LE KHALIFAT DE COUDOUE. — IMPOTS ET REVENUS
§ 7. Le Khalifat de Cor doue et l'impôt.
La situation de l'Espagne arabe n'était pas la même que celle de l'Egypte, soit au point de vue politique, soit au point de vue e'conomique. L'Egypte avait traité avec Amr d'une manière solennelle; ce traité a été respecté jusqu'à l'avènement des Fatimites. En outre, tout dépend, en Egypte, du Nil. Il faut tout approprier d'après lui; enfin l'Egypte est restée musulmane. L'Espagne a été conquise l'épée à la main. Elle n'a jamais accepté cette conquête; une lutte sans merci s'est engagée. Les Arabes ont été vaincus et entièrement expulsés.
Les Arabes ont, par suite, importé en Espagne l'ensemble de leurs institutions fiscales, plutôt en les aggravant qu'en les adoucissant, savoir : 1° le Kharadj et le Djizyé, qui n'étaient dus que par les non-Musulmans. Le taux du Kharadj variait d'après la nature des cultures: vignes 10 p. 0/0, prairies arrosées 5 p. 0/0, sèches 4 p. 0/0, palmiers 6 p. 0/0, cannes à sucre 4 p. 0/0, Le Djizyé représentait, d'après trois classes, i, 2, 4 dirhems, selon les fortunes; 2'^ VAlcabala, qui portait sur les mutations de tous les biens mobiliers et qui était du dixième; 3° le Taadil; 4o les droits de douane ; 3° les mêmes dispositions pour les mines, le butin, les épaves, les objets trouvés; 6-' les Chrétiens devaient acquitter, en outre du Djizyé et du Kharadj, une taxe de guerre spéciale, dite Kabala; 7° quant à la dîme, lêkkaet,e\\Q était plus générale et se levait sur tous les revenus, agriculture, commerce, industrie; elle avait également un caractère plus rigoureux. C'était une véritable taxe du revenu. Il fut établi dès 720. Les pauvres, les enfants, les femmes, les esclaves en étaient exempts; mais son application exclusive à l'assistance ne persista pas. Le taux variait, selon les objets, du 40" au 10" pour les Musulmans. Les non-Musulmans payaient double.
On possède quelques renseignements sur le rendement de ces divers impôts. A la belle époque du Khalifat, le Kharadj et le Djizyé rendaient 80 millions de francs; ce qui indique une population nombreuse et aisée; le Zékkaet, 40 millions, et les douanes 10 millions de francs. Avec le produit des mines, le
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butin, les confiscations, on évaluait à 200 raillions de francs par an, ou 15,400,000 de dinars d'or, le total des revenus du Khalifat; total qui doit être trop fort, puisque le montant des revenus du Khalifat de Bagdad, à sa plus belle époque, n'aurait représenté que 220 millions de francs. En général, on a exagéré la richesse des Arabes, quoiqu'elle fût bien plus grande que celle des peuples européens au ix® siècle. L'exagération a eu sa source dans le contraste même entre la pauvreté de l'Europe et la richesse relative de Bagdad, du Caire et de Cordoue (1).
Ce retour de la richesse, de l'influence politique et de la civilisation vers leur foyer le plus ancien, est un des contrastes les plus intéressants de l'histoire. Au moment où une sorte d'anarchie régulière s'est répandue par toute l'Europe des Hellènes et des Romains, où l'impôt est devenu, à peu près partout, une propriété particuHère, où il a fini par être inféodé, c'est dans la Mésopotamie, en Egypte, dans l'Espagne méridionale, qu'il se maintient, perçu dans des conditions analogues à celles des temps de Sennachérib et de Cyrus.
§ 8. États viusulmans de l'Afrique du Nord.
L'occupation de l'Egypte fut promptement suivie d'attaques contre l'Afrique byzantine. Nulle partie de l'Afrique ne convenait mieux aux tribus sédentaires ou nomades des Arabes. Les premières y rencontraient des villes importantes, des territoires cultivés, des populations agricoles depuis longtemps habituées au joug des Carthaginois ou des Romains. Les autres pouvaient s'y étendre sur des étendues considérables leur offrant des pâturages suffisants. Une émigration, qui s'est prolongée jusqu'au xiv^ siècle, commença bientôt. Les Byzantins ne firent pas de résistance sérieuse; mais il n'en fut pas de même des populations primitives, des Berbères de la Kabylie, de l'Aurès et du
(1) Rosew Saint-Hilaire, Histoire d'Espagne, 3e vol., p. 134. — Le dirhem est calculé par M. Rosew Saint-ïïilalre à 0 fr. 91 au lieu de 0 fr. 60, et le dinar à 13 fr. — Condc, Histoire de la domination des Arabes en Espagne.
RÉSISTANCE DES BERBÈRKS. 523
Maroc; une lulte terrible s'engagea. Elle a duré à peu près 40 ans pour ne se terminer qu'en 703, sans être suivie d'une soumission complète. Abandonnant les plateaux et les vallées, les Berbères se réfugièrent en Tunisie, en Algérie et au Maroc dans les montagnes soit du littoral méditerranéen, soit de l'Atlas. Ils les habitent encore. Ils y conservèrent leurs bonnes mœurs, leurs lois, leurs traditions, leur organisation sociale, leurs redevances; ce fut à grand'peine que les Arabes purent obtenir des moins réfractaires la dîme (Ashr) des produits du sol, le seul impôt direct qui existe encore au Maroc oîi le don manuel (Hadyah) se pratique toujours. Aussi est-il probable que, dans la Bysacène comme dans les deux Mauritanies, la disparition du fisc romain fut une délivrance.
La propagande musulmane fut moins rapide dans l'Afrique du Nord qu'en Egypte. Les populations berbères n'ont pris qu'une teinle musulmane; ce sont les immigrants Arabes, surtout les sédentaires, qui représentent l'élément musulman dans l'Afrique du Nord.
Les tribus arabes, sédentaires ou nomades, qui s'établirent dans l'Afrique du Nord, y rencontrèrent des populations qui, au point de vue économique et social, présentaient des rapports remarquables avec elles. Les Berbères se partageaient également en groupes (cités ou tribus), en partie sédentaires et en partie nomades; elles ont encore, aujourd'hui, conservé ce caractère, qui devait être bien plus accusé au viii" siècle. Cités ou tribus étaient, à l'instar des grandes tribus arabes, habituées à s'unir en puissantes confédérations (Quebilat) telles que celles des Zenala, au moyen desquelles elles acquéraient plus de sécurité extérieure, tout en exerçant un contrôle plus efficace sur leurs membres et en améliorant l'assistance mutuelle (Anaïa).
Dans les cités ou tribus une caisse commune était entretenue au moyen des concours de chaque famille (Kharroub) et gérée par le conseil commun (Djemaa). Il devait probablement y avoir également une caisse pour chaque confédération. Lesplus grandes tribus arabes, sédentaires ou nomades, n'étaient elles-mêmes souvent que des confédérations. Le plus curieux type de ces
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confédérations est encore représenté par les tribus les plus importantes des Touareg du Sahara, telles que les Azdger de l'Est, les Ahaggaï de l'Ouest, agglomérations de confédérations. Dans les tribus qui les composent, une partie des membres est assujettie à des corvées et à des redevances et vit à l'état de servitude (Unihad). Il n'en est pas de même chez les Berbères.
Toutes ces cités, tribus, confédérations sont soumises à deux mouvements contraires — l'un qui tend à les décomposer et à les rendre sédentaires; ainsi beaucoup de leurs membres, comme en Arabie, vivent tantôt à l'état sédentaire, tantôt à l'état nomade quittant la ville pour la tente, ou la tente pour la ville — l'autre qui tend à les reconstituer, l'état nomade étant approprié à leurs plus antiques traditions et aux territoires qu'elles occupent (1).
On comprend combien cet état social était propre à opposer une longue résistance aux agents du fisc des Émirs d'Alger, de Tunis et de Maroc et aux chefs militaires des tribus arabes. Aussi les plus puissantes, telles que celle des Ourghamma, refusaient de payer l'achour ou dîme.
Nous allons reconnaître, à peu près, les mêmes traits d'organisation économique et sociale, dans les nomades du Nord, depuis les temps les plus reculés, les mêmes cités ou tribus, les mêmes confédérations, les mêmes lignes ou agglomérations, de manière à former des masses envahissantes aussi formidables que les Goths, les Huns, les Mongols, les Tartares, ou des groupes d'invasion fractionnés, comme les Francs, les Vandales, les Hongrois, ou des groupes de sédentaires, ne demandant qu'une place au soleil.
(1) Mercier, Histoire de l'Afrique septentrionale, 2 vol.— DuvejTier, Exploration (la Sahara. Reclus, tome XI. — L'Afrique du Nord. — Fournel, Conquête de l'Afrique piO'>' les Arabes. — Économiste français, 22 octobre 1892. On trouve dans les ouvrages de M. Mercier et de DuvejTier une énuiuération complète des tribus sédentaires et nomades de l'Algérie et du Sabara. M. Reclus donne aussi des détails fort intéressants. La distinction entre sédentaires et nomades y apparaît comme fondamentale. — Mouliéras, Le Maroc inconnu, Exploration du Jîi/(1806), on trouve dans ce livre une curieuse description des tribus.
INCIDENCE ET EFFETS DE L IMPuT CHEZ LES ARABES.
§ 9. De l'incidence et des effets de l'impôt dans l'empire des Arabes.
Malgré les exigences de leur fisc, les Ronaains ne parvinrent pas à déplacer les centres de la richesse à l'e'poque de leur empire. L'Egypte, la Syrie, l'Asie Mineure demeurèrent très riches; l'Italie, au contraire, s'appauvrit et se de'peupla. Il en fut de même de la Grèce, bien qu'elle eût joui d'une belle civilisation. Les impôts, les spoliations, les attributions de terres et de capitaux, les tributs, ne déplacèrent pas réellement les capitaux.
Il n'en a pas été autrement pour l'empire arabe. Les Arabes profitèrent en Syrie, dans les vallées de l'Euphrate et du Tigre, en Perse, en Bactriane, en Egypte, en Espagne, et sur les côtes de l'Afrique du Nord, des progrès que les populations, converties, ou conquises, et soumises au tribut personnel (Djizyé) et à l'impôt foncier tributaire (Kharadj), avaient accomplis, comme des richesses qu'elles avaient accumulées ; ils eurent des monnaies d'or; mais tout cela ne fut que temporaire. Les populations vaincues et humiliées, exploitées, parfois massacrées, condamnées au travail, exclues du service militaire, ne pouvant monter aucun cheval, ni porter des vêtements de luxe, contraintes à céder partout le pas aux Musulmans, souvent insultées, même outragées (1), durent subir l'impôt, sans pouvoir le réfléchir sur d'autres. L'impôt resta donc à leur charge et à la charge, pour la dîme aumùnière, les taxes générales de consommation, des classes supérieures arabes.
Mais en conservant le travail, méprisé par les Arabes, en demeurant maîtres de l'agriculture, du commerce, de l'industrie, les vaincus gardèrent en mains les forces vives, celles qui se reproduisent sans cesse. Aussi l'empire des Arabes, élevé avec une incroyable rapidité, s'effondra-t-il très rapidement. Les tribus nomades, qui n'en avaient dépendu qu'incomplètement, reprirent leurs allées et leurs venues dans les déserts d'Arabie, de Syrie et de la Perse; les tribus sédentaires, ou redevinrent on
(1) '\V(irms, ibulevi, pages 07-73.
5?G INCIDENCE ET EFFETS DE l'iMPÔT CHEZ LES ARABES.
partie nomades, ou regagnèrent leurs anciens séjours, ou se dispersèrent. Dès le xve siècle, sans les afflux divers et réitérés des tribus turques ou mongoles, il ne serait presque rien resté des conquérants arabes. On aurait retrouvé, au contraire, toutes les anciennes populations, payant le Djizyé et le Kharadj, mais sauvegardées en quelque sorte par le travail même. C'est le commentaire par l'histoire de la grande parole qu'Aristote appliquait aux Etats démocratiques, il vaut mieux travailler que commander, c'est-à-dire que le maniement du pouvoir est, en réalité, très inférieur au travail.
Quoique moins essentiellement nomades que les Arabes, les Turcs ont à peu près procédé comme eux. Une partie de leurs tribus sont devenues sédentaires et agricoles — les autres ou sont restées nomades, ou se sont fondues dans les villes au sein desquelles elles ont formé les éléments turcs des populations urbaines — mais l'état économique est demeuré le même que dans l'empire arabe. Les non-Musulmans ont dû subvenir aux principales charges publiques au moyen de la capitation personnelle et de l'impôt foncier tributaire ; elles n'ont même eu sur le sol qu'elles cultivaient qu'un simple droit de possession — il leur a été interdit de s'élever à la véritable propriété (Mulk;, du moins jusqu'aux réformes de 18o6. Néanmoins, quelle est aujourd'hui, dans l'empire ottoman, héritier pour partie de l'empire arabe, mais avec bien moins de puissance et d'éclat, la condition réelle des populations? Le travail, le commerce, l'industrie, l'agriculture, la richesse appartiennent à ceux que Mahomet avait condamnés à l'humiliation, au tribut ou au massacre. Le travail a résisté à tout. L'empire ottoman tombe, devant nous, en morceaux. Les Musulmans sont restés fidèles à la prescription du massacre, du tribut et de l'humiliation de ceux qui n'acceptent pas leur religion ; d'origine nomade, le travail des sédentaires ne leur convient pas. Ils préfèrent errer dans le désert, ou lever des tributs, le sabre à la main : mais la locomotive traverse le désert; nous assistons aux derniers excès des massacres, comme à leurs derniers jours.
Les exemptions d'impôts n'ont pas les effets que l'on a longtemps supposés. Elles avaient pour fondement la guerre et la
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soumission au tribut, la constitution de classes, de tribus, de peuples militaires vivant aux dépens des classes, tribus, peuples, sédentaires et laborieux. Tout cela est aujourd'hui en voie de complète transformation. L'Évangile a re'pandu, popularisé, l'axiome d'Aristote. 11 ne demande à personne de se convertir le couteau sur la gorge où à condition de payer le tribut. 11 va plus loin. Il conseille même de payer le tribut; mais aussi il relève le travail. Saint Paul a développé l'axiome d'Aristote. Défense est faite de manger à celui qui ne travaille pas(l). Comparez la vie du fabricant de tentes de Damas, cet homme infatigable, sobre, chaste, que rien ne peut arrêter dans sa mission, l'apôtre des sédentaires du travail, avec le grand poëte du désert, le patriarche qui a quatorze femmes sans compter les concubines, qui vit de butin et non de travail, qui ordonne au nom d'Allah le massacre de ceux qui se refusent à voir en lui le vrai prophète de Dieu.
On peut aussi faire la même comparaison entre les populations des sociétés féodales de l'Europe occidentale et de l'empire arabe. Ces sociétés n'ont ni l'éclat, ni la richesse, ni la grandeur apparente de la civilisation arabe. Elles se font également remarquer par l'importance de classes militaires qui ont le travail en aversion et qui vivent ou de redevances ou d'impôts; mais peu à peu la prédominance de ces classes a diminué ; le travail a gagné tout ce qu'elles ont perdu; le serf est devenu par le travail un roturier; le roturier un propriétaire; le propriétaire un noble militaire. L'Évangile a rapproché les hommes, les classes, les peuples ; le Coran les a partagés en catégories irréductibles, infranchissables, immuables; esclaves, tributaires, musulmans.
(1) Qui non laborat nec manducet. — Voir plus haut, p. 123.