LA HONGRIE
une de celles qui ont conduit, avec le plus d'intelligence et de fermeté, leur destinée. Celte conduite atteste que les peuples nomades, peuvent, en devenant sédentaires, fournir une belle carrière. Elle atteste aussi la puissance des institutions aristocratiques. 11 n'y a pas, au moment où nous écrivons, de groupe plus prospère en Europe et plus honorable que la nation Hongroise. Elle est assise sur un magnifique territoire, qui suffit pour longtemps à son activité économique. Elle vient de célébrer le dixième centenaire de son arrivée en Europe (1). Ce n'est pas que les épreuves lui aient été épargnées, mais elle les a toutes surmontées. Plus prévoyante que la Pologne, elle a su se résigner à chercher dans une association, qui n'a pas été sans difficultés, les conditions de son indépendance.
L'existence nationale de la Hongrie commence avec sa conversion au Christianisme, avec le couronnement du roi saint Etienne à Gran, le 13 août de Tan 1000. Etienne était le descendant d'Arpad. C'est à Etienne que la Hongrie doit ses premières institutions, particulièrement ses institutions fiscales, complétées par la Bulle d'or en 1222 et, au xivo siècle, par la maison française d'Anjou. Les Mongols firent en Hongrie une apparition désastreuse, mais ils se retirèrent à la mort d'Oktaï <^ ou Ogodai ».
Pendant la période qui s'écoule de l'an 1000 à 1222, la Hongrie a conservé à peu près les mêmes institutions sociales et le même régime fiscal. Les tribus, qui forment le corps national, la Confédération générale Hongroise, quittent peu à peu la condition nomade, mais elles conservent encore leur organisation particulière; elles se transforment de tribus nomades en tribus sédentaires. Sous ce rapport l'histoire de la Hongrie est un fait complètement décisif, au point de vue sociologique (2). Elle permet
(1) Le territoire entier de la Hongrie, avec la Transylvanie, est de 311,725 kilom. carrés, avec une poimlaLioii totale île 16,lo3,404 habitants dont 7,356,874 Magyars, Allemauils 1,'J88,589, Roumains 2,889,066, Slaves divers 3,208,000. Ce centenaire a donné lien à plusieurs publications, ruiie officielle. I/Étaf Hovjr'iis millénaire, 1896, Buda-Pesth.
(2> M. Vambéry et M. .Sayous dans leurs ouvrages sur la Hongrie ont développé également ces idées. Vambéry, Hiingary {Sturu of nations) 34, 36, 56. Sayous, Histoire des Hontjrois, V vol., liv. I. L. Légci", Jliji'oi.n: d'AniHelie-Honf/rie, chap. V.
L OEUVRE DE SAINT ETIENNE. b/0
d'assister à cette tran formation, et d'en suivre les étapes. Dans les Gaules, en Germanie, cette transformation s'est opérée lentement, encore plus lentement en Russie. Celtes, Germains, Scandinaves, plusieurs grandes Confédérations nomades ont d'abord passé de l'état nomade à l'état demi-sédentaire. Il n'en est pas de même des Hongrois. Ils étaient encore nomades, divisés en huit Confédérations principales (I), lorsqu'ils franchirent, à la fin du ix*" siècle, les passes de la Transylvanie et les Karpathes, à travers lesquels, les débris des tribus des Huns et des Avars les guidèrent. Ils employèrent le x'= siècle, sous Arpad, sous ses successeurs, et sous les chefs des Confédérations, à s'établir définitivement au centre de la Hongrie. Cependant ils ne renoncèrent à l'état nomade qu'après avoir été expulsés de l'Allemagne à la suite des grandes batailles de Mersebourg et du Lech et sous l'influence de leur conversion au Christianisme. La force civiHsatrice du Christianisme se manifeste, dans Tiiistoire de la Hongrie, d'une manière éclatante. Le Christianisme ne s'adapte pas à l'état nomade, comme s'y adaptent le Mahométisme, le Bouddhisme, le Shamanisme. Il montre ainsi sa grande supériorité civilisatrice. Il est la religion des peuples sédentaires, des peuples civilisés. L'histoire de la civilisation en Russie, en Hongrie, dans toute l'Europe orientale, même en Allemagne, en Scandinavie, dans la Grande-Bretagne, se confond avec celle du Christianisme. Il n'en est pas de même pour les anciennes civilisations de l'Asie ou de l'Europe. Elles sont antérieures au Christianisme.
C'est ce que Charlemagne avait compris; c'est la tâche qu'il avait assumée, mais qu'il ne lui a été donné d'accomplir qu'incomplètement. C'est, au contraire, la tâche réalisée par saint Etienne de Hongrie. Pendant quarante et un ans, Etienne, l'un des hommes d'État les plus importants de l'Europe orientale, a présidé lui-même, avec une activité incessante,
(1) Mcyer, Xyek, Tarjan, Zliio, Kurtlj-'yarmat, Kar, Kaz, i^t Khabars. C'est de la première Meyer iiue viendrait le nom de Moijijar. Ce.i noms sont ceux indiiiues par M. Sayous, p. 14, l'f vol. M. Vambrry donne 1h^ ii.mi- suivants : Almos, KIoiI, Kiinfl, Huba, Tas, L'ml et Tiiliitlnn.
<)76 CONVERSION AU CHIUSTIANISME.
une intelligence supérieure et une fermeté inébranlable, à la christianisation et à la transformation sociale des Hongrois. Les tribus, qui voulaient demeurer nomades, conserver les anciennes traditions et Tancienne religion, se révoltèrent, sous les ordres de Kopan, du comitat de Sumeg; Etienne accepta la lutte. Il dispersa dans la bataille de Vesgprem l'armée de Kopan qui fut tué. Le duc Gyula entreprit de continuer la lutte avec le concours des Petchénègues, devenus musulmans. Saint Etienne dispersa encore l'armée de Gyula et celle du Kaan des Petchénègues; le camp des Petchénègues fut pris d'assaut comme Charlemagne avait fait enlever celui des Avars, dans la même région. Toutes les richesses, le trésor des Petchénègues furent partagés par saint Etienne. Leurs tribus furent expulsées ou contraintes à une sorte de servage. Leur nom disparaît de l'histoire, de même que celui des Avars après Charlemagne. Saint Etienne fut, dès lors, libre d'entreprendre la grande tâche qu'il s'était donnée. Toutefois, après la mort d'Etienne, une troisième tentative fut faite sans succès. Ainsi, le grand changement social et économique des tribus hongroises, a provoqué une lutte longue et persistante. Celte lutte permet de bien comprendre le caractère du règne de Charlemagne.
Le grand instrument de cette transformation pour saint Etienne, de même que pour Charlemagne, a été la propagation du Christianisme. Dix diocèses furent créés, dépendant de l'archevêché de Gran. L'archevêque de Gran est encore aujourd'hui un des principaux personnages de la Hongrie. Abbayes, écoles, églises, s'ouvrirent de toutes parts. « Le butin trouvé dans le « camp des Petchénègues lui servit à bâtir la grande église de « Fejerwar. Il exigeait avec rigueur le paiement des dîmes; il « obligeait les villages ou domaines d'une certaine étendue à se '< cotiser dix par dix pour construire une église. Des châtiments 'i sévères assuraient l'accomplissement des devoirs religieux. '( Les biens de l'Église étaient placés sous la protection du Roi •< au même titre que les biens de la couronne (1) ».
Le territoire fut partagé en comitats, dont chacun correspon-
(1) L. Léger, Ibidem, p. 08.
ABOLITION DES TRIBL'S. 67/
dait à une Joupa (ancienne tribu), sous la direction de son chef Ispan ou Joupan, qui devint peu à peu le comte; c'est la Var mégie ou la gespanschaft; chaque comitat a pour centre une place fortifiée (Var). Etienne abolit la propriété des tribus. C'est la plus grande réforme qu'il ait accomplie (1). Dans la grande assemblée de Szégédin, en 882, une moitié du territoire avait été attribuée aux tribus et aux cent huit grandes .Joupanies qui les constituaient, sans aucun partage entre elles. L'existence, les coutumes de la tribu avaient été conservées. C'était, au surplus, indispensable, au milieu des plaines incultes de la Pannonie, avant toute œuvre préparatoire à la colonisation. La vie pastorale dominait encore ; les règlements de saint Etienne, en dissolvant les tribus, abolirent en même temps la propriété collective. Toute la moitié des terres attribuées aux tribus fut répartie en grands domaines qui devinrent la propriété particulière et héréditaire des chefs des tribus. Ces domaines existent encore en partie dans des familles remontant à l'époque de la répartition. La répartition eut lieu selon le rang que chaque chef de famille avait dans la tribu, d'après les coutumes dont Samner-Maine a montré l'origine et la persistance. La fixation d'une tribu sur un territoire, sa transformation de nomade en sédentaire, ne modifiaient pas les conditions relatives de ses membres; c'est ainsi que s'est formée la grande aristocratie territoriale des Magyars [2).
Une moitié du territoire avait été affectée au chef, à Arpad, comme réserve. Cette réserve a été, en partie, conservée, et, en partie, distribuée. Etienne dota richement les églises, évêchés, abbayes; puis il constitua des domaines temporaires au profit de certaines familles, à charge du service militaire. Ces domaines finirent par devenir héréditaires. Leurs propriétaires sont l'origine de la seconde classe de la noblesse en Hongrie. Tous les domaines des Magyars qui avaient pris part aux soulèvements
(1) L. Léger, Ihùlem, p. 69.
(2) Sumner-Maine, K"rhj Jlistory of InstUutUms, lecture IV, V, VI ; L. Léger. Ibidem, p. 69 ; Sayous. Hlit. des Hoiif/rois, 1" vol., p. 101, 107. 1,30, et en général tout le seconfl livre.
1)78 PARTAGE DU TEUaiTOlRE.
furent confisqués par Etienne. Ces domaines lui permirent de faire de nouvelles distributions de terres à de nombreuses familles militaires; ce sont les Johbagyones Castri, qui donnèrent une g-rande pre'pondérance au pouvoir royal. Etienne prit également possession de toutes les terres vagues, inhabitées, surtout sur les frontières et destinées à la colonisation. Il procéda à peu près comme le gouvernement fédéral aux Etats-Unis. Ces terres furent partagées en domaines, de même que celles confisquées (1). Elles formèrent des comtés, comitats, circuits et furent placées sous fadministration d'un comte. Les personnes vivant sur ces terres, sans en être propriétaires, et probablement à titre de possesseurs, durent fournir au Roi le service militaire et une certaine quantité de produits de la culture en nature, c'est ce que Montesquieu a encore constaté au xviii^ siècle. C'est le fait fiscal principal pour les populations de l'Europe orientale, surtout du Midi , avant l'arrivée des Turcs Otto-, mans.
Il en fut de même sur les domaines de la haute noblesse, formant les véritables Joupanies, ceux provenant, non pas des concessions du Roi, mais du partage du territoire attribué aux tribus, aux Joupanies. De même qu'il existe encore dans les tribus Mongoles ou Mandchoues, dans la Mongolie, l'Alashan, l'Ordos, la Mandchourie, une noblesse militaire, de même, il y en avait une dans la plupart des tribus et Confédérations nomades, qui ont fondé les divers États de l'Europe orientale du ix" au xie siècle. D'une manière générale, les membres d'une condition inférieure dans les tribus coaservèrent, devenus sédentaires, leur condition. C'étaient les Vulgares du xi« siècle, cultivateurs, paysans libres, lorsqu'ils jouissaient de la même situation dans la tribu ; au contraire, attachés à la culture à titre de serfs de la glèbe, de même que les anciennes populations occupant le territoire, lorsqu'ils étaient déjà assujettis dans la tribu. C'étaient les conditionnarii, le Warneps, classe intermédiaire entre les serfs et les esclaves. Les tribus ont eu et ont encore des esclaves et des condiLionnaires. Image d'une société com-
(1) Vambéry, Ibidem, p. 84, 85.