LE DON VOLONTAIRE ET LA DIME. XIX
m. Chez les tribus sédentaires, dont les foyers sont devenus les centres de la civilisation, le don volontaire s'est maintenu, mais l'impôt sur le bétail s'est transformé dans un impôt plus général sur la production agricole; cet impôt, c'est la dîme. La dîme sur les produits du sol et le don volontaire sont par suite les deux formes de l'impôt primitives des peuples sédentaires ou civilisés. Ces impôts, chez les peuples sédentaires n'étaient pas seulement dus au souverain, mais également, dans des proportions diverses, aux classes directrices, notamment aux sacerdoces, représentant les éléments actifs de la civihsation. Il en a été ainsi dans l'Inde pour les Brahmanes, en Perse pour les Mages, en Egypte, en Judée, dans les Gaules pour les Druides. Ces sacerdoces ont eu, en effet, la première part dans l'œuvre de la civilisation. Une autre part a dû être faite aux classes militaires, chargées de la défense du foyer. Tantôt ces attributions ont eu Heu au moyen de terres exemptes d'impôts, tantôt au moyen d'une participation même dans l'impôt. Ainsi se sont constituées des inégalités et des classes sociales, que rien ne pouvait prévenir, et qui correspondaient aux nécessités de chaque nationalité et de la civilisation elle-même. A ce sujet l'histoire de l'impôt et de la civilisation en Egypte contient un enseignement péremptoire.
IV. Dans ces conditions, qui ont été maintenues assez longtemps, les premiers foyers de la civilisation ont joui d'une incontestable prospérité fondée, sur la culture du sol et leur éloignement respectif; c'est ce qui est attesté par tous les monuments et tous les documents qui ont été conservés sur la civihsation de la Chaldée, de l'Assyrie, de la Babylonie, de l'Égypfee ancienne et moyenne, de l'Arabie primitive, surtout de l'Inde, de la Chine et de l'itahe avant Rome. Les légendes et les traditions sur une première époque de prospérité, sur l'âge d'or, se rattachent à ces temps.
Xï SECONDES CIVILISATIONS.
V. Cette prospérité a été troublée par rintervention de divers facteurs nouveaux : 1° l'accroissement des tribus restées nomades, ayant préféré leur vie traditionnelle aux racles labeurs des tribus sédentaires ; 2° la concurrence des foyers civilisateurs entre eux, concurrence provenant de la nature même des choses, des différences de climat, de race, de religion, de conditions économiques; 3° les modifications que la loi d'inégalité, ou le principe de différenciation, introduit nécessairement dans toutes les sociétés humaines; 4° le rapprochement des foyers civilisateurs entre eux sous l'influence des progrès mêmes de la civilisation, de la population, de l'occupation, de la mise en culture et de l'appropriation de nouveaux territoires. L'action de ces divers facteurs a donné une extrême intensité à la loi de la guerre, réalisation brutale delà concurrence des peuples et des civilisations. De même que les guerres tendent actuellement à devenir moins fréquentes, de même elles ont dû être assez rares dans les premières civilisations ; mais elles ont pris une terrible activité lorsque, d'une part, les foyers civilisateurs ont été plus nombreux, plus rapprochés, plus riches et que, d'autre part, les populations nomades ont pris plus d'importance. Elles ont eu pour causes incessantes de provocation, les luttes entre les foyers civilisateurs et les nomades, les luttes entre les foyers civilisateurs eux-mêmes. De ces luttes, deux résultats principaux, l'un et l'autre essentiellement fiscaux : le premier de rejeter l'impôt sur le vaincu, d"où le tribut, troisième forme primordiale de l'impôt; le second, sinon de faire apparaître, du moins d'aggraver, dans d'énormes proportions, le plus grand élément d'inégalité entre les hommes, l'esclavage et, par l'esclavage, d'altérer profondément les moyens de production, les sources de la richesse, le caractère et la répartition de l'impôt.
VI. Depuis l'époque des Empires de Chaldée et d'Assyrie et du second Empire d'Egypte jusqu'à Auguste,
LA GUERRE ET LE TRIBUT. XX j
c'est-à-dire pendant au moins vingt siècles, on peut dire que la guerre, soit entre les foyers civilisateurs, soit entre ces foyers et les peuples nomades, ont été l'élément principal de la vie des peuples méditerranéens et qu'elle résume à peu près les mouvements divers de leurs civilisations. Il y a sans doute certains foyers, tels que la Phénicie, Israël, l'Egypte, Athènes (i) où, à côté de la guerre, d'autres éléments se sont développés, mais ils ont été toujours dominés par la guerre et, par suite, par l'esclavage^ le pillage, le butin de guerre, même par la dépossession du sol, l'appropriation des impôts, à titre de conquête par les vainqueurs, car non seulement les vainqueurs imposaient le tribut au vaincu, quand ils ne le réduisaient pas en esclavage, mais souvent ils s'emparaient du sol et, s'ils lui en laissaient la jouissance, ils mettaient au moins la main sur tous les impôts ordinaires, pour en disposer comme d'une rente annuelle et perpétuelle. Dans les anciens empires d'Orient, les souverains traitaient, pour la perception du tribut, en quelque sorte à forfait, ce qui soulageait les populations; mais les Romains percevaient euxmêmes tribut et impôts et ils les employaient à leur fantaisie, notamment à nourrir la population famélique de Rome et de Constantinople.
VII. Pour résister à des perturbations pareilles, les populations sédentaires ont eu surtout recours à la coutume et à l'impôt en nature; ce sont ces deux moyens qui leur ont permis de subsister, aussi bien en Asie Mineure qu'en Egypte, dans la Péloponèse et ailleurs. Tous les peuples conquérants ont dû s'y plier. L'oppression la plus affreuse que les Mongols ont fait sentir aux Russes a consisté à les contraindre de payer leur tribut en argent. Nul doute que cette oppression n'ait
(1) A Athènes même, le butin de guerre entrait dans la constitution du budget.