LA PROPRIÉTÉ FONCIÈÏIE ET LES ARISTOCRATIES FUTURES
nécessairement supérieure, par l'occupation, parla culture, surtout par le droit sur des territoires bien plus étendus (i).
§ 6. La propriété foncière sur le globe et les futures aristocraties.
Il ne faudrait pas considérer comme un accident celte influence de la propriété fonciL-re, d'abord pendant la République romaine, puis sous l'empire romain, sur la constitution de la société et les institutions politiques. Il y a, au contraire, concordance nécessaire entre les conditions politiques et sociales des peuples et la fonction de la propriété foncière dans leur état politique, social, économique. On peut citer des preuves bien décisives de cette concordance. Lorsque de Tocqueville, de retour de son voyage aux États-Unis, lançait, en 1835, dans le public européen son livre : La démocratie en Amérique, inspiré comme un prophète, il prédisait une sorte de naufrage général de la vieille civilisation. Il avait oublié de tenir compte de l'énormité du territoire, 920 millions d'hectares, dont un tiers seulement a pu être mis en culture après trois siècles de colonisation. Aujourd'hui, les observateurs sagaces du milieu américain , sont obligés de constater, la formation d'une véritable aristocratie territoriale et financière qui ramène tout à elle et qui domine tout : élections, tribunaux, journaux, chemins de fer. Quel fait plus curieux, entr'autres, que l'organisation des chemins de fer aux États-Unis, représentant 50 miUiards et accaparés par quelques milliardaires d'une puissance bien autrement étendue que les sénateurs romains les plus riches ou que les plus hauts barons féodaux.
« La République des États-Unis, écrivait il y a quelques an- « nées, l'un des publicistes français qui les ont le plus longtemps « habités et le mieux connus, n'est point une démocratie dans « le sens que l'on donne ordinairement à ce mot , de ce côté de « l'Atlantique : les idées aristocratiques et les combinaisons d"é-
(1) Consulter Labonlaye, Histoire du droit de propriété fonciire en Occident , ouvrage déjà ancien, composé avant les travaux récents sur ce grand sujet qui est encore îi traiter, surtout au point de vue économique que Laboulaye n'a pas saisi.
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« quilibre de l'école anglaise se retrouvent presque toutes dans « la constitution de l'union américaine : la liberté et l'e'galité y « ont des contre-poids et des entraves considérables dont les « républiques d'Europe n'ont compris ni les rouages ni la por- « tée (1) ».
M. de Mandat Grancey, qui a récemment fait de longs voyages aux Etats-Unis, a développé les mêmes idées à propos du livre de M. Paul Bourget : Outre-mer.
« Quand M. de Tocqueville est allé en Amérique, il y a trouvé « une société où étaient en train de disparaître les derniers élé- « ments d'une aristocratie dont Washington était le type, et il « en a conclu que cette société marchait tout droit à la démo- « cratie pure et simple. S'il y vivait de nos jours, et surtout s'il <( y était mêlé à la vie industrielle et politique , il serait proba- « blement beaucoup moins affirmatif envoyant le rôle qu'y jouent « les millionnaires. En somme, ce qui distingue un pays démo- « cratique d'un pays aristocratique, c'est que dans le premier, il « ne peut y avoir d'autre autorité que celle exercée en vertu d'un « mandat donné à quelques-uns par la masse des citoyens librece ment consultés : tandis que si une classe de citoyens a le droit ou « le pouvoir d'imposer sa volonté aux autres, cette classe cons- « titue une aristocratie. Or, il est incontestable qu'il y a, actuel- « lement aux États-Unis, une foule de gens qui, grâce à leur « prodigieuse fortune, et surtout à la façon dont ils l'emploient, « se trouvent précisément dans cette situation privilégiée, vis-à- « vis du reste de la population. Ainsi, il y a beaucoup d'Etats « dont tous les chemins de fer ou la plus grande partie des che- « mins de fer sont la propriété exclusive et absolue d'un tout « petit groupe d'hommes, le plus souvent même d'un seul homme, « qui peut donc imposer à la population de toute une région les « tarifs qui lui conviennent, sans avoir besoin de consulter qui « que ce soit. La population d'un pays où tous les moyens de (( transport sont ainsi accaparés par un seul homme , se trouve
(1) F. Raillardet, L'aristocratie américaine, Paris, 1883. M. F. Gaillardet a fondé, 11 y a quarante ans, k Xew-York, le Courrier français, organe autorisé des intérêts français aux Etats-Unis.
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•< vis-à-vis de lui absolument dans la situation où étaient les vassaux d'un seigneur féodal : car, sur les produits du travail des habitants, il peut, en fait, prélever pour son usage per- « sonnel telle part qu'il lui convient uniquement par le jeu des tarifs qu'il leur impose; de même qu'un seigneur féodal prélevait sur ses vassaux une part de leur travail quand il les < forçait à venir cultiver ses terres, un ou deux jours par se- « maine (1). »
De Tocqueville n'est pas sans avoir admis, à propos des progrès de l'industrie manufacturière, un certain retour vers ■jne aristocratie des plus dures et des plus restreintes; mais il n'a tenu aucun compte de l'influence du territoire qu'il ne connaissait qu'imparfaitement et qu'il évaluait à six fois la France. Or, il équivaut à dix-sept fois la France (2).
On doit appliquer les mêmes réflexions à l'empire anglais et à la Russie; car, pour chacun de ces gigantesques empires, la fonction du territoire est telle qu'il n'est laissé que de fort médiocres perspectives d'avenir aux hypothèses démagogiques de petits foyers de l'Europe occidentale. Il suffit de faire une simple équation entre les territoires et les populations qui les couvrent pour connaître leurs institutions, leur état social. lien a été, dans les anciennes civilisations, comme il en est aujourd'hui — comme il en sera au siècle prochain. La démocratie exige un territoire modique pour une population nombreuse ; mais partout où un nombre relativement restreint de familles occupe un territoire considérable, la forme aristocratique est nécessairement la règle. Le mouvement colonial de l'Angleterre n'aurait pas eu Ueu avec un territoire morcelé en petites parcelles; aussi la formation des grandes terres seigneuriales britanniques est-elle de la même époque que ce mouvement même. C'est ainsi qu'on explique qu'en Russie un grand nombre de paysans ont déjà aliéné tout ou partie des lots que l'émancipation leur a attribués, que la
(1) Article du Figaro, \" juin 1895. M. de Mandat Grancey a oublié de dire que les seigneurs féodaux ont été les propriétaires militaires qui ont défriché, cultivé, planté, assaini, constitué et défendu la France.
(2) La démocratie en Amérique, t. IL 2<' part., chap. XX, et t. L cliap. L