LA TRIBU MILITAIRE
tribu fait la guerre chez les Arabes, c'est la bande, le clan chez les Turcs. La re'union des bandes formera un régiment, les régiments une confédération ; mais les véritables tribus, n'étant pas constituées, en réalité, pour la guerre, sont antipathiques à toute agglomération. C'est par la force de l'impulsion religieuse que Mahomet a pu associer les tribus arabes (i). Point d'impulsion religieuse dans les petites tribus, les clans ou les confédérations du Nord; des mœurs guerrières, d'incessantes compétitions, des disputes pour les pâturages, le goût et l'habitude de la guerre, des aventures, des expéditions lointaines, sous la direction de chefs temporaires, librement choisis, le Kagan. Le Kagan d'une confédération nombreuse devient un chef redoutable. 11 a ses ministres, ses ofBciers, ses fonctionnaires, une politique, des ambassadeurs; il expédie les uns à l'Est, vers l'empereur de la Chine, les autres à l'Ouest, à Constantinople (2). Attila, Arpad, Gengis Khan ont réalisé le plus haut type du Kagan ; ils ont pu s'attribuer, pour quelque temps, l'hérédité, mais elle n'a pu modifier les conditions de leurs milieux. Ces confédérations ont leurs dénominations, telles que la Horde d'or, la Montagne d'or, avec quartier général (3). Marco Polo s'est rendu au quartier général ou Ordou de Karakorum; celui de la Horde d'or, établi par le terrible Batu, a opprimé la Russie pendant 200 ans; il était à Kazan, sur le Volga.
On peut considérer ces confédérations, que l'on retrouve dans les autres groupes, groupe ouralo-finnois et groupe d'Iran, comme la forme providentielle qui a présidé au peuplement du globe. Elle n'a pas été étrangère aux deux Amériques. Elle remonte en Afrique fort loin. Les empires éphémères du Soudan, si nombreux et si curieux , n'ont été que des confédérations éphémères de nègres ou de sang-mêlés , tels que les Peulhs. Il n'en est pas autrement dans l'Afrique Centrale et l'Afrique Australe. Les renversements d'empire dans le Soudan ont la plus grande ressemblance avec les révolutions de l'Asie Centrale.
Les ressources financières de ces confédérations provenaient,
(1) Léon Cahun, Ibidem, p. 62, 76.
(2> Léon Cahun, IbUlem, p. 81, 114.
(3) Léon Cahun, Ibidem, p. 115.
f).]U LKS CnNFKDEHATIONS ET LEUP.S [IKSSOCRi^HS.
sans doute, pour beaucoup du butin, de la guerre, de l'impôt; mais la guerre et l'impôt pouvaient ne pas suffire. « D'empires, « comme ceux des Huns, des Turcs, dit M. Le'on Caliun, asso- <c ciations militaires sans lien ethnique, on ne peut pas dire qu'ils « se dissolvent, ils se débandent. Au rebours des autres, chez les « Turcs, c'est le roi qui nourrit son peuple, qui l'habille, qui le « paie. L'impôt, c'est la masse générale. Quand le Kagan ne « peut plus solder ses sujets, il les licencie et ses peuples vont (( chercher pitance sous une autre bannière (1) ». Mêmes mœurs dans tout le groupe ouralo-finnois ; elles ont été celles des Celtes, des Germains, des Scandinaves. Toutefois les Mongols sont arrivés à une plus complète pratique notion de l'impôt, en dehors du tribut imposé aux peuples vaincus. L'article principal de la masse générale, la richesse immédiatement disponible, c'était le bétail. La confédération marchait avec son bétail, vivait avec son bétail. C'était avec des réserves de bétail que le Kagan pouvait entretenir la fidélité des clans confédérés. Aussi les Mongols ont-ils donné une véritable organisation à l'impôt du bétail.
§ 3. L'empire des Parthes.
Les Parthes ont fondé un grand empire qui a été en quelque sorte la première construction sédentaire de la race turque. L'élément turc a dominé parmi les Parthes. Quoiqu'il existe encore des tribus turques à l'état nomade, les diverses tribus turques, 250 ans avant l'ère chétienne, avaient le caractère complètement nomade; quelques-unes se fixèrent temporairement dans le Khoracan, au nord de la Perse, très belle province, qui devint le centre de l'empire parthe, limité au nord par une ligne qui est à peu près la voie ferrée du Transcaspien. Cet empire a duré 400 ans, ce qui est une assez longue durée pour des nomades sédentaires. L'empire Mongol devait avoir, 1000 ans plus tard, les mêmes éléments et le même caractère. Au surplus, rien de définitivement assis, même dans l'empire ottoman actuel.
(1) Léon Cahun, Ihidcm, p. 77, 79. — Tacite, De mormis, XIII, XIV.
l'empire des pai'.thes. 037
Les populations qui composaient l'empire parthe comprenaient Jes tribus sédentaires du nord de la Perse et les tribus nomades de la Bactriane, de la Sogdiane et de la mer Caspienne. L'immense cavalerie dont disposaient les Parthes, la terreur qu'ils inspiraient, le nom de brigands que les Romains, Pline entre autres, leur donnaient, leur habitude de vivre à cheval, leurs chariots de guerre, leurs discordes intérieures, tout démontre leur parenté avec les Mongols, les Kurdes, les Turcs nomades. Leur gouvernement avait la forme patriarcale qui caractérisait, selon Hérodote, la Médie (1).
Les renseignements manquent en ce qui concerne les finances et les impuis de l'empire parlhe qui, après une époque brillante de quatre siècles (2), s'est effondré tout à coup, comme l'empire Mongol. Tout indique que leurs finances et leurs impôts ont dû, comme chez les Arabes, les Mongols et les Turcs, consister à exploiter les populations sédentaires, au moyen du tribut et delà dîme. On sait seulement que leur empire était partagé et administré, comme celui des Perses, en grandes satrapies (3). La constitution des grandes satrapies, que l'on retrouve dans les 18 grandes provinces de la Chine actuelle, semble avoir été imposée par la force des choses à tous les grands empires d'Orient. Les Turcs ottomans l'ont maintenue jusque dans ces derniers temps. Elle avait pour fondement un véritable forfait entre les satrapes et le trésor du prince. En vertu de ce forfait, moyennant le versement exact de la somme convenue, chaque satrape était maître, dans le ressort de sa satrapie, des finances et des imp^'.ts. Le prince était ainsi fixé sur les ressources don', il pouvait dis-
(1) Consulter l'article Parthia dans VEncyclopedia britannica, t. XVIII. Mémoire (le M. Guilheui de Sainte-Croix. Académie des inscriptions, l'"^ série, t. L, et Anqiietil Du Perron, mémoires sur les Manie», même série, tome XLV, p. 87.
(2) M. Georges Rawllnsrtn n'en donne prcsciue aucun dans le chap. xxiii de son excellent livre Paiihia. Il insiste cependant sur la richesse, l'indéiiendance, les qualités militaires de la noblesse chez les Parthes, sur le degré de civilisation auquel ils parvinrent, sur l'asile et le contrepoids qu'ils offrirent aux victimes de l'oppression des Romains,
(3) Comparer les Satrapies de la Perse, chap. iv, liv. I, p. 18. II a dû y avoir nombreux rapports entre les finances et les impôts des Parthes et ceux des Perses. Cantu, Ilist. universeUe, 4«vol., p. 210.— Rawllnson, Hérodotus, 20 vol., essai III.
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poser. Sous divers rapports, la Royauté a conservé, en France, des forfaits fiscaux analogues jusqu'en 1789. Il est vrai que, par contre, les populations étaient comme abandonnées à la rapacité des satrapes, ce qui a encore lieu en Chine, pour les mandarins; mais les satrapes, afin d'éviter des soulèvements, avaient pour coutume de maintenir les mêmes impôts. Il en est résulté une stabilité fiscale plus grande que si les impôts avaient été gérés directement par le trésor du prince.
§ 4. Grandes migrations des tribus turques et hunniques.
C'est précisément, pendant l'existence du royaume des Parthes, entre le premier siècle avant l'ère chrétienne et le siècle suivant, que commença le mouvement le plus considérable des tribus Hiong-Nou, qui vivaient à l'ouest du désert de Gobi, le long de la frontière occidentale de la Chine. Ces tribus appartenaient à la grande race turque nomade; mais elles présentaient déjà entre elles bien des différences, qui devaient s'accroître pendant leurs migrations. Ce n'était pas la première fois, que les Chinois sortaient de leurs limites traditionnelles, franchissaient le Gobi, d'un côté, pénétraient dans le Thibet et, d'un autre côté, s'emparaient de la vaste contrée qui, dominant les Pamirs, forme le Turkeslan chmois. De là un ébranlement général, rendu permanent par l'assèchement progressif du Gobi.
C'est alors qu'eut lieu une orientation, qui devait durer plus de quatorze siècles, des tribus nomades du nord de l'Asie, surtout de celles dites de Touran par les Persans, vers l'occident de l'Asie, les steppes et les plaines de la Russie, et l'Europe ellemême. C'est alors que le Drang nach westen devient un fait plus considérable, dans l'histoire de la civilisation et des institutions qui la caractérisent, que la constitution de l'Empire romain ou celui des Arabes, puisque cette orientation n'est autre que la marche en avant des tribus nomades qui doivent peupler une partie de l'Asie et la plus grande partie de l'Europe.
« Dès le premier siècle avant l'ère chrétienne, les Chinois, « unis et prospères sous la dynastie des Han, avaient pris l'offen-
LES HIUiNG-XOU. 53'J
« sive contre les Hiong-Nou... Trois siècles auparavant l'empe- « reur Hoangti , fondateur de la dynastie des Thsin , avait « chassé les Hiong-Nou des pays que leurs descendants ont si « souvent reconquis depuis, ceux qui forment la province ac- « tuelle des Chen-Si, à l'intérieur de la grande concavité du « fleuve Jaune. Il les avait rejetés au delà des Marches et réuni, <' par un immense travail, les ouvrages de défense locale contre « les Barbares; c'est le mur long de 10,000 lis, la fameuse grande « muraille (214-204) avant J.-C. (1) ». Les Han entreprirent de faire davantage, de franchir le désert de Gobi, de s'emparer des Marches, composées des contrées diverses dominées par les Pamirs, d'imposer leur suprématie aux tribus formant la confédération de Hiong-Nou, ou de les rejeter vers l'ouest. « De ces « peuples, ce qui ne s'assimilait pas aux Chinois était violem- « ment refoulé dans le Si yu, le grand Ouest, ou repoussé dans le « sud de THexapole, dans les Pamirs, vers l'Inde, ou vers la Cote phène des Grecs. De ce côté, sont les restes des Turcs primitifs, « Saka, Massagétes et les Indo-Scythes des Hellènes, les getœ « des Latins. Au nord sont maintenant, du côté de l'ouest, les « Kiptchak, gens de la steppe et les Kirgkiz-Kazak , nomades « insoumis (2) ». M. Léon Cahun a dressé ce tableau de l'état des tribus nomades, entre la Chine et les Parthes, à l'aide des documents chinois. Ce seraient les armées chinoises qui, pour protéger la fourmilière chinoise, labourant et travaillant en paix, auraient donné l'impulsion et l'ébranlement général à ces tribus. Les Hiong-Nou furent ainsi obligés de franchir la chaîne du Thian-Chan pour se réfugier dans les vastes steppes des Kirghiz, d'où ils gagnèrent le Yaik (Oural) et l'Idil (le Volga), puis le Kouban, le Don, même le Danube, « Ils domineront les Finnois « du plateau yogour entre le Yaik et l'Idil et les emmèneront « aux grandes aventures sous le nom de Huns, de Huns yogoures « (Hunnigoures), d'Abares, Magyars, jusqu'à ce que le gros de «la nation apparaisse lui-même ». Coumans, Petchénègues , Turkmènes, Kurdes, Bulgares, Alains. « Leurs lieux de réunions
(1) Léon Cahun, Ibidem, Les origines, p. 88,
(2) Léon Cahun, Ibidem, Les ori'jlnes, p. 92.