LE RÉGIME FISCAL ARABE
tère primitif, se conformant aux textes mêmes des rois d'Assyrie et de Perse.
Us l'aggravèreat même, en accentuant les droits et les conséquences de la conquête, aggravation que les Turcs ottomans ont encore augmentée. Ils ont placé les vaincus dans une situation tout à fait inférieure, au moyen du tribut dont l'entier produit a été exclusivement affecté aux Musulmans, qui seuls eurent part, à l'origine, dans le gouvernement. Néanmoins, les profits du travail ont tout sauvé (l).
Le fisc musulman n'a pas revêtu le caractère implacable de la tradition romaine. Les biens des établissements religieux et d'instruction pour lui sont sacrés. Les Musulmans ne concevraient pas que ces biens fussent soumis à des impôts spéciaux, à raison même de leur conservation. Tenus à répandre l'instruction et à faire l'aumùne, d'une manière permanente, ces établissements, selon leurs idées et leurs traditions fiscales, sont mis à l'abri de l'impôt et du fisc. Ils remplissent une fonction sociale et religieuse, d'après les prescriptions du Coran. La séparation, si grave et si dangereuse, qui s'est faite, chez quelques peuples de l'Europe occidentale, entre la loi religieuse et la loi fiscale, est inconnue aux peuples musulmans. Le Coran est toujours leur loi.
En outre les Musulmans ont accepté, dans leurs institutions fiscales, le principe de la réserve du minimum nécessaire à la vie, principe qui ne s'est introduit que fort lentement chez quelques peuples de l'Europe occidentale, tels que l'Angleterre et l'Allemagne, mais qui n'a pu encore pénétrer dans la législation fiscale de la France, la plus rigoureuse de toutes, ni dans celles de la plupart des nations qui l'entourent et qui ont subi son influence.
§ 6. Le Khalifat du Caire. — L'Egypte.
Accablée par le fisc byzantin, foyer de résistance contre l'oppression romaine depuis Auguste, l'un des centres principaux du
(1) Worras, ibidem. — M.Worms insiste beaucoup svir l'emploi des impôts payés par les rayas ou non-musulmans ; il faut cependant ajouter que les rayas eurent une grande part dans le maniement dos impôts et des finances. L'oppression fut plutôt personnelle que fiscale.
KHALIFAT DU CAIRE. — l'ÉGYPTE. n 1 3
Christianisme, réfractaire à la civilisation latine, l'Egypte e'tait devenue le refuge de toutes les races, de tous les débris des anciens peuples, hostiles à Rome et à son fisc.
Elle était aussi extrêmement divisée au point de vue religieux. Tous les prêtres des religions, attaquées et remplace'es par le Christianisme, s'y étaient comme donné rendez-vous. Plusieurs hérésies y étaient nées ; les hérésiarques s'y disputaient les croyants. Nulle part, les traditions sacerdotales de polythéisme n'étaient plus profondes et plus respectées.
Aussi l'apparition d'une nouvelle religion, en même temps que d'une puissance politique, également hostiles à l'oppression des Romains et des Grecs de Byzance, trouvèrent rapidement des appuis et des fidèles dans un milieu aussi troublé. Le gouverneur de l'Egypte, presqu'indépendant, avait expédié à Mahomet lui-même deux belles esclaves. ]\Iahomet avait épousé l'une d'elles, Marie : mariage qui a été un événement dans la vie du prophète et l'occasion de prophéties et de Suras. Aussi, lorsque Amr, lieutenant d'Omar, entra en Egypte à la tête d'une armée, composée de tribus fanatisées, il n'y eut réellement de résistance que devant Alexandrie. Mokoukos, gouverneur, s'entendit avec Amr. Après une honorable résistance, Ben-Yamin, patriarche copte d'Alexandrie, s'entendit aussi avec le lieutenant d'Omar. Un traité fui signé. Amr fit part à Omar de cette magnifique acquisition par une lettre, demeurée célèbre :
« 0 prince des fidèles, représente-toi un désert arabe et une « campagne magnifique , au milieu de deux montagnes dont « l'une a la forme d'un monticule de sable et l'autre celle du <( ventre d'un cheval maigre, ou bien du dos d'un chameau. Telle « est l'Egypte. Toutes ses productions et ses richesses provien- « nent d'un fleuve béni qui coule au milieu d'elle. Le moment ' « de la crue et de la diminution de ses eaux est aussi régulier « que celui du cours du soleil ou de la lune... un peuple pro- « tégé du ciel et qui, semblable à l'abeille, ne paraît destiné « qu'à travailler pour les autres, ouvre légèrement les entrailles « de la terre et y dépose les semences dont il attend la prospé- « rite de la bienfaisance de cet être suprême qui fait croître et « mûrir les moissons... Trois détermi ,ations contribuent mer-
514 PROGRÈS DE l'Egypte sous les arabes.
« veilleusement à la prospérité de l'Egypte; la première, c'est '.<■ de n'adopter aucun projet tendant à augmenter l'impôt; la « seconde d'employer le tiers des revenus à l'augmentation et à « l'entretien des digues, des canaux et des ponts; la troisième « de ne lever l'impôt qu'en nature sur les fruits que la terre « produit (1). »
Amr résumait et expliquait ainsi les conditions du traité qu'il avait conclu avec l'archevêque d'Alexandrie et les principaux habitants. Il leur avait garanti la liberté des cultes et le respect des propriétés à la charge par tous les non-Musulmans, de payer la capitation du Djizyé de 1 dinar par tête (13 fr.) (2). Tous ^ës impôts furent abolis à l'exception de la dîme des terres ensemencées, produisant des grains, des légumes, des dattes, de l'huile. Le taux de la dîme était calculé d'après la hauteur de la crue du Nil. Ce fut l'impôt foncier ou Kharadj.
Toutefois il importe d'ajouter, parce que ce fait a eu une grande influence sur les conditions de la propriété foncière en Egypte, que toutes les terres du domaine public, très considérables, par leur étendue, leur valeur et leur population, furent déclarées terres de l'État et, à ce titre, inaliénables — terres dites Wafk, que le Khalife distribua en partie aux Musulmans. Amr fit faire des règlements équitables pour la levée des dîmes et l'entretien des digues et des canaux. Les nilomètres furent relevés; le cadastre refait; les conditions de la capitulation strictement observées. Amr conserva assez longtemps l'administration de l'Egypte dans ses mains. Il jeta à Postait, où avait campé son armée, les premiers fondements du Caire; une ère nouvelle s'ouvrit pour l'Egypte. <( La population agricole de l'Egypte connut ainsi sous (( les Musulmans une certaine amélioration qui remplaça les « vexations et les avances du fisc de Constantinople(3). »
(1) A consulter sur l'Egypte arabe et turque : 1° RejTiier, Économie politique des ArabeB; 2» Marcel, L'Éçjypte vioderne dans l'Univers (Marcel a fait partie de l'Institut d'Egypte) ; %" L'agriculture des Égyptiens, le meilleur livre de Reynier; 4" Silvestre de Sacy, Mémoires de l'Académie des incri2Jtions, 1815. t. I ; 6» Lavisse, ibidem, 467.
(2) Cette capitation était élevée, mais l'Égj'pte était riche ; en outre, le Djizyé comportait de nombreuses exceptions, femmes, enfants, pauvres, esclaves.
(3) Marcel, ibidem, p. 62.