‹ L'impôt dans les diverses civilisations (volume 2)Chapitre 86 sur 252 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La décadence de la Grèce est bien antérieure aux guerres avec la Macédoine et avec les Romains. Thucydide en a marqué le point de départ pendant la guerre du Péloponèse qui s'est prolongée, sauf un assez grand intervalle, pendant 27 ans. Cette guerre a correspondu à la profonde division des races et des institutions en Grèce. La race dorienne, avec Lacédémone et ses alliés, eut la victoire; mais ses forces ne lui permirent pas de conserver l'hégémonie de la Grèce pendant plus d'un demisiècle. Après Leuctres et Mantinée (363), la Grèce n'eut plus de force directrice suffisante pour réunir ses divers tronçons. La Macédoine sans l'asservir, ne parvint pas à la réunir à elle-même. Dès que la Macédoine eut succombé, sans recevoir aucun appui de la Grèce, les Hellènes furent fixés sur leur sort (1).

D'ailleurs les Romains rencontrèrent en Grèce des alliés fidèles; c'étaient toutes les vieilles familles helléniques, accablées de vexations, de persécutions, de spoliations et d'impôts par le parti démocratique grec. « Si tous les partis, dit M. Gui- « raud, eurent recours à l'étranger, ce furent surtout les aris- « tocrates qui montrèrent le plus de docilité envers lui; ce n'est « pas qu'ils fussent moins patriotes que les gens du peuple, ni « moins vaillants; mais ils avaient beaucoup plus à perdre par « la résistance et beaucoup plus à gagner par la soumission ; le « souci de leurs intérêts matériels les détournait de s'engager « bien à fond dans la lutte et leur ôtait les armes des mains. Ils « cédaient d'autant plus volontiers que l'ennemi leur accordait « de grands avantages. Auparavant, ils étaient dans une foule « de cités, exclus du pouvoir, et, quand par hasard c'étaient

(]) Hertzberg, La Grèce sous la domination romaine, traduction Boucher- Leclercq , 1" vol., chap. i.

« eux qui gouvernaient, ils avaient à compter avec les exigences « d'une multitude avide et indiscipline'e qui ne reculait devant « rien... Les rois de Macédoine eurent d'abord une certaine « tendance à faire prédominer l'oligarchie... Les Romains adopte tèrent à leur tour cette politique et s'y montrèrent constamment « fidèles. Dès l'année 194, Flamininus s'occupait en Thessalie « d'organiser les tribunaux et les conseils d'après des conditions « de cens et d'assurer le pouvoir à ceux qui étaient le plus inté- « ressés au maintien de la paix. Tous les proconsuls qui vinrent « après lui suivirent la même politique, parce que le Sénat leur « donnait les mêmes instructions... Rome se montra aux Grecs « comme le gardien inflexible du droit de propriété et des pri- « vilèges de l'aristocratie (1)... »

Les Romains ne rencontrèrent quelque résistance que de la part de la ligue achéenne, dont les anciens Périèques et les Hilotes composaient le fond. Périèques et Hilotes étaient dans leurs rôles. Ils furent soutenus partons les démocrates et démagogues de Grèce, Corinthe, Athènes; ils succombèrent ensemble et non sans gloire (2).

Devenus maîtres de la Grèce, les Romains la traitèrent avec certains ménagements, plus apparents que réels. Cicéron luimême , le plus modéré de tous les Anciens , le plus modéré de tous les Romains trouva moyen d'emporter 2 millions de sesterces de Cilicie (3) ; qu'on juge par là de ce que les proconsuls, préteurs, propréteurs, autres que l'accusateur de Verres et de Gabinius, exigèrent des Grecs (4). Cependant la Grèce n'avait jamais été riche; les guerres d'Alexandre, d'Antipater, d'Antiochus, de Mithridate augmentèrent sa gène, qui se changea en une grande misère , développée par la dépopulation et l'émigration des riches.

(1) Guiraud, ibidem , 627.

(2) Petit de JuUevilIe. La Grèce sous la domination romaine, chap. m et vu. Ou trouve dans ce livre remarquable une histoire dramatique des derniers temps de la Grèce et des excès des Etats démocratiques.

(3) Petit de JuUevllle, ibidem, 220-224.

(4) Voir le portrait de Pison, plus atroce que Verres, par Cicéron, ibidem , 224-229. — Voir Leclert, traduction Cicéron, même édition, t. 8, page 464.

Les Romains firent deux parts de la Grèce, divisée , d'ailleurs en deux proconsulats. Les principales villes furent admises parmi le civitates fœderatae [i). Par suite, elles conservèrent leurs propres lois et ne durent acquitter au fisc romain que les charges stipulées dans le traité d'admission, toujours plus modéré que l'acte de Deditio; mais l'influence supérieure passa de la démagogie à l'aristocratie. Ce fut un fait général, conforme à la politique de Rome et conforme aussi à la marche supérieure de la civihsation. L'époque des Républiques grecques était finie. Par suite, tout en conservant leurs lois et notamment leurs institu lions fiscales, leurs fêtes, les cités durent tout approprier aux tendances romaines. Des changemeats eurent certainement lieu peu à peu dans les impôts. La scène de la comparution de saint Paul ou de saint Denys, l'aréopagite, devant l'aréopage athénien donne une idée assez exacte de la vie intérieure des cités grecques.

Quant aux autres parties de la Grèce, elles furent soumises au tribut. Rome s'adjugea, comme partout, les dimes. « Tous les « ans, les magistrats municipaux dressaient la liste des exploiu tants et notaient la quantité déterres qui étaient mise en cul- « ture; on évaluait approximativement la récolte future, et, « d'après cette donnée, on déterminait le rendement probable de u l'impcM, à raison de 10 p. 0/0 du revenu brut; on adjugeait (( ensuite au plus offrant le droit de recueillir le blé, l'orge, le « vin, l'huile, les légumes dus par les cultivateurs. Si la récolte « était supérieure aux prévisions, le fermier gardait pour lui « l'excédant de la dîme; si elle était inférieure, il comblait à ses « frais. Ces règlements s'appliquaient à la Grèce tout en- « tière (2). »

Dans le partage des provinces fait par Auguste, la Grèce fut attribuée au Sénat. Ce fut pour elle un nouveau malheur. Cela coûte à dire, mais entre le vieux Sénat de Caton et de Cicéron et l'Empereur, le pouvoir nouveau, intelligent, modéré était celui de l'Empereur. Bien que les proconsuls sénatoriaux ne

(1) Gilbert, ibidem, p. 25-219.

(2) Guiraud, ibidem, 540.

pussent se mêler d'affaires financières , placées dans les mains d'agents spe'ciaux, nommés par l'Empereur parmi les chevaliers, ils se montrèrent partout plus durs que les légats de l'Empereur. Sous Tibère il fallut arracher l'Achaïe et la Macédoine au Sénat (1).

Jusqu'à la mort de Tibère, assez favorable à la Grèce de même qu'Auguste (2), les choses demeurèrent en état, mais les crises qui assaillirent bientôt l'Empire aggravèrent la condition de la Grèce. Néron lui avait donné une dernière illusion d'indépendance en proclamant lui-même solennellement aux jeux Isthmïques (3), son complet affranchissement; mais, quelques mois après, la dure voix de Vespasien la rappelait à la réalité. Il rendait à l'Achaïe son gouverneur chargé de lui redemander le tribut (4). Seule Athènes conserva son ancienne situation.

LesFlaviens, les Antonins, se montrèrent plus bienveillants que Vespasien ; Trajan accepta d'être archonte éponyme à Athènes (5); Hadrien s'y rendit quatre fois; il encouragea ses fêtes, il releva ses monuments , il prépara ainsi la nouvelle carrière que les écoles d'Athènes allaient parcourir; mais, au point de vue fiscal, les choses s'améliorèrent beaucoup moins. La tendance générale de l'empire était vers l'uniformité des charges. Avec chaque siècle, cette tendance s'accentua; peu à peu les impôts des villes revêtirent un caractère tout municipal; et lorsqu' apparurent vers 282, les édits de Dioclétien, Athènes, Sparte, toutes les villes, tout le territoire de la Grèce y furent tout naturellement compris comme toutes les autres parties de l'Empire romain. La charge fut très-forte; mais elle eut des compensations. La vieille Grèce est morte. La Grèce chrétienne lui succède.

A ce moment, à la fin du m" siècle, la décadence de la Grèce,

(1) Petit do JuUeville, page 247, Macédoniam et Aohaiam onera depreeantes leoari in projsens proeonsuU imperio tradique Cœsari plaçait, Tacite, Annales , liv. I, 76.

(2) Petit de JuUeville, ibidem, 245-247.

(3) Petit de JuUeviUe, ibidem , 252, 262.

(4) Petit de .JuUeville, ibidem, 285. — Mahafly, Ths tjreek world undcr roman sway, chap. xii.

(5) Petit de JuUeville , ibidem , cliap. xv.

sa dépopulation, sa misère, sa solitude, son silence, déjà si grands au temps de Plutarque et de Pausanias, ont atteint leurs plus mauvais jours (1). Foyer de commerce maritime, d'échanges, la Grèce souffrit affreusement de la grande crise monétaire du iii^ siècle, de la lutte du cuivre contre l'argent (2), de même que souffriront au xx^ siècle les Etats à argent qui lutteront contre l'or. Mais saint Paul n'avait pas comparu en vain devant l'aréopage; il apportait avec lui des idées nouvelles, une direction nouvelle de l'humanité, une espérance (3). Les Hellènes s'y associèrent. Après Israël , la Grèce a été le principal agent du christianisme. Aussi son relèvement date de Constantin. Le transfert à Constantinople de l'Empire romain opéra pour elle le miracle de la résurrection. Le Grec s'installa à Constantinople et peu à peu en chassa le Latin ; une nouvelle période de prospérité s'ouvrit pour les Grecs et la Grèce; cette période a duré plus de 800 ans; c'est bien quelque chose.

Enfin les grandes réformes fiscales et poUtiques de Dioclétien et de Constantin furent en réalité un immense bienfait pour tout l'empire, débarrassé à jamais -des agents sénatoriaux et du Sénat lui-même; mais « il n'y eut plus d'Athènes, de Lacédé- « mone, de Doriens, d'Achéens ni d'Etoliens(4). »

(1) Finlay History oj cjreece, V"^ vol., 42, 52, 58, 87.

(2) Finlay, ibidfim, 103, 109.

(3) Petit de JuUeville, ibidem, chap. xii. Saint Paul à Athènes.

(4) Finlay, ibidem, 109.

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