‹ L'impôt dans les diverses civilisations (volume 2)Chapitre 61 sur 252 · ATHENES · texte numérisé non relu

ATHENES

§ 1. Le territoire.

Avant tout Athènes est un grand port. C'est un centre maritime, du même ordre que Tyr et que Carthage (i). « C'est le peu- « pie qui fait la marine, dit Xénophon, et qui constitue la force « de la république. Les pilotes, les Céleustes, les Pentécon- <( tarques, les seconds, les constructeurs, voilà ceux qui ren- « dent l'Etat florissant bien plus que les Hoplites, les nobles et « les riches (2) ». Sur une population de 500,000 âmes que l'Etat comprend, plus de 200,000 habitent Athènes et ses ports.

Le tierritoire de l'Attique n'est pas étendu; il forme, selon la remarque pleine de sagacité de Xénophon, comme une île (3j. Il en était de même de Tyr et de Carthage. Xénophon en a montré tous les avantages; mais il était monlueux, rocailleux, ingrat; il produisait de l'orge, peu de blé, du vin, de l'huile, des figues, un miel renommé; pas de gros bétail; des brebis et des chèvres; il était, par contre , très-riche en minerais d'argent; les côtes abondaient en poissons. Xénophon et Sophocle en ont néanmoins tracé des tableaux enchanteurs : « L'ex- « trème douceur du climat est attestée par ses produits mêmes; « ce qui ne peut pas germer ailleurs vient ici à maturité. De « même que la terre, la mer, qui entoure le pays, abonde en « produits de toute espèce. Tous les biens que Dieu accorde à

(1) Les gens de mer jouissaient de notables avantages et d"une atélie ou immunité spéciale pour quelques impôts. — Bœckh, 1 vol., 147.

(2) Gouvernemr.nC des Athéniens , chap. l.

(3) Gouvernement des Athéniens, chap. il.

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<> chaque saison se montrent ici plus tôt et disparaissent plus « tard. Et ce ne sont pas seulement les produits qu'une année « voit naître et vieillir, qui donnent la supériorité à notre con- « Irée, mais elle possède encore d'éternelles richesses. Le sein « de la terre y est rempli de marbres...; il est des terrains qui « ensemencés ne donnent point de récolte, fouillés ils font « vivre plus de monde que s'ils rapportaient du blé. Comment « nier que son minerai d'argent ne soit un bienfait du ciel... « Il n'y a non plus rien de déraisonnable dans l'opinion de « ceux qui placent cette ville-ci au centre de la Grèce et même « de la terre habitée (1). »

Le contraste est complet avec Lacédémone, située au centre du Péloponèse, loin de la mer, dans un pays de riche culture, où les produits agricoles sont la seule ressource d'une population sédentaire.

§ 2. La population.

Le mouvement des races qui descendent du Nord s'est dirigé vers le Péloponèse; trois couches humaines se sont superposées dans la Laconie. Une organisation politique ettsociale particulière en est résultée. De temps immémorial, la population libre de l'Attique ne forme qu'un ensemble : point de maîtres, point de vaincus (2). La population ne comporte que

(1) Xénophon, Des revenus^, chap. i. Traduction Talbot.

i< Etranger te voici dans le séjour le plus délicieux de TAttitiue, à Colone, riche en coursiers ; là de nombreux rossignols à la voLx mélodieuse gazouillent dans de fraîches vallées, cachés sous le lierre touffu et sous le feuillage de mille arbres chargés de fruits..., là fleurit chaque jour sous la rosée céleste le narcisse au calice gracieux et le safran doré ; les eaits du Céphise qui ne s'arrêtent jamais serpentent à travers la plaine et, dans leur cours intarrissable, fécondent de leurs eaux limpides le sein de la terre ; sur cette terre croit un arbre que ne possède ni l'AKie, ni la grande île dorienne de Pelops, arbre qui ne fut pas planté par une main mortelle, qui vient sans culture ; nulle part il ne pousse plus vigoureux que dans cette contrée ; c'est l'olivier au pâle feuillage , nourricier de l'enfance ; jamais une main étrangère ne pourra l'extiiiier du soL.. yEdipe à Colonne. Traduction Artaud.

La grande île de Pélops n'est autre que le Péloponèse : on y trouve aujourd'hui l'olivier, qui prospère également dans plusieurs parties de l'Asie.

(2) Schœmann, AnHquités (jrecques, 1" vol., chap. m, ^ 1.

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deux catégories : les citoyens et les esclaves. Les étrangers (Métèques) sont très-nombreux, comme dans tous les ports. Ils y possèdent des garanties complètes sous la protection de magistrats particuliers; on en compte 43,000 appartenant à tous les pays, parlant toutes les langues , donnant à Athènes la physionomie de Marseille d'aujourd'hui. Les citoyens, les vrais Athéniens ne dépassent pas 20,000, avec leurs familles 90,000 personnes, à l'époque de la plus grande splendeur de la puissance d'Athènes; 360,000 esclaves complètent la population. Athènes est un immense marché d'esclaves; c'est après Rome le plus grand foyer d'esclavage des anciennes civilisations (1).

§ 3. L'état social.

Cette agglomération d'hommes libres, la plupart marins, commerçants, pirates, avec un certain nombre de propriétaires, de cultivateurs et d'esclaves, très-nombreux, les uns agricoles, les autres urbains, s'est formée lentement, soit autour du rocher de l'Acropole, soit dans le port du Pirée. Comme tous les peuples primitifs sans aucune exception, même les tribus primordiales chinoises du Hoang-Ho, ou les Aryens du Haut-Indus, elle a été constituée par la réunion de tribus antiques, qui n'étaient elles-mêmes que l'association de grandes familles. Quatre tribus : Gelcontes , Hopletes , £gicores , Argadiens , hommes brillants, chefs et prêtres, guerriers, bergers, cultivateurs; chaque tribu comprend trois espèces d'hommes libres : les Eupatrides ou premiers propriétaires du sol, les géomores cultivateurs, les démiurges artisans; mais tous, divers de condition, sont

(1) Sur Tesclavage à Athènes consulter Schœmann , Antiquités , 1" voL, 359, 397. — M. Gilbert réduit le nombre des esclaves à plus de 100,000 et porte celui des Athéniens libres de 40 à 47,000 , avec leurs familles 120 à 140,000 personnes , plus 10,000 absents, ouvrage cité, p. 184. Ces chiffi-es sont contraires à ceux de Bœckh et de Schœmann , à ceux transmis par Athénée et sui-tout aux célèbres h3TX)thèses de Xénophon sur le moyen de faire face aux dépenses d'Athènes en constituant une armée d'esclaves d'Etat ; on peut comparer, il est vrai , ces hjTX)thèses aux 1,400 millions bruts que le monopole de l'alcool produirait en France. — Glraud, Propriété foncière en Grèce (1893), montre les progrès de l'esclavage en Grèce, p. 72 et 123. Voir à l'appendice :De la population de la Grèce et d'Athènes.

LES ÉLÉMENTS S()GL\(;X. 9'.i

également libres et de même rang- (1). La plupart sont des colons venus de l'Asie-Mineure. Au fur et à mesure que la population libre s'est accrue , d'autres subdivisions se sont formées dans les tribus; d'abord les Dèmes ou quartiers de la tribu; M. Gilbert en compte 174; puis les Phratries, ou corporations, plutôt même confréries, car la Phratrie est une association essentiellement religieuse avec un dieu et un culte particulier. Le Dème est presque un centre municipal; il émet des monnaies, il a ses magistrats, ses assemblées; il est relié à la tribu par une autre institution : la Trittye. On compte trois Trittyes par tribu. Enfin, la Phratrie relie entre elles les familles (yevn) (2). Au-dessous de ces associations principales, une multitude d'autres genres de sociétés; sans ces groupements, les démocraties ne peuvent dominer l'anarchie qui les a toujours menacées et dévorées. Les institutions fiscales, si complexes, d'Athènes, sont incompréhensibles si on n'en tient pas compte. Il en est de même de ses institutions politiques (3).

Tribus, Dèmes, Trittyes, Phratries composent les divers éléments du sous-sol social, éléments religieux, mutualistes, avec des repas communs aux fêles, des sacrifices de confréries, des sociétés de secours, même parfois des communautés coopél-atives (4), le tout exclusivement pour les hommes libres. Athènes est la terre de l'esclavage et partant de la liberté. C'est un Saint-Domingue entre blancs. Aussi, à Athènes, la richesse compte bien moins que la liberté, la liberté de soi-même, cela s'entend.

Grande est, à cet égard, la différence avec Lacédémone; et, en réalité, la condition sociale de Lacédémone avec sa haute aristocratie militaire, ses tenanciers perpétuels, ses serfs de l;i glèbe, invendables eux et les leurs comme les serfs questaux

(1) Curtius, ibidem, 1" voL, 373-381. — Grote, 3'= v«L, 65-80. — Gilbert, 103.

(2) Gilbfi-t , ibidem , 192-214.

(3) La plus granile dlfflcultc île la démocratie française est l'absence de ces as- 6ociati(>ns, si nombreuses au moyen âge et détruites par le i)()Uvoir royal, de même que les empereiirs romains ont détruit celles de la Grèce autiiiue. — TocquevUle, Ancien régimi', livre IL chap. m.— Le christianisme ne vit que par l'association.

(4) Voir notre étude sur les sociétés coopératives dans la Grèce ancL'une, article Coopération de la Grande Encyclopédie.

94 LA DÉ.\lUCI!\TIE.

du xii^ siècle, était bien supérieure; car pas de dégradation pire que celle de l'esclavage, surtout l'esclavage du blanc. Il faut se figurer Horace esclave pour se faire une idée de l'esclavage athénien ou romain; c'est comme si Molière avait été esclave.

Autre élément, la mer : c'est-à-dire la pèche, la navigation et la piraterie; qui dit Grec, dit pirate; même aujourd'hui le marin grec a la voile et la main lestes.

A l'origine, sur le sol de l'Attique restreint, pauvre, malgré les oliviers de Sophocle (l), les chefs des tribus, plus ou moins royaux, plus ou moins historiques, Cécrops , Thésée et Codrus, le dernier, exercent le pouvoir; puis il passe aux vieilles familles, aux grands propriétaires, avec archontat héréditaire, aux Eupatrides; l'archontat héréditaire se transforme en archontat à vie, décennal, annuel, dès 683 A.-C. L'influence territoriale a eu son temps, mais l'exiguïté, la sécheresse, l'infertilité du sol, ont dû laisser la première place à l'influence de la marine, du commerce; le courant démocratique l'emporte à l'époque même oii le courant aristocratique domine dans le Péloponèse. C'est la différence des territoires.

§ 4. Lrt démocratie.

Non seulement la société hellénique a été divisée en un assez grand nombre d'Etats, eu égard à son territoire et à sa population, non seulement il a été impossible de remédier aux inconvénients de cette division, mais deux grands partis politiques ont existé dans ces Etats, partis irréconciliables, de sorte qu'à la séparation nationale il faut ajouter la séparation sociale. Athènes a été le centre et le foyer, pendant longtemps de la démocratie (2) ; néanmoins, elle a complètement échoué quand elle a essaye, comme dans la guerre de Péloponèse, d'assurer sa prépondérance sur les Etats démocratiques.

En étudiant les institutions de Lacédémone nous avons eu à

(1) Sur l'époque rurale de rAttiquc et ses transforxuailons, Giraud, ibidem,

(2) Sur les causes et la force Je ce mouvement démocratique, Giraud, ibidem, p. 12J, 133, 139.

MOUVEMEiNTS l'OLITIQlES DE LA CIVILISATION. 95

signaler que, malgré leur caractère particularisle, ces institutions pre'sentaient de curieux rapports avec les institutions de toutes les aristocraties; celte conc^^-rdance sera relevée plusieurs fois, au cours de cet ouvrage, notamment à propos de l'organisation de l'impôt dans la Home républicaine et en Angleterre.

Réciproquement, les institutions d'Athènes, en particulier au point de vue de l'impôt, se relient à celles des peuples démocratiques, accusent les tendances, les unes bonnes, les autres funestes des démocraties, dont la plus immédiate est de modifier précisément, dans une large mesure, l'incidence de l'impôt, de manière à atteindre surtout les classes riches, tandis que, dans les aristocraties, domine la tendance de les exonérer.

Pendant de longs siècles, le mouvement de la civilisation a eu, en Europe, un caractère aristocratique; les aristocraties ont prévalu. Les institutions d'Athènes, aussi bien au point de vue politique social que fiscal, sont isolées : Athènes est un foyer resplendissant, mais solitaire. Même au xviiie siècle, dans le courant d'idées et de réformes qui allait conduire à la Révolution française, Sparte conservait encore la préférence sur Athènes.

Il n'en est plus de oaème aujourd'hui. Le mouvement de la civilisation revêt un caractère démocratique. Par suite, l'étude des institutions d'Athènes offre un intérêt plus actuel. Il est tout aussi intéressant de comparer ses institutions avec celles de la France, des Etats-Unis, de la Suisse, des républiques de l'Amérique du Sud, dont plusieurs sont très-prospères, que de rapprocher l'organisation sociale et fiscale de Lacédémone, de celle de Rome ou de l'Angleterre contemporaine.

On peut discuter sur l'intensité, la durée et la destinée du courant démocratique contemporain en Europe; on peut prévoir pour ce courant de difficiles épreuves, il n'en est pas moins un courant puissant, môme fécond. Dès lors, il y a plus que de la curiosité scientifique, il y a un intérêt actuel, tangible à se rendre compte, notamment en ce qui concerne l'impôt — puisque l'impôt est la résultante des faits sociaux — de ce qu'a été, en matière d'impôt, cette puissante démocratie athénienne qui occupe une si grande place dans l'histoire de la civilisation.

yi) LA PRODUCTION ET LA RICHESSE.

§0. La production et la richesse.

L'Atlique , chantée par Sophocle, admirée par Xénophon , était très-pauvre (1). Sauf ses monuments, Athènes n'offrait qu'une agglomération de 10,000 maisons, basses, petites, malpropres. Les rues étaient mal tenues, presque infectes. Il y avait plus de luxe dans les habitations à Lacédémone qu'à Athènes. Telle était Marseille, le premier port de la Méditerranée, jusqu'au milieu de notre siècle.

Pour nourrir, dans l'Attique, 300,000 personnes, il fallait, par année, 3 millions de médimnes de blé. L'Attique n'en produisait 2 millions que dans les bonnes années. En moyenne, elle était obligée, comme l'Angleterre actuelle, d'importer la moitié du blé nécessaire, soit 1,300,000 médimnes (2). C'était beaucoup pour l'époque. En échange, Athènes exportait des vins, de l'huile et du miel, mais les exportations ne pouvaient couvrir les importations, Athènes y faisait face, comme en partie l'Angleterre, de nos jours, comme Venise, avant elle, par les profits du commerce maritime; le Pirée et Munychie étaient tout.

« Les maladies des fruits, envoyées par Jupiter, sont désas- « treuses pour ceux qui dominent sur terre; mais, sur mer, elles « n'ont rien de grave. Tous les pays ne sont pas maltraités en « même temps; en sorte que des contrées productives arrivent « tout ce qu'il faut aux maîtres de la mer. D'ailleurs, s'il faut « mentionner des détails moins importants, leur puissance « maritime a fait trouver aux Athéniens, par le commerce, de « quoi fournir au luxe de leur table. Tout ce qu'il y a de déli- « cieux en Sicile, en Italie, à Chypre, en Egypte, en Lydie, (c dans le Pont, dans le Péloponèse et ailleurs, tout cela s'est « concentré sur un seul point, grâce à l'empire de la mer (3). »

(1) Schœmann, Antiquités grecques,!" vol., p. 599. Les plaines, dans la Grèce eui'opéonne, ne sont que des ravins, d'étroits bassins creusés entre les montagnes : les cours d"eaux tarissent Vété. Curtius, 1" vol., p. 16.

(2) Le médimne représentait 51 litres, 6 — d'où 1,500,000 égalent 774,000 à 8 fr. l'hectolitre en moyenne.

(3) Goui-erncment des Athéniens, chap. 2.

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