DE LA FÉODALITÉ EN ALLEMAGNE
Les ressources fiscales du pouvoir impérial proviennent principalement : A, du domaine impérial comprenant une grande partie de l'Allemagne elle-même; on peut en juger encore aujourd'hui par l'importance des biens domaniaux dans toute l'Allemagne, principalement en Prusse (1) ; B, des droits féodaux dus à l'empereur par les vassaux, arrière-vassaux, tenanciers, villes du domaine (2); ils ne sont pas les mêmes qu'en France ou qu'en Angleterre; C, des régales ou revenus et taxes attribués au pouvoir impérial dans tout l'empire (3), savoir: 1° indemnité due pour le service militaire (Dienstgeld); 2o divers droits forestiers, notamment la chasse; 3° le droit de pêche sur les rivières navigables ; 4o les mines; 5° le sel, même le sel marin. Longtemps les régales ont eu le caractère féodal ou seigneurial en France.
IIL De la féodalité en Allemagne. — Quoique les éléments féodaux n'aient pas été les mêmes en Allemagne qu'en France, le mouvement féodal a été provoqué par des faits du même ordre.
1° L'insuffisance de la sécurité, h la suite des incursions des Hongrois, des Polonais et des Slaves, pendant le x^ et le xi^ siècle (4). « L'état féodal germanique ne s'est fondé que par les « réformes militaires d'Henri l'Oiseleur (919-936); des guerres <( continuelles av?c les Hongrois et les Polonais rendaient néces- « saire la création d'une armée exercée, surtout de cavalerie; « ce service fut demandé aux grands seigneurs laïques et ecclé- « siastiques, qui durent le fournir par eux-mêmes et par leurs « vassaux ; le reste des hommes libres fut dispensé du service ce militaire et paya en échange une redevance en argent; l'in-
(1) E. Fournicr de Flaix : Systèmes financiers des divers Etats, l^' vol. 1889. — Finances de l'Allemagne, Prusse, Bavière, Wurtemberg, Bade; voir notamment le tableau page 312.
(2) Voir ci-apn -s l'importance des villes allemandes et la nature de leurs impôts.
(3) Secrétan, Ibidem, p. 585-588. — Garsonnet, Ibidem, p. 340.
(4) Garsonnet, Ibidem, 311. — M. Garsonnet émet l'opinion, p. 246 et 302, que la féodalité est une création des Carlovingiens ; malgi'é l'autorité de son ouvrage, qui est presque une histoire du mouvement féodal, nous ne pouvons souscrire à son opinion. La féodalité en France, en Allemagne et même en Angleterre, a été un fait d'orilr(! économique et social ; c'est un fuit foncier et agricole. Il y a lieu également de faire des réserves au sujet du service militaire; comme en Allemagne, les liens féodaux étaient moins stricts qu'en France, le service militaire y fut moins rigoureux à titre d'obligation féodale, fait général dans l'Europe centrale et orientale.
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« fanterie se composa de mercenaires; ainsi se forma la hie'rar- « chie féodale. " Henri l'Oiseleur n'a fait que suivre l'exemple de Charles le Chauve; seulement, en Allemagne, le pouvoir impérial grandissait, il put concourir aux grands changements sociaux qui s'accomplissaient et les diriger d'abord à son profit ; au contraire, dans les Gaules, le pouvoir central s'effondrait, ils se flrent contre lui. Ce ne fut que lentement et, même après une longue et terrible lutte nationale aux xiv^ et xve siècles, que le pouvoir royal, en France, put parvenir à accomplir, cinq siècles plus tard, les mêmes changements, tant tout e'tait diffe'rent entre la France et l'Allemagne. Au x^ siècle, l'Allemagne entrait, pour la première fois, dans la voie de la civilisation; les Gaules émergeaient de l'effondrement complet de la civilisation romaine ; elles entreprenaient de s'en donner une nouvelle; tout était jeune, nouveau, brillant en Allemagne ; tout avait déjà subi l'usure du temps dans les Gaules qui vont devenir la France ; même situation pour l'Angleterre.
2° La mise en culture d'une grande partie de l'Allemagne (1) encore plus couverte, que les Gaules, d'immenses marécages et d'impénétrables forêts dans lesquelles les empereurs chas-
(1) Inama Sternegg, Deutsche leirthscliafU-fjescMchte bis zuni schhiss der Tcarolinger perwd, 1879. — Depuis, M. Inama Sternegg a publié un second volume sur l'état économique de l'Allemagne du x'= au xn" siècle.
Lamprecht, Wii-thschaft Lehen of DeutchJand in mittelalter, 1888, 4 vol. in-4". Ces deux ouvrages remarquables contiennent une description, du plus haut intérêt, appuyée sur des documents de première main, de l'état économique de l'Allemagne occidentale au moj'en âge. Ils forment un ensemble extraordinaire des résultats auxquels peut s'élever la haute érudition d'aujourd'hui. Nous sigmilons particulièrement, dans ces deux ouvrages, les chapitres relatifs à la colonisation de l'Allemagne occidentale au moyen âge, ù la formation des grands domaines, à la mise en culture du sol et ù la constitution des classes rurales. L'époque féodale n'a pas été autre chose, malgré les déclamations des gens qui en parlent sans la connaître, surtout en France où elle a joint au caractère colonial le caractère militaire, pour constituer et défendre le territoire, et le caractère fiscal par suite de la tradition romaine. Dans ces deux monuments germaniques la Jiscalité a peu de place, parce que cette tradition romaine est fort peu de chose dans la ciNilisation germanique.
Le mémoire de M. Jlignet sur l'introduction de la Germanie dans la société civile de l'Europe ne tient pas assez compte du mouvement de colonisation propre à l'Allemagne.
On trouve les ouvrages de MM. Lamprecht et Inama Sternegg â la Bibliothèque nationale.
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saienl encore l'élan et l'auroch, disparus de celles des Gaules. On peut considérer qu'au moyen âge l'Elbe a été' la limite des territoires cultivés en Allemagne. Roscher signale (1) l'existence actuelle, dans la Prusse orientale et dans le Mecklembourg, de domaines de 2.500 à 5.000 hectares. Ce sont les débris de terres plus étendues encore. Pour cultiver ces terres, il a fallu, comme dans les Gaules, fixer, avant tout, les populations au sol, combattre et détruire l'état nomade. Pendant longtemps, les forêts germaniques n'ont été qu'un immense chemin à travers lequel passaient les tribus diverses venant de l'Est. La communauté rurale, forme primitive dans le nord de l'Europe, de l'occupation (2) et de l'exploitation du sol, était impuissante à retenir les populations. C'est par la propriété privée, alleu, fief, tenure conditionnelle qu'elles ont passé de la condition nomade à la condition sédentaire. A cet égard, les conditions économiques et agricoles du nord des Gaules ressemblaient à celles de l'Allemagne occidentale. La féodalité est provenue en partie des mêmes causes dans les deux Etats.
IV. De la condition des personnes. — D'une manière générale, la liberté personnelle, individuelle tenait la même place parmi les tribus germaniques que l'esclavage dans la société romaine ou grecque; la liberté était la règle; l'esclavage, l'exception (3). C'est une première différence fondamentale, qui domine l'histoire entière de la civilisation de l'Allemagne et qui, même aujourd'hui, fait sentir son influence. L'habitude de l'association, que les Allemands ont conservée et qui se manifeste dans la plupart de leurs institutions, constitue une seconde différence, qui se relie à la première, et qui est aussi importante. De cette pratique de l'association , combattue à outrance en Gaules par les Romains et à peu près détruite, est sorti le comitatus ou le gasindi germanique, le compagnonnage militaire (4),
(1) Économie rurale, traduction Ch. Vogel, 1888, p. 295, 575, 185.
(2) Roscher, TbuJem, p. 293. — Inaraa Sternegg, DU. Ausbildung der grossen grundhcrrschaften in Deutschland wahrend der Icarolingerzzeit.
(3) Tacite, De moribus germanoi'um, xxrv et xxv.
(4) Tacite, Ibidem, ea gloria est si mwiero ae viHutc comitatus emimeat. Dans ce paragraphe cOlèbre, Tacite emploie trois fois le mot comitatus, xiu.