DE L IMPOT DANS LA CHINE ANCIENNE
Les plus anciens monuments écrits de la Chine, particulièrement le Chu-King , et les livres de Mencius (Meng-Tseu) , donnent de la Chine une idée absolument différente de celle qu'on peut se faire de l'Inde d'après les lois de Manou :
1° Le territoire de la Chine constitue, d'après le Chu-King, composé bien avant Confucius, qui vivait au sixième siècle A. C.,un vaste empire, soumis à un gouvernement complètement organisé, monarchique, ayant déjà appartenu à plusieurs dynasties (1); c'est l'empire entre les quatre mers (2);
2° Les Empereurs les plus illustres de ces dynasties y sont nommés, ainsi que les œuvres principales auxquelles ils ont concouru; leur action personnelle dans l'administration de l'Empire est très-importante (3);
3" Les sacrifices du culte officiel ont lieu dès l'époque de Chun, dans les conditions astronomiques et territoriales qui se sont perpétuées dans l'Empire; le culte des ancêtres, la véritable religion actuelle de la Chine, est indiquée comme universellement pratiquée (4);
4o Le gouvernement impérial possède tous ses éléments séculaires qui paraissent fonctionner depuis un temps immémorial : 10 la cour impériale qui se transporte dans les divers centres de
(1) Ch.u-King , partie IV, cliap. xiv, p. 110, 112, chap. xx, p. 119, édition PsMthier du Panthéon littéraire. Ce chapitre est de grande importance dans l'histoire de la Chine. Pour les dynasties, voir partie III, chap. xi.
(2) Chu-King, partie I , chap. m.
(3) Ibid., parties I et III.
(4) Ibid., partie I, chap. il; partie III, chap. v.
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l'Empire (1); 2» les ministres au nombre de six ou sept (2); 3» les grands fonctionnaires qui entourent l'Empereur (3j ; 4° les membres de sa famille auprès de lui (4); 5° les censeurs qui exercent encore aujourd'hui leurs hautes fonctions (5); 6o les grands vassaux, grands feudataires, princes héréditaires, qui avaient alors une influence très-étendue (6); 7° le corps entier des mandarins de tout ordre qui ont en mains toute Tadministralion de l'Empire; les mandarins apparaissent avec Tautorilé qu'ils exercent toujours et avec la responsabilité qui leur incombe; plusieurs des allocutions des Empereurs mêmes, qui tiennent une très-grande place dans ce livre si curieux et si important, leur sont personnellement adressées, tantôt avec des éloges, tantôt avec des critiques (7).
0° Le gouvernement de l'Empereur est absolu, mais patriarcal, paternel, animé des meilleures intentions; un contrôle sévère est exercé sur tous ceux qui en font partie; le Chu-King contient d'innombrables textes de haute morale, d'appel à la raison, à la vertu, en vue de contenter le peuple, en vue à la fois d'obtenir son obéissance (8) et de le diriger convenablement dans sa destinée. Voici un de ces textes, des plus intéressants, et notamment donnant une idée de l'ensemble du Chu-King.
'< Le prince ne doit-il pas être aimé? Le peuple ne doit-il pas être craint? S'il n'y a pas de souverain, à qui les peuples auront-ils recours? Il faut avoir soin de conserver la vertu et de s'améliorer soi-même. Si les peuples situés entre les quatre mers sont maltraités et réduits à l'extrémité, vous perdrez pour toujours le bonheur que le ciel vous a procuré...; ayez de la tendresse pour le peuple; ne le méprisez pas : il est le fondement de l'Etat... Si vous faites en sorte que le peuple dise de
(1) Ibid , partie m, chap. vt.
(2) Ibid., partie IV, chap. il; partie IV, chap. xx. Les fonctions de chaque ministre sont marquées.
(3) Ibid., partie IV, chap. XlX-x\ii.
(4) Ibid., partie IV. chap. xxviii.
(5) Ibid., partie II, chap. iv et xx.
(6) Ibid., partie IT, chap. xx, xxiii ; partie I, chap. iv.
(7) Ibid., partie I, chap. m ; partie III, chap. m; partie II, chap. X , xx.
(8) Chu-Kinij, partie I, chap. iii. — ilencius, li\Te II , chap. v.
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l'Empereur que son cœur est droit, vous jouirez de la prospérité de votre aïeul et vous conserverez à jamais les biens et la vie du peuple )'. Dans de nombreux passages, recommandation est faite de s'adresser à la raison, cette droite raison qui réside dans le juste milieu de toutes choses (1). On croirait entendre Cicéron lui même. « Est quidem vera lex recta ratio, naturse congrucns , « diffusa in omnes, constans , sempiterna (2). »
6° Tout cet ensemble est indiqué comme remontant à la plus haute antiquité. « Les règles, la doctrine, les exemples des grands de l'antiquité doivent être votre modèle »; il existe un grand historien de l'Empire (Tai-Ssè). A diverses reprises, les Empereurs prenaient la parole pour retracer l'histoire de l'Empire, montrer comment il s'est formé, les nécessités auxquelles il a été pourvu, les changements dans les rlynasties, les épreuves des populations, la formation de l'administration, les occupations des peuples (3).
7° Quelques parties du Chu-King contiennent des détails sur la Chine elle-même, ainsi que sur les grands travaux qui ont été nécessaires pour l'appropriation du territoire; ces travaux sont dus principalement aux Empereurs, à leurs ministres ou à leurs feudataires. Le premier chapitre du livre second du Chu-King forme une sorte de tableau de la Chine primitive; il porte même le titre de tributs et redevances assignés par Yu, mais s'il donne de nombreux renseignements sur les travaux de Yu, il n'en renferme sur les tributs et redevances que d'accessoires. Le labourage est représenté comme de neuvième ordre, de sixième ordre, de quatrième ordre, de troisième ordre dans des paragraphes différents de ce chapitre, et les impôts comme de neuvième or-
(1) Chu-KinQ, part. I, chap. m. — Coiiiparei- cliap. iv; part. II, chap m, vi; part. IV, chap. ix, xvii. — Ces passages du Chu-King et beaucoup d'autres dans Mencius et dans les livres dits canoniques ou classiques de la Chine, révèlent un développement moral tout à fait remartiuablc, Cgal au moins , si ce n'est .supérieur, à celui des psaumes, parfois de l'Evangile, et plus prés des bases de la civilisation européenne actuelle que la morale des philosophes grecs ou romains. A cet égard, la lecture du Cliu-King laisse une impression inelïa(,'able, d'autant plus que c'est le document de cet ordre le plus ancien lie l'humanité.
(2) De republiea, livre III, chap. x.^.
(3) Chu-Kino, partie IV, chap. xxv, xx, xvr, rv; part. III, chap. vu et m.