LES VILLES
du xviii'' siècle, au rang de première puissance, de poursuivre Napoléon jusqu'à Paris, n'est pas encore en train. Le Russe vit surtout au milieu des forêts du centre, là où Moscou a été fondée, bravant le froid, la faim, la misère, la saleté, soldat excellent, colon meilleur encore, toujours en marche. Pour le fixer au sol, il faudra la servitude dans le Mir.
Dès ces premiers temps, les villes prennent un développement assez remarquable. Quelques-unes possèdent des institutions républicaines, dues à l'influence de l'Allemagne et des Slaves de l'Ouest, comme Novgorod, Pskof, Rostof, Viatka, Smolensk, Kotelnicht. Elles entretiennent un commerce assez important avec les provinces de la Baltique, l'Allemagne, les bords de la mer Noire, la Perse, le Caucase et l'Asie Mineure; elles parviennent à un certain degré de richesse. Mais ce mouvement urbain sera éphémère; la domination des Mongols le ruinera pendant 300 ans, en séparant la Russie de l'Europe, en l'appauvrissant, en réduisant son activité économique à l'exploitation du sol, en altérant le caractère des populations qui deviendront semi-asiatiques.
Le paiement du tribut pendant 240 ans, les guerres intérieures, les influences asiatiques exerceront sur toute la civilisation de la Russie une action déprimante. Cette dépression sera augmentée, au xvi" siècle, au moment où tombe le joug mongol, par la séparation religieuse que maintient le culte orthodoxe et par le fait que la Russie n'aura aucune part dans le mouvement maritime et colonial, qui modifie les conditions de l'Europe occidentale. La Russie ne prendra pas part à la distribution des métaux précieux aux xvi" et xvii^ siècles; elle restera condamnée à une circulation monétaire qui sera une nouvelle séparation.
IL L'impôt dans la première civilisation de la Russie. — La Chronique de Nestor ne laisse aucun doute sur la forme de l'impôt dans la Russie primitive. C'était le tribut que les diverses peuplades, Slaves ou Tchoudes, payaient à la grande Confédération des Khazars ou Khozars, en outre des redevances spéciales à toute organisation tributaire, d'après les bases dont César et Tacite nous ont transmis la tradition : Dons volontaires, amendes, contributions proportionnelles sur le bétail. Le tribut était,
662 l'impôt da.ns la premièue civilisation de la aussiE.
entre tribus et Confédérations nomades, comme entre États se'dentaires, à la fois une marque de déférence et presque d'assujettissement, en même temps qu'une sorte de garantie, d'assurance de la part du plus fort.
L'œuvre fiscale des Varègues consista à obtenir, même par la force, le transfert de ce tribut à leur profit. C'est la première pierre du monument fiscal de la Russie. Il n'en a pas été de même pour l'Europe occidentale au Moyen ûge. Cette première pierre, pour elle, n'est pas le tribut, mais le cens — qui représente le prix même de la terre, converti en une redevance perpétuelle. Le censitaire est un propriétaire; le tributaire est un sujet. (' En 8o9, déjà, les Yarègues faisaient payer le tribut aux '( Slaves de rilmen,aux Krivitches, ainsi qu'aux Tchoudes, aux « Vesses et aux Mériens (1) ». Ainsi les Yarègues agirent vis-àvis des Slaves et des Tchoudes de la même façon que les Danois vis-à-vis des Anglo-Saxons et des Bretons. Le paiement de ce tribut exaspéra les Slaves — mais bientôt ils préférèrent se soumettre au tribut et profiter de l'ordre que les Yarègues leur procuraient. Ils rappelèrent les Yarègues en 862 (2). Le tribut revêt ainsi complètement la forme d'une assurance. C'est un fait historique des plus curieux, qui atteste combien ont été profondes les difficultés, pour les races Slaves, de devenir de nomades sédentaires, de renoncer au vagabondage, de cultiver le sol, de donner le service militaire et de payer l'impôt. Il atteste également la fonction sociale et politique de l'impôt. Devant ce fait, les attaques des juristes monarchiques et des publicistes de la Révolution contre le régime féodal perdent toute valeur. Sans le régime féodal, qui a rendu sédentaires et qui a habitué à l'impôt, les populations semi-nomades de l'Europe occidentale, particulièrement de la Gaule, les nationalités actuelles n'auraient pu se constituer. La grande crise du xiv<' et du xv'= siècle en France a été surtout fiscale. Elle n'a été close que par l'acceptation de la taille à titre d'impôt permanent et la constitution d'une armée permanente. L'interpellation d'Oleg aux Radimitches, aux Sevé-
(1) Rambauil. ibkicm, page 43. Nestor, Chwii'iques, cliap. i.
(2) Uambaud, ibidem, page 43. Nestor, ('hroi)iquei<, chap. i.
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riaoes, aux Polaniens, aux Drevlianes , aux habitants de Novgorod. (' A qui donc payez-vous le tribut {{) ». Réponse : « Aux Khozars. Eh tien : dorénavant vous le paierez à moi ou je vous ferai la guerre », doit être considérée comme le premier acte de la nationalité russe. Les nombreuses guerres des princes Varègues avec Byzance ont souvent abouti à des acceptations de tribut par les empereurs byzantins, mais ce tribut n'avait pas le même caractère territorial. C'était une extorsion, un impôt de guerre et d'humiliation, de la même nature que le tribut auquel les Mongols soumirent les Russes pendant plus de deux cents ans.
Aussi quand le Charlemagne delà Russie, laroslaf le Grand, (1016-1034), promulgua le recueil intitulé Rousskaia Pravdda, ou le Droit russe (2], recueil qu'on peut comparer à l'ensemble des Barbarise leges et des capitulaires de Charlemagne, eut-il soin d'y donner une place aux tributs. Au contraire les Barbarise leges et les capitulaires ne contenaient pas de dispositions immédiates sur les impôts, tandis qu'ils en contenaient de très nombreuses sur les produits domaniaux, principale ressource des souverains et des États de l'Europe occidentale du vue au x<' siècle. « Avec la justice, dit M. Rambaud (3), la plus <( importante des attributions princières, c'était la perception des (' tributs. Le prince lui-même en fixait le montant. Oleg avait « imposé aux Drevlianes une peau de martre par feu (4). Il y avait « toujours de l'arbitraire dans la levée de l'impôt. Le récit de « Nestor sur la mort du prince Igor est une vive peinture des " mœurs de l'époque. On croirait lire une page de Grégoire de <■ Tours sur les fils de Clovis. En l'année 943 la Droujina d'Igor (' lui dit : i< Les hommes de Sventeld sont richement pourvus " d'armes et de vêtements, tandis que nous sommes nus; con- (■ duis-nous, prince, lever le tribut, afin que toi et nous, nous « soyons riches ». Nestor donne d'autres renseignements sur les
(1) Xestor, Chyoniqw.^, chap. ii, m, iv.
(2) Rambaud, Ibidem, p. 62.
(3; IhiiUm, p. 66.
(4) Rambaml. lliiilfin, i.. i;o. ( lirunoiiie <h Sislnr, r\\t\\\. vr.