les auteiu-s grecs ont été éblouis par la prospérité matérielle de rEg.vpte. Diodore de Sicile admire l'Egj-pte sans restriction. Le tableau détaillé qu'il fait de la législation égyptienne a quelquefois des allures d'utopie comme la Cyropédiede Xénophon. — Méuard, Anciens peuples cl Orient, p. 219.
l'Egypte romaine. 31
non compris dans la dime, à un prix fixé par le lieutenant [legatus) impérial. Blés des dîmes , blés réquisitionnés {emptum) durent être transportés à Rome, on construisit en Sicile des élévators ad hoc pour les emmagasiner. Pendant quatre mois chaque année, l'Egypte avait à livrer 20 millions de modii de froment, charge que M. Marquardt a évalué à lo millions de deniers ou de francs. Cette charge a duré jusqu'au vi" siècle. Constantinople remplaça ou plutôt compléta Rome. Ce fut une exploitation de la même nature, mais combien plus terrible ! que celle sous laquelle l'Angleterre a courbé l'Inde et l'Irlande. Par une coïncidence singulière, l'Egypte vient de retomber sous un joug du même genre, avec certaines garanties, il est vrai. Il fut interdit à l'Egypte de frapper de la monnaie d'or, tout comme les Anglais l'ont fait dans l'Inde, afin de se réserver les profits du change.
La condition de la population égyptienne devînt moins favorable. La séparation entre la population agricole, le véritable peuple égyptien établi sur le sol et le cultivant et la population urbaine, mélange fort différent, s'aggrava. Conservée sous les Perses et les Lagides, la vieille civilisation égyptienne s'affaissa, tomba peu à peu en poussière et disparut; les prêtres vendirent les dernières terres des temples et les abandonnèrent; les sables continuèrent à recouvrir les monuments des temps qui s'éloignaient de plus en plus. Il ne resta d'une civilisation, si ancienne et si remarquable, que les canaux et les réservoirs du Nil, entretenus avec soin par la population rurale dont ils assuraient l'existence; ils sauvegardaient l'avenir. Pendant les six siècles, d'occupation romaine, l'Egypte demeura étrangère aux mouvements des populations, migrations, guerres de l'Empire romain, c'a été son salut.
A tous les anciens impôts, maintenus et même parfois augmentés, les Romains en ajoutèrent d'extraordinaires, en vertu d'indictions qui paraissent avoir pris naissance en Egypte , à raison des variations des crues du Nil.
Mais le plus grand changement provint du zèle , de l'ardeur, de la rapacité du fisc romain qui a toujours traité l'Egypte comme terre conquise de prédilection; l'Egypte, en effet, était la province agricole la mieux cultivée, la plus productive, la plus riche
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de l'Empire, à peu près la France actuelle, le paradis de tous les fiscs; les impôts étaient fîxe's, levés, contrôlés, perçus, versés par une multitude de fonctionnaires, plus variés encore qu'aujourd'hui, d'autant plus que si, dans l'ensemble, l'Egypte relevait de l'Empereur, certains domaines dépendaient de la cassette particulière. Les fonctionnaires de Vidios Logos {procurator rei privatœ) surveillait la cassette, et le procurator Augusti contrôlait le Fisciis. De ces personnages, en dépendaient d'autres, tous fort onéreux, Basilicogrammates , Topogrammates, Comogrammates , Eclogistes , Logistères.
Les fermes d'impôts étaient mises en adjudications publiques et données au plus offrant et dernier enchérisseur sous la surveillance des Epimélètes.
Le produit de tous ces impôts était versé dans les caisses du trésor-Fiscus, de la province et mis à la disposition du légat, préfet ou lieutenant impérial, qui avait pour mission principale , les dépenses provinciales acquittées, de les transmettre à l'Empereur directement.
Aussi l'Egypte a-t-elle dû, sauf l'exécution des lois frumentaires, plutôt gagner que perdre aux grandes réformes de Dioclétien et de Constantin. Ces réformes fiscales soumirent toutes les parties de l'Empire aux mêmes impôts. L'Egypte ne fut plus l'objet des préférences fiscales des Romains. Elle leur avait servi de modèle, comme le dit fort bien M. Abdallah Simalka, d'après M. Mommsen, dans le mémoire auquel nous avons emprunté une partie des détails qui précèdent (1), non seulement pour les réformes d'Auguste, mais pour celles de Dioclétien et de Constantin. « Ce fut dans la partie financière (assiette de l'impôt foncier, cadastre, droits de mutation et de succession) que l'annexion de la terre des Pharaons exerça le plus d'influence sur l'administration de l'Empire romain. »
Bien qu'exploitée sans merci, l'Egypte conserva sous l'Empire romain une portion de sa richesse, par suite de ses avantages économiques : bonne culture du sol, avances de l'industrie, supériorité commerciale et maritime, afflux des capitaux orientaux.
(1) La province romaine d'Egypte, p. 168.