CONDITIONS DE LA COLONISATION
Ces progrès furent le résultat de la colonisation du Brandebourg et de la Poméranie, l'un des faits les plus importants du Moyen âge, parce qu'il indique comment s'est colonisée toute l'Europe, non comprise dans les limites de l'Empire romain, et même la Gaule septentrionale. Après l'expulsion des Slaves ou leur réduction à la condilion de serfs, les Margraves se considérèrent et agirent comme seuls propriétaires du territoire, à l'exception des concessions consenties aux bandes militaires qu'ils avaient employées. Ils se. trouvèrent dans des conditions plus indépendantes que celles des Boleslav de Pologne ou de saint Etienne de Hongrie. C'est Albert l'Ours qui fit venir les premiers colons et ses successeurs n'eurent qu'à suivre ses instructions. Ils passèrent même des traités avec des entrepreneurs de colonisation, comme il en est aujourd'hui pour le Brésil ou la iPlata. Tantôt le Margrave vendait les terres directement à des familles qui traitaient avec lui et auxquelles il concédait soit des fiefs de cour, soit des fiefs militaires à prix débattus, moyennant le service militaire, le droit et le devoir de rendre la justice, diverses redevances en nature; tantôt il s'entendait soit avec des entrepreneurs, soit avec des ordres religieux. Les ordres religieux, notamment celui de Prémontré, occupaient ordinairement pour eux-mêmes. Les entrepreneurs distribuaient les terres, à raison de 3 manses par famille. Le colon devait le service militaire, des redevances en nature et un impôt par charrue et par arpent (ackerzins) dont le taux variait avec la qualité des terres et les contrées. Le colon était tenu également à des charrois et à l'obligation du gîte. L'entrepreneur représentait le Margrave; il devint plus tard son avoué, son bailli; par suite, il perçut les redevances, l'impôt; il surveilla le service militaire.
Les concessionnaires de ces trois manses étaient des propriétaires fonciers; ils constituèrent plus tard la noblesse militaire ordinaire. Mais à côté d'eux, d'autres concessions furent faites à d'autres catégories de colons, les uns étaient paysans libres (Lehnbauern), les autres présentaient diverses variétés de condition, depuis la liberté jusqu'au servage. C'étaient les Kotseter, auxquels une case était attribuée avec un lot de terre et des
744 REDEVANCES, IMPÔTS, sEaVICli MILITAIRE,
redevances variables elles-mêmes; en même temps des centres, des châteaux iortifiés, destinés à devenir des villes, étaient établis avec une e'glise. Les premiers habitants jouissaient de certains privilèges, notamment de l'exemption de Fimpùt sur les maisons {census arcarum] pendant un noDibre d'années convenu.
Étaient réservés par les Margraves, les saUnes, les mines, les forêts, les étangs, le droit de pêche, les péages sur les rivières, la monnaie, le droit de rendre la justice, la chasse, les aides (Bede) en certains cas, des redevances en nature , en outre de l'impôt par charrue et du service militaire, auquel ils avaient seuls droit(l).
Le margraviat formait comme une vaste seigneurie, aucun lien féodal. L'état de la propriété foncière, l'exiguité des populations ne le comportait pas,
Ges détails confirment tous ceux que nous avons donnés plus haut sur la colonisation de la France, avant et pendant l'époque féodale, et sur la colonisation de l'Allemagne occidentale. Ils montrent que le Moyen âge est, en grande partie une époque territoriale, agricole, foncière, parce que c'est alors que le territoire a été occupé, défriché, mis en culture, exactement comme il l'a été au xix'= siècle aux États-Unis. Dans l'Allemagne et dans l'Europe orientale, cette colonisation n'a pas abouti aux institutions féodales pour deux raisons, d'abord son peu d'importance relative et ensuite l'absence de l'élément romain, qui , dans les Gaules, en Espagne, dans l'Allemagne de l'Ouest, a eu un rôle considérable; la féodalité a été le résultat de la fusion d'éléments divers.
Les ressources provenant des colonisations furent pendant longtemps des plus médiocres. Aussi, au xiv« siècle, les Margraves céJèrent une grande partie de leurs droits fonciers (2), en réservant leurs droits politiques de suzerains, aux seigneurs principaux, c'est-à-dire aux grands propriétaires de terres. Par suite de ces cessions, la condition des petits propriétaires,
(1) Lavisse, La Marche de Brandebourg, p. 157-239.
(2) Lavisse, La Marche de Brandebourg, ibidem, p. 239.
l'ordiîe tectonique. 745
paysans libres, serfs de la glèbe, s'aggrava dans le Brandebourg, comme dans toute l'Europe orientale; et spécialement les impôts et redevances prirent un caractère seigneurial. Les petits propriétaires, paysans, serfs furent contraints de vendre leurs lois; les domaines seigneuriaux s'agrandirent; les seigneurs s'approprièrent les impôts et redevances. Ce fut à peu près la situation de la propriété foncière dans toute l'Europe orientale et septentrionale, avec des différences plutôt politiques que foncières. Dans le Brandebourg, le Margrave conserva entière l'autorité politique ; elle n'y a pas été soumise au contrôle parlementaire qui a caractérisé la Pologne, la Hongrie, la Bohème et même la grande Serbie. Le fondement de cette autorité se trouve dans la colonisation même. C'est le Margrave qui a colonisé le Brandebourg. De là son autorité.
Quant aux ressources Quancières, elles sont surtout provenues, même au xviiie siècle, des domaines considérables que le Margrave s'était réservés dans la colonisation , réserves que la Prusse a singulièrement agrandies avec ses diverses conquêtes.
11. Pruùse et Ordre Teutonique. — Pendant le xiii*' siècle, une autre œuvre de colonisation a été entreprise, celle de la Borussie, de la véritable Prusse.
Les chevaliers de l'Ordre Teutonique, étabHs en H28 à Jérusalem, avaient acquis dans la province actuelle de Prusse, notamment dans la Mazovie, de très grands domaines, habités par onze tribus slaves, demeurées païennes. Au milieu duxiii^ siècle, les chevaliers abandonnèrent la Terre sainte, pour entreprendre la conversion forcée des Slaves, contre lesquels des croisades furent organisées, particulièrement en France (1 ). Au lieu de partir pour la Syrie, on se croisait pour la Prusse. Les tribus slaves appelèrent à leur secours les Lithuaniens et leurs alliés les Polonais. Ainsi commença la lutte terrible de la Pologne catholique, mais slave, contre les chevaliers Teuloniques, mais allemands. Cette lutte aboutit à la destruction de l'Ordre Teutonique et à l'occupation, depuis 1410, par la Pologne, des territoires appartenant à l'Ordre Teutonique. Mais en i52o, Albert, électeur
(1) A travers l'Anemugm, t. II, p. 506-571.