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LA RHETRA ET LES EGAUX

leurs des Spartiates, leur situation se rapproche de celle des Périèques (1).

Quant aux Doriens mêmes, aux Spartiates, ils forment une caste militaire, soumise à un entraînement permanent. Les trois tribus doriennes primitives sont subdivisées chacune en dix obé ; chaque obé compte 150 familles et chaque famille constitue une maison genea. L'existence des Spartiates n'a qu'un objet et qu'un but : la guerre. «Lacédémone, dit M. Curtius, était toujours sur le pied de guerre (2) ». Point de travail, point de trafic, point de monnaie circulante, point de propriété immobilière personnelle. Dans la répartition des terres, 9,000 lots, égaux quant au revenu qu'ils pouvaient donner (3), ont été attribués, à titre perpétuel seulement, à chaque famille de Spartiate, avec sept familles d'Hilotes par lot pour le cultiver. Mais ce fonds , à l'origine, ne se transmet que de mule en mâle dans la même famille; la femme n'hérite pas; faute d'héritiers, l'Etat dispose du lot. Le lot ne peut être partagé. Il revient à l'aîné des héritiers, sauf par lui à assister les autres personnes de la famille. Partant ni partage, ni vente, ni achat, ni hypothèque. L'objet essentiel de l'Etat, en vue d'assurer sa durée et sa puissance, par le maintien de la supériorité de la race, est non seulement l'entraînement militaire des Spartiates , mais la conservation de l'égalité entre guerriers appelés aux mêmes devoirs , entre ouLOLO'. — entre égaux (4). Les sociétés â'Eyaux datent de loin; égalité de race, égalité de culte, égalité d'entraînement, égalité d'éducation, égalité de courage, égalité d'existence : de là, l'éducation en commun, la vie commune, les repas en commun, les jeux en commun, les liens et les affections des compagnons militaires (5), de là encore la remise des dettes à l'avènement de chaque roi (6) : tout est disposé pour sauvegarder l'égalité phy-

(1) O. MuUer, ibidem, p. 68.

(2) Curtius, l"T0l.

(3) 0. MuUer, tome 2; chap. x , 195-215. — Plutarque, Lycurgue, cbap. xi et

(4) Sur l'égalité, les Egaut, — O. Millier, 3" vol., p. 84. — Plutarque, chap.

C5) Xotamment les Epeuuactes, les compagaous des Triacades et des Euotnoties. (6) O. iluUer, 3"= vol., 218.

LES SYSSITIES. /O

sique, matérielle, morale. De là enfin les règles sur le mariage — l'homme ne peut se marier avant trente ans , la femme avant vingt-cinq; la géne'ration même sera réglée (1) ; les frères pourront avoir la même femme; la polyandrie régnera au foyer domestique et assurera la perpétuité de la maison.

Tel est le milieu : les institutions économiques et fiscales devaient y correspondre afin de le perpétuer.

§ 3. Institutions économiques et fiscales.

1° En principe, le Spartiate ne doit pas et ne paie pas d'impôt, à moins de circonstances extraordinaires dans lesquelles il est obligé de fournir seulement certaines contributions en nature (2).

2° Il est nourri dans les syssities (3) auxquelles il doit remettre par mois un médimne (environ 30 litres) de farine, 8 courges ou 25 litres de vin , 5 mines ou environ 2 kilog. de fromage et 1 kilog. de figues — plus en argent 10 oboles d'Egine (4;. — Cesse d'être citoyen tout Spartiate qui n'assiste pas aux Syssities. Nul ne peut s'absenter sans congé. Est exclu tout Spartiate qui est déchu, notamment, par l'extrême pauvreté ,. qui n'est plus o[j.oioo, qui ne marche plus de pair (u7:o;jic'.(o v).

3o Les femmes et les filles sont nourries à la maison ; les jeunes garçons au-dessus de 12 ans mangent dans des réfectoires communs sous la surveillance de directeurs particuliers.

(1) O. Muller, ibidem, tome 2, p. 201. — Ces idées étalent courantes dans la société hellénique. — Platon (^Lois, livre 5) , conseille d'interdire les générations trop abondantes tout en favorisant l'accroissement de la population. Il pense qu'on peut employer la femme à faire la guerre. — Xénophon, Laeédémone, cliap. vu.

(2) O. Muller, 2« vol., 221. — Schœmann, 1" vol., 282. ^ u vS' trr.^i J de S'uv- «^ i T s ti) : manger ensemble.

(3) Plutarque, Lycurgue, xiii à xv. — O. Muller, tome 2, 212-281. — Curtius , 105, 206-234. — Fustel de Coulanges , chap. n. — Les tables comptaient chacune 15 convives. Les repas en commun sont un des faits principaux de la civilisation primordiale du bassin de la Méditerranée. Ils avaient un caractère religieux , social, militaire. A Jérusalem, le sacrifice était suivi de repas eu commun (Voir Renan, tome 5, 68, Tsraù'l). Ou les retrouve en Perse, ù Athrnes , ù Rome. Nulle part ils n'ont eu le même caractère, la même importance qu'à Sparte. Ils n'ont pa.s été sans influence sur le christianisme. — Xénophon, Cijropédie.

(4) L'obole valant 0,15.

<0 L ETAT SPARTIATK.

4" Les familles des Hilotes pourvoient, dans des conditions déterminées et fixes, à des redevances suffisantes pour l'entretien de l'usufruitier de chaque lot et de sa famille. Sur chaque lot se trouvent des greniers ou sont apportées et enserrées les diverses denrées formant cette part, qui ne dépassait pas, quant aux céréales, 40 hectolitres d'orge.

5° A titre de propriétaire dominant des lots , l'Etat veille à ce que les familles sans enfants remplissent les vides en adoptant les u fils de familles alliées et que les orphelines riches épousent « des citoyens pauvres (1). »

6° Les ressources de l'Etat consistent dans les redevances des Périèques , dans les revenus des domaines publics cultivés par les Hilotes et dans le butin de guerre sur lequel il prélevait la principale part. Les Rois étaient entretenus par les revenus des terres spéciales. Il n'y avait d'impôt en argent que dans les cas exceptionnels.

Ces dispositions concordent avec celles signalées déjà chez la plupart des anciens peuples , notamment chez les Egyptiens du premier et du second empire, chez les Hébreux, dans l'Inde et même en Chine. Seulement, les redevances correspondent aune part dans le revenu supérieure à l'impôt , notamment à la dîme. Elles comprennent à la fois l'impôt et la rente du sol. Les Hilotes n'étaient que des colons partiaires et les Périèques que des tenanciers censitaires.

Elles proviennent également de l'état de la civilisation, notamment de la rareté des métaux précieux. Elles démontrent que, malgré bien des différences, l'époque à laquelle elles appartiennent, a eu un caractère commun pour tous les peuples parvenus à une certaine civilisation.

7o La circulation de la monnaie d'argent et d'or est interdite ou restreinte entre particuliers, surtout entre Spartiates, d'abord en vue de les arracher à toutes préoccupations de richesse et de maintenir entre eux l'égalité, mais aussi à raison de la rareté; on n'a frappé des monnaies à Sparte qu'après Alexandre (2^

(1) Schœmann, ibidem, 250.

(2) Gilbert, ibidem, 78-79.

L ETAT SPAKTIATK. / i

11 existait cependant à Sparte un trésor, administre' par les Ephores, qui contenait des sommes importantes en argent et en or; mais ces sommes ne servaient qu'aux besoins de l'Etat. L'usage courant des métaux précieux demeura interdit aux Spartiates pendant au moins quatre siècles (1). Lors qu'Agis et Cléomène entreprirent leurs réformes (2), linterdiction à nouveau de la monnaie d'or et d'argent fut placée au premier plan. Cette interdiction avait pour but de limiter la richesse et de maintenir l'égalité sociale (3).

La seule monnaie en circulation était une monnaie de fer extrêmement lourde. Par suite la transformation des redevances en nature, en impôt, en argent, transformation dont Athènes va nous offrir le tableau , ne s'est accomplie que fort tard et incomplètement à Lacédémone.

8° Le nombre des Spartiates ne dépassait pas 5,000 lors de la conquête : il s'éleva à 6,000, puis à 9,000, avant les guerres médiques. Ce qui permet de porter à 40 ou 30,000 le nombre des Doriens; les Périèques et les esclaves affranchis pouvaient être 180,000 avec leurs familles et les Hilotes 173,000 — l'ensemble de la population représentait 400,000 ùmes. Tel quel, il valait mieux que l'ensemble de la population athénienne, comme le résultat de la guerre du Péloponèse l'a prouvé.

9° L'ascendant complet à exercer et à maintenir par un dixième de la population sur les neuf autres dixièmes , explique toutes les institutions de Lacédémone. Il explique surtout l'une des faces les plus curieuses et les moins connues de son histoire intérieure. On retrouve, en effet, à Lacédémone, comme à Rome, la tentative persistante de conserver l'égalité sociale entre les citoyens ; c'est-à-dire les questions et les partages agraires.

Les sociétés hellénique et romaine ont été essentiellement aristocratiques. Elles se composaient d'une minorité d'élite entretenue par des masses soumises et silencieuses. Celte organisation

(1) Plutarque, Lyrunjue. 5 11. — Ly sandre , § 20. — ichœmann, ibidem, 334.316.

(2) Schœmann, ibidem , 229.

(3) Xénophon , Lacédémone , chap. vu. — « On fait des perquisitions d'or et d'argent, et quand on en trouve quelque part, le détenteur est mis à l'amende. »

78 LA LUTTE CONTliE l'iNÉG ALITÉ.

n'était maintenue qu'au prix des plus grands efforts. L'intervention de l'Etat n'avait pas d'autre objet. L'Etat ne connaissait, ne représentait que cette minorité; gouverner la minorité, c'était gouverner l'Etat. De là les luttes politiques. Les luttes sociales avaient une autre cause : il ne s'agissait plus de gouverner l'Etat, mais de ne pas tomber par la pauvreté — c'était le plus grand des malheurs, — des rangs de la minorité dans les basfonds dans la majorité , c'est-à-dire dans la misère ou dans la servitude. Elles étaient par suite inexorables.

Une aristocratie, surtout une oligarchie militaire a pour condition l'égalité entre ses membres, quand elle ne peut renouveler ses forces dans d'autres milieux. Les Syssities avaient pour but le maintien de cette égalité; mais il arriva un moment oià, au lieu de lui être favorables, elles lui furent contraires. La redevance en nature à porter chaque jour (a-ycùp) à la table commune devint une charge légère pour celui qui n'avait pas d'enfants, plus lourde pour celui qui en avait quelques-uns, accablante pour le Spartiate chargé de famille. Sur qui rejeter l'impôt? Et combien devait paraître pénible cette cotisation quotidienne? Bientôt, il fut impossible à tous de subvenir aux mêmes charges. C'est la remarque faite par Aristote : « Les « plus pauvres ne peuvent prendre part à ces repas; et, pource tant, de temps immémorial, le droit politique ne s'acquiert « qu'à cette condition, il est perdu pour celui qui est hors d'état « de supporter cette charge (1). »

Ainsi ce qui devait maintenir l'égalité, la détruisit. C'est un exemple très-catégorique de l'incidence de l'impôt et de la nécessité d'adapter l'impôt aux diverses inégalités sociales. « Le revenu de la terre, dit Schœmann, que les Spartiates fai- « saient cultiver par les Hilotes, devait suppléer au travail perte sonnel qu'eussent exigé les besoins du propriétaire et lui perte mettre de vaquer à ses devoirs civiques; en outre, il fallait « que les domaines fussent de même valeur, afin d'effacer autant

(1) Politique , livre II, chap. vi, 21. — Schœmann, ibidem, 312. — Aristote ajoute : « C'est chose difficile que les pauvres , en y apportant la part fixée par la loi, puissent en outre subvenir à tous les besoins de la famille » (livre IV, chap. IX , 5 6).

LA LCTTE CONTRE L I.NKfiALlIE. IV

(< que possible la différence entre les riches et les pauvres. Con- « formément à ce principe, le sol avait été partagé aussitôt après '< la conquête dorienne. Plus tard, lorsque le nombre croissant « des citoyens eut troublé l'équilibre, on tenta de réparer l'iné- « galité des fortunes par une nouvelle et énergique application « de la loi agraire. Tout le pays, y compris les conquêtes récentes, « fut divisé entre les citoyens dont le nombre était alors de « 4,o00 ou de 6,000. Enfin, quand, après la première guerre de i( Messénie, le nombre des Spartiates s'accrut encore d'une ma- (( nière notable, et que l'égalité fut de nouveau troublée, le roi « Polydaros profita de nouvelles annexions pour opérer le dernier « partage général des terres (1). »

Ces partages ne pouvaient suffire à paralyser les effets de l'inégalité qui est inhérente à la composition des familles. Il fallut peu à peu renoncer à la législation de Lycurgue et aux traditions sur lesquelles elle était fondée. Les guerres perpétuelles d'un peuple, qui était toujours campé, venaient accroître les causes d'inégalité. Les familles militaires sont soumises à une plus rapide extinction; elles finissent par n'être représentées que par des femmes (2). Au temps d'Aristote les deux cinquièmes des terres étaient dans les mains des femmes (3). La charge des repas publics n'en devint que plus lourde et la mauvaise organisation de l'impôt à Lacédémone, signalée par Aristote, que plus funeste (4). L'inégalité s'accentua de plus en plus; elle s'aggrava encore lorsque, sur la motion de l'Ephore Epitadeus (5), la liberté de disposer par donation et par testament fut reconnue aux Spartiates : c'était une révolution agraire, puisque les Spartiates n'avaient pas la propriété entière de leurs lots. La vente demeura interdite; mais la transmission pouvait avoir lieu sous forme de donation. Il se produisit alors comme à Rome, comme en Angleterre, un immense mouvement de concentration. Aristote put dire : « un autre défaut à siçcnaler dans la constitution de La-

(1> Antiquités grecques, l""' vol., 248.

(2) C'est le cas de la famille de Montaigne apns quatre générations.

(3) Politique, livre II , chap. vi, § 11.

(4) Politique , livre II , chap. vi, § 24.

(5) L'éphorat d'Epitadeus a eu lieu après Lysandi-e et avant Aristote.

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