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LES ETATS DORIENS ET LA CRETE

La caractéristique essentielle de la race dorienne est le partage et la culture du sol en vue d'entretenir la classe militaire de façon à ce que celle-ci n'ait qu'à s'occuper de la guerre et du gouvernement supérieur de l'Etat. Par suite, elle n'a pas à payer d'impôt. Son entretien , assuré par le labeur d'autres classes, est déjà un mode de payer l'impôt. Pendant leur passage en Thessalie, les Doriens ont autrefois re'glé sur ces bases l'occupation, le partage, la culture du territoire. Ils apportèrent dans le Péloponèse les mêmes institutions. Ils durent encore les fortifier pour contenir les populations qu'ils vainquirent (1).

Ils semblent avoir trouvé dans l'île de Crète un milieu spécialement approprié au développement de ces institutions. Aussi Aristote voyait-il dans les lois de l'ile de Crète le prototype de celles de Lacédémone (2). Elles étaient moins rigoureuses; elles n'avaient pas cet entraînement militaire absolu des Spartiates. Elles formaient un ensemble d'institutions fiscales qui avaient le double but de consolider le fait de la conquête sans oppression et de maintenir rinégalité de condition entre les vainqueurs et les vaincus, d'un côté, et l'égalité entre les vainqueurs euxmêmes, d'un autre côté. A une époque d'entraînement égalitaire, socialiste, comme la fin du xix'^ siècle, il y a, par suite, un intérêt réel à connaître, à étudier les institutions fiscales doriennes et à en examiner les résultats car, elles ont affecté un caractère

(1) MuUer, Ibidem, t. 2. p. 64. A class of Perieci and also of helots was the basis of the Doric form of government, p. 64.

(2) Politique, livre II, chap. vu.

l'impôt E.N .nature et LE:; CLASSES. 63

socialiste accusé, en vue de conserver l'égalité entre les vainqueurs. Ces institutions ont eu deux foyers principaux, Lacédémone et l'ile de Crète. Lacédémone a joué dans la Grèce ancienne le rôle politique dominant; quanta l'île 4e Crète, elle a pu maintenir son indépendance jusqu'à la conquête romaine (66 avant le Christ). Les Sfakiotes, descendants des Doriens de Crète, ont opposé et opposent encore aux Ottomans une indomptable résistance. Ces institutions, à Lacédémone comme dans l'île de Crète, avaient pour fondements essentiels le droit supérieur de propriété de l'Etat sur toutes les terres , la restriction , aussi grande que possible, de la propriété mobilière, et le paiement de l'impôt en nature; quant à ce troisième fait , nous l'avons déjà rencontré dans toutes les anciennes civilisations de l'Orient. II s'y est affaibli, sans jamais en disparaître, puisque dans l'Empire ottoman la dîme est encore payée en nature, amsi que dans l'Inde et en Chine.

Les colonies doriennes avaient apporté dans l'île de Crète les traditions et les mœurs qui ont produit l'organisation si curieuse et si puissante de Lacédémone. Les Doriens asservirent les populations qui occupaient lîle de Crète et les réduisirent à peu près à la condition de colons comme les Périèques de Lacédémone ou les Pénestes de Thessalie. Ces colons étaient les Clarotes. Les Clarotes cultivaient les terres des particuliers, probablement dans les mêmes conditions que les périèques, c'est-à-dire à la charge de remettre une certaine part en nature; à côté des Clarotes se trouvaient d'autres colons les Mnoïtes qui cultivaient les domaines de l'Etat. L'Etat avait des revenus spéciaux.

Les colons devaient l'impôt en nature. « Sur les fruits qu'on " récolte et sur les troupeaux qu'on élève , qu'ils soient à l'Etat '< ou qu'ils proviennent de redevances payées par les serfs , on « fait deux parts, l'une pour le culte des dieux et pour l'admi- << nistration, l'autre pour les repas communs, où sont ainsi « nourris, aux frais de l'Etat, hommes, femmes et enfants (1). »

M. Schomann a complété le texte d'Aristote en lui donnant

(1) Aristote , Polirique, livre II, chap. vu, 5 4, traduction Barthélémy Saint- Hilaire.

64 l'impôt en nature et les classes.

une interprétation nouvelle. D'après lui (1), ce qui parait contraire à la tradition des Périèques , ce seraient les propriétaires, les maîtres qui auraient dû l'impôt « divisé en deux classes, «auxquelles e'taient affectées deux caisses publiques, Tune « chargée de fournir aux frais du culte et de l'administration , « l'autre qui devait subvenir aux syssities (ou repas en com- « mun) et plus généralement à la nourriture des citoyens et à « Tentretien de leur maison. Seuls, en effet, les hommes et les « enfants d'un âge déterminé prenaient part aux syssities, mais « la même caisse était tenue d'alimenter, dans leur ménage, les « femmes, les filles, les garçons trop jeunes pour suivre leur « père et leur mère, et même la domesticité, d'où l'usage de « payer par tête d'esclave un statère d'Egine. Si la dîme ac- « quittée par les riches était considérable , la part des pauvres « était loin de représenter l'équivalent des dépenses qu'ils im- « posaient au Trésor et Ton pouvait dire que tous les citoyens « étaient nourris aux frais du public. Les riches et les pauvres « n'étant pas également répartis dans toutes les hétairies, il était « nécessaire que chacune d'elles versât à la caisse générale les « cotisations qui devaient profiter à toutes. »

Au-dessous des Clarotes et des Mnoïtes venaient les esclaves des deux sexes affectés au service de la maison.

Quant aux étrangers, dont il faut toujours tenir compte, dans la Grèce ancienne, ils étaient admis aux syssities — ou repas en commun.

Ainsi la société, en Crète, se composait de trois classes : les Doriens-militaires, les colons-cultivateurs et les esclaves. Ces trois classes étaient entretenues exclusivement au moyen de dîmes en nature, par la seconde, qui exploitait le sol. Nous retrouvons, dans leurs traits généraux , l'organisation sociale de la primitive Egypte, sauf les syssities, et de la Palestine avant la captivité (2).

(1) AntiQuités grecques, l"volume, 354, traduction Galusld. Nous ne saurions trop recommander ce livre remarquable où. à côté d'une connaissance approfondie des faits et des textes, on trouve une admii-able peiature de la vieille société hellénique.

(2) Ottfried Muller a relevé les rapports généraux de ces institutions avec celles d'Israël.

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