ÉTAT ÉCONOMIQUE DE LA GERMANIE
ce milieu si mobile, telles que les Francs, les Saxons, les Angles, les Vandales, les Hérules, les Lombards, pour se transporter sur les territoires où elles ont pu devenir stables.
Les tribus, appartenant à la souche des Istsevones, s'étendaient sur les deux rives du Rhin, avec Cologne pour centre : Ubiens, Qsipètes, Tencterès, Sicambres, Bructerès, Caltes, Suèves — elles ont formé les éléments d'abord de la Confédération des Suèves dont Arioviste était le chef au temps de César ; plus tard elles ont été comprises dans la Confédération des Francs Saliens et Ripuaires.
Les tribus, appartenant à la souche des Ingœvones, se trouvaient plus au nord sur la Meuse et l'Yssel, Frisons, Chauques, Chérusques dont Arminius a été le chef, Battaves, Canénufates, Saxons.
Celles se rattachant aux Ilerminones occupaient le centre et Test de l'Allemagne, Marcomans, Quades, Semnones, Lombards, Vandales, Hérules. Venaient plus loin les Burgundes, les Vendes.
De toutes ces tribus ou peuplades, celles comprises dans les Confédérations situées entre le Rhin et l'Elbe sont seules entrées dans le courant de la civilisation germanique. Les autres ont été entraînées, parce qu'elles étaient moins sédentaires, par les courants des migrations des Goths, des Huns, des Avars, des Bulgares et des Slaves. Telle a été la destinée des Hérules, des Vandales, qui ont complètement disparu. Les Burgundes et les Lombards ont été un peu moins maltraités. Seules, les Confédérations des Francs, des Saxons, des Angles, et des Alamans {all-men), ont résisté parce qu'elles se sont formées sur le véritable sol germanique, plus loin du grand courant migratorial qui était vers la Vistule, les Karpathes, la mer Noire et qu'elles ont occupé des territoires que ces migrations, toujours dominées par l'influence des tribus d'origine hunnique ou turque, n'ont pas sérieusement menacés.
Quant aux conditions économiques et sociales des peuples germaniques, d'accord sur plusieurs points, César, Strabon et Tacite diffèrent sensiblement sur beaucoup d'autres. Selon César « les Germains ne s'adonnent pas beaucoup à l'agriculture, vi-
d'après césar et strabon. 573
« vant principalement de lait, de fromage et de viande ; chez eux « personne ne peut posse'der en propre aucune partie du sol; « mais tous les ans, les magistrats ou chefs donnent à chaque clan « ou à chaque famille, un territoire dont ils fixent l'étendue et « l'emplacement et qui change chaque anne'e ». Les cités (Confédérations) ont soin de s'entourer d'espaces déserts, afin d'augmenter leur sécurité. César accompagne ces renseignements d'explications fort curieuses. Il prétend que les dispositions sur la propriété et la distribution des terres ont été prises par les Germains pour que la culture du sol ne nuise pas aux habitudes guerrières, pour que les riches n'étendent pas leurs possessions au détriment des pauvres, pour que les habitations ne protègent pas trop bien contre la chaleur et le froid, pour prévenir la soif de l'or, source des factions, des discordes, pour satisfaire l'esprit du peuple, chacun pouvant comparer ses richesses avec celles des plus riches (1).
Strabon et Tacite ont vu beaucoup plus clair. Ils n'avaient pas en tête les idées du partisan de Catilina et du démagogue sénatorial, qui se préparait à détruire la République avec l'armée des Gaules.
« C'est une habitude ancienne, dit Strabon, à tous les peuples « de la Germanie que la facilité à se déplacer et qui tient à l'ex- « trême simplicité de leur vie. N'ayant ni champs à cultiver, ni « argent à amasser, n'habitant que de misérables cabanes, de- « meure provisoire et éphémère, ne se nourrissant que des proie duits de leurs troupeaux, ils sont toujours prêts, à la façon des « nomades, à charger ce qu'ils possèdent sur leurs chariots et à « s'en aller, suivis de leurs troupeaux, où bon leur semble (2). »
Nous rentrons avec Strabon sur le terrain de la réalité. César, malgré sa précision, nous avait entraînés dans le roman. Tacite tient le milieu entre le savant géographe et le général démagogue. « La table du chef de bande, d'une somptuosité grosi< sière mais dispendieuse, tient lieu de solde. La source da sa <( munificence est dans le pillage et la guerre. Il préfère provo-
(1) Commentaires, liv.Xl, p. 22.
(2) Liv. TU, chap. i.
574 d'après tacite.
« quer ses ennemis et s'exposer aux blessures que de labourer « la terre et attendre la récolte. Il lui paraît honteux de devoir « au travail ce que le sang peut lui procurer. Le temps qu'il « n'emploie pas à la guerre, il le passe à chasser, à manger, à « dormir, sans s'occuper de rien... Les Germains ne bâtissent « pas de villes (wrfces); ils ne souffrent même pas entre eux « d'habitations re'unies. Leurs demeures sont éparses, isolées, (i selon qu'une fontaine, un champ, un bois, les ont déterminés. « Leurs villages ne sont pas, comme les nôtres, formés d'édi- « fices contigus ; chacun laisse un espace vide autour de sa « maison. Ils n'emploient ni pierres ni tuiles; ils se servent « uniquement de bois brut. Toutefois, ils enduisent certaines « parties d'une terre fine et luisante dont les veines nuancées a imitent la peinture. Ils se creusent aussi des souterrains qu'ils « surchargent d'une épaisse couche de fumier. C'est là qu'ils « se retirent l'hiver et qu'ils déposent leurs grains. Ils y sentent « moins la rigueur du froid; et, si l'ennemi fait une incursion, « il pillera d'abord les lieux découverts, tandis que cette proie, « cachée sous terre, ou restera ignorée de lui ou le déroutera « par les recherches mêmes qu'il devra faire pour la trouver. « A ce tableau admirable du Germain, nomade sédentaire. Tacite ajoute des renseignements tout autrement précis que ceux de César sur la culture du sol et la propriété. « Chaque tribu « en masse occupe tour à tour les terres de culture d'après le « nombre des bras : elles sont partagées selon les rangs. L'é- « tendue des champs facilite cette répartition. On en change « tous les ans et ils ne font jamais défaut. On ne s'évertue pas « à épuiser le sol ou à en rétrécir l'étendue par le travail pour (( planter des vergers, pour enclore des prairies, pour arroser
u des jardins : on ne demande à la terre que des moissons
« Les esclaves ne sont pas classés comme chez nous et attachés « aux différents emplois du service domestique, chacun a son « habitation, ses pénates qu'il régit à son gré. Leur maître leur « impose, comme à des fermiers, une certaine redevance de blé, « en bétail, en vêtements. Là se borne la servitude (1) ».
(1) De Muribuf, 14, 15, 16, 25, 26. k Ceteris servis, uoii in nostriim luorem dos-
CULTUaE DU SOL, BÉTAIL, MONNAIE. 575
Quant à la Germanie même « le pays offrant des aspects di- « vers, est en général hérissé de forêts ou noyé de marécages, « plus humide vers les Gaules, plus battu des vents du côté de « la Norique et de la Pannonie. Favorable aux grains, il re- « pousse les arbres à fruit. Le bétail abonde mais l'espèce en est « petite. On aime le grand nombre des troupeaux; c'est la seule « richesse des Germains, le bien qu'ils estiment le plus (1) ».
Nous donnons ces détails parce qu'ils émanent de Tacite, parce qu'ils s'appliquent à une grande partie de l'Europe et de l'Asie et à tous les peuples nomades, parce qu'ils cadrent pour eux avec la forme de l'impôt. Suivent des renseignements non moins précieux et d'un caractère également universel sur la monnaie. 11 en était des Germains nomades sédentaires comme pour les Hiong-Nou du Gobi. « Je me demande si c'est par colère « ou par faveur que les dieux leur ont refusé l'argent et l'or. Je « n'affirmerais pas cependant qu'aucune veine de leur terre ne « recèle ces métaux : qui pensa jamais aies rechercher? De leur « possession et de leur usage , ils sont loin de faire autant de « cas ; on voit chez eux des vases d'argent donnés en présents à « leurs ambassadeurs et à leurs chefs; ils les prisent aussi peu « que si c'était de l'argile. Toutefois, les plus voisins de nous « tiennent compte de l'argent et de l'or comme utiles au cora- « merce. Ils connaissent et distinguent quelques-unes de ços « monnaies. Ceux de l'intérieur, plus fidèles à l'antique simpli- « cité, trafiquent par échange. Les pièces préférées sont les plus «anciennes et depuis longtemps connues, comme les Serrati « et les Bigati. L'argent est aussi plus recherché que l'or, non « par une préférence quelconque, mais parce que l'argent con- « vient mieux aux achats d'objets ordinaires et sans va- « leiur (2) ».
1 criptis per familitotn ministeriis, utuntur. Suam quisque sedem, suos pena- « tes régit. Frumenti moilum dominus, aut pecoris, aut vestis, nt Colono, injun- '( git ; et servus hactenus paret. Verberare servuni, ac vlnculls et opère cocrcere <(. ramm ». Xous signalons l'extrême iniporuince de ce texte. Il établit une démarcation profonde entre la servitude germanique et l'esclavage latin ou grec. Cette différence a eu une grande influence sur les éléments de la société féodale.
(1) De M or i h us, 5.
(2) De Moribii.0, 5.