‹ L'impôt dans les diverses civilisationsChapitre 114 sur 228 · LE SERVAGE · texte numérisé non relu

LE SERVAGE

néral de la civilisation, des besoins de la culture du sol, l'esclavage antique s'était transforme, dès la fin du iv"^ siècle, en servage. Eh bien! même ce servage parait avoir été' plus dur que celui dont parle Tacite, qui consistait dans la condition du travail à corvées, tel que Montesquieu l'a observé en Hongrie, dans la première moitié du xviii^ siècle. A partir du sii^ siècle, le servage se propagea cependant dans l'Europe orientale et septentrionale et, en se propageant, il s'aggrava particulièrement en Pologne et en Russie {i\. Ce double fait est provenu de la lente dissolution et disparition des liens de la tribu, du clan et de la famille. Il a concordé avec la formation des grandes Monarchies. La condition des paysans propriétaires devint dépendante parce que, sans cette dépendance, les États mêmes n'auraient pu se constituer. Le paiement de l'impôt, le service militaire ont été pour tous, et particulièrement pour la Russie, la cause de ce changement. Le changement correspond, au surplus, aux étapes différentes de la civilisation dans les quatre grandes parties de l'Europe. Ayant eu , dans le Midi de l'Europe, ses premiers foyers, la civilisation ne s'est étendue que lentement de l'Europe occidentale à l'Europe orientale, qui est demeurée, le plus longtemps, habitée par des peuples nomades et exposée, en outre, aux migrations des nomades d'Asie. Lorsqu'à la fin de l'époque féodale, l'Europe occidentale et centrale n'ont plus possédé que des populations sédentaires, habituées à l'impôt, au service militaire et à la culture régulière du sol, on a pu relâcher les liens qui avaient été indispensables pour y opérer la transformation des tribus nomades en sédentaires; il n'en a pas été de même pour l'Europe orientale. Aussi le servage s'y est-il prolongé beaucoup plus tard, en même temps que s'y sont maintenues des institutions, qui ont pu cesser beaucoup plus tôt d'être nécessaires, et qui ont, par suite, disparu, dans l'Europe occidentale et centrale.

Vi. Joupanie. Zadruga (2), — C'étaient des communautés,

(1) Sumner-Maine, Karhj Hiatoi'ii of hintilutions, lecture troisième.

(2) Consulter : 1" E. de IjavelCAe, Ln jthiimnilf Ors Balkans. C'est l'ouvrage

t)3'2 JOUfA.ME ET ZADUUOA.

très variables en étendue, réunissant un certain nombre de ramilles sous le gouvernement d'un Ancien, Joupan ou Starosta. Ces communautés se sont formées lors de la décomposition de la tribu ou de clan; elles les représentent. On les rencontre chez tous les peuples slaves, même chez certaines populations slaves de la Russie (1). La Joupanie existait principalem.ent chez les Slaves au Nord du Danube, Russie occidentale, Pologne, Bohème, Moravie. Elle avait une très grande importance chez les Hongrois, venant du Nord. Les huit Confédérations hongroises, qui ont envahi la Pannonie et constitué la Hongrie actuelle, se divisaient en Joupanies (2). Les grandes Joupanies sont devenues les comtats et les Joupans ou Ispans, les grands Magvars et les grands Magyars polonais. La Zadruga a du avoir la Joupanie pour première forme. Elle caractérise spécialement les Slaves du Midi, Serbes, Bosniaques, Herzégoviens, Monténégrins, Albanais. Elle se rencontre même en Bulgarie; les Bulgares ont, en partie, la même origine que les Hongrois.

La Joupanie a été la forme primitive, celle qui a correspondu au clan et à la tribu. Elle domine en Albanie, où la tribu est en voie de se décomposer. La Joupanie s'est elle-même morcelée en fragments. Chaque fragment a formé une Zadruga. En Serbie, la Zadruga a donné lieu à plusieurs Ikonochtinas et Domatchityas, familles dont l'individualité n'est pas encore complète. 11 y a même eu des Joupanies plus grandes, qui étaient de véritables tribus, comme les Joupanies hongroises et polonaises.

Quelques publicistes ont signalé (3) dans la Joupanie et la Zadruga, d'après le témoignage de Procope, des institutions démocratiques; d'autres, en particulier E. de Laveleye et Mi-

([Ui donne le plus de détails sur la Zadruoa ; et du même, Desfonncs de la proprUU, primitive, chap. xxv. Ce chapitre est postérieur aux voyages de M. E. de Laveleye; 2» Lavisse et Ranibaud, Hi.it. générale, 1" vol., p. 700; 3° Revue de la Réforme sociale, année 1886, tome I, plusieurs articles avec discussion. La Zadruga est antérieui-e au xii« sii'cle. La .Joupanie remonte plus haut, M. Bogosi a fait connaître l'existence de VIkonochtina pour la Pologne et la Bohême.

(1) Karamsln, Hist. de Russie, \" vol., p. 91.

(2) Sayous, Hist. des Hongrois, 1" vol., page 51.

(3) E. de Laveleye, La péninsule de>i Balkans. — Lavisse et Raniliaud, Hiyl. générale, V vol., p. 700.

JOUPAME ET ZADRUGA. 633

chelet, des institutions socialistes ou communistes (1). Il paraît difficile de partager entièrement l'avis de Procope et de considérer comme démocratique le gouvernement ou plutut l'administration d'une tribu. Malgré l'intervention des membres de la tribu dans certains actes de sa vie e'conomique, l'autorité de la tradition et celle du chef y sont habituellement prépondérantes. Le gouvernement de la tribu est patriarcal. Il a pour fondement la coutume. Les Slaves étaient des pasteurs, obéissant nécessairement à leurs Joupans, à leurs Starosts et à la coutume. Huns, Avars, Khazars, Petchenèques, Hongrois, Mongols transportaient leurs tribus selon qu'il leur convenait. L'anarchie démocratique, dans ces conditions, les aurait détruites. Il en a été de même pour les Joupanies et les Zadrugas. Ce sont des organismes dont l'autorité et la coutume sont le fondement. Il n'est pas possible de prendre pour des socialistes ou des communistes les Skipetars, Guègues ou Myrdites, de l'Albanie (2). Ces comparaisons peuvent exercer une certaine séduction théorique, mais elles ne sauraient résister à l'examen et à la critique de l'histoire.

De même que le fief, la tenure roturière ou servile et les diverses formes féodales d'Angleterre, d'Allemagne ou d'Espagne, la Joupanie et la Zadruga ont été et sont encore des institutions adaptées à la transformation des tribus nomades en sédentaires, de manière à garantir le travail, le service militaire et l'imput, fondements substantiels de tout peuple, toute nation, tout État.

VII. Mir et Artel. — L'étude du Mir et de VArtel, formes de ces communautés spéciales à la Russie, éclaire cette discussion d'une lumière supérieure. La Russie est le centre par excellence

(1) Dan.s son récent ouvrage sur la Bosnie et l'Herzégovine, Paris, 189G, Hachette, M. G. Capu? Cpages 11.5 et 205) a donné, en dehors de toute préoccupation «l'école, une description de la Zadruga. Elle consiste actuellement dans le droit de fermage héréditaire par une famille ou un groupe de familles d'un domaine indivisible, moyennant comme prix de ferme, le tiers du revenu pour le maître et la dime, pour l'État, du produit brut. Les Turcs ont respecté la Zadruga qui était pour eux une garantie. Elle tend à se dissoudre sous l'adnilnlstratlon autrement équitable de l'Autriche.

(2) A. Dumont, Le Balkan f:t VA(triatviiif, cliap. r\-, les Slaves du Snû, chap. T, les .libanais.

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