CHAPITRE IV. — APPLICATION DU SYSTÈME
recourir, et non à un patron étranger. Ce fait seul parlerait suffisamment contre l'hypothèse de M. Thibault.
L’explication proposée par M. Zulueta (1) nous paraît se heurter à la même objection. Les paysans, selon cet auteur, recouraient aux patrocinia pour se dégager de la responsabilité collective à laquelle ils étaient enchaînés dans leurs villages. Mais alors nous ne comprenons pas pourquoi même les paysans des domaines — dont les impôts étaient garantis non par une responsabilité solidaire des paysans, mais par une responsabilité éminente du dominus — recouraient, comme les vici libres, aux patrocinia.
Selon nous, les paysans se déclarent les clients de celui qui, par son influence ou par sa puissance redoutable, peut rendre plus léger pour eux le fardeau de l’impôt. Deux cas de palrocinia nous paraissent à distinguer :
1° le paysan libre trouve avantageux de devenir le colon d’un puissant, parce que les terres des puissants étaient, en fait, sinon en droit, moins grevées que les autres. Passer de la communauté des paysans libres dans le grand domaine était interdit par l’Etat. Pour y réussir, le paysan libre faisait parfois abandon de ses biens (Salv. de qubern. dei, V, 8, 43), s’enfuyait du village, obtenait une terre sur un domaine. Ou bien encore entre le paysan libre et le grand propriétaire un contrat intervenait (C. J. XI, 54, 1, an 468, sub praelextu donationis vel venditionis seu conductionis aut cujuslibet alterius contractus). Un contrat de ce genre est décrit, mais en termes amphigouriques, par Salvien (4. c. V, 8, 39) : Venditor nihil tradit et totum accipit. Emptor nihil accipit et lotum protinus amittit. Le paysan achète au grand sa protection, et le texte de Salvien donnerait même à croire qu’il y avait précisément des lettres de patronage, comme il s’en rencontrera aux temps barbares ; et le prix dont il paie cette protection, c’est sa propriété presque entière (defensoribus suis omnem fere substantiam suam priusquam defendantur addicunt, ib.); il la garde pourtant en précaire sa vie durant, mais le grand propriétaire pourra,
(1) De patrociniis vicorum, a commentary on Th. XI, 24 and C. J. XI, 54, (Oxford Studies on social and legal history, dirigés par Vinogradoff, I, 2, 1909).
après sa mort, en expulser son fils (60. 40). Salvien ne dit pas quel avantage le paysan attendait de ce contrat; il insiste sur le fait que lui-même et plus tard son fils devaient continuer à payer la Capitation : cum possessio ab his recesseril, Capitatio non recedit (ib. 41). Nous conclurons que le paysan, même en devenant colon, ne cessait point de payer la capilation, mais que l'influence du grand propriétaire adoucissait beaucoup pour lui le poids de cet impôt.
2° le paysan libre ou domanial peut avoir recours non plus à l'influence pacifique d’un grand propriétaire, mais à un chef militaire plus puissant que le grand propriétaire, et contre qui ni les décurions ni les gouverneurs ne peuvent rien. C’est ce trait d’un régime déjà féodal que décrit le discours de Libanius. Le chef militaire acquiert soit dans le village libre, soit dans le grand domaine, concurremment avec le clarissime, un domaine éminent. Ce patron perçoit une prime, un #is{hos qui est pris (Libanius, Reiske, p. 507) sur le canon dû au maître. Aussi le discours de Libanius est-il tout empreint de la haine du grand propriétaire contre le soudard, « le casque el la cuirasse » (p. 508), plus puissant que les lois.
Ainsi, sous le nom de patrocinia, nous distinguons : d’une part, le recours au grand propriétaire, d’où devait résulter la concentration de la propriété, — d’autre part, le recours à l’homme de guerre, d’où devait résulter la dissolution de l'Etat. Mais, dans les deux cas, la notion de patronus demeurait distincte de la notion de dominus : le lien du patronage crée une dépendance personnelle, le lien du dominium une dépendance réelle. Le patronus détournait vers lui-même des devoirs de fidélité que l'Etat seul aurait dû revendiquer, il promettait des avantages que l'Etat seul aurait dû dispenser (1).
En conclusion, ce n’est pas pour jouir de privilèges légaux que les plebeii S’engagent dans les liens des patrocinia. Les paysans des villages libres ou des domaines recourent à la
(1) C’est peut-être pour rendre moins dangereuse cette institution nouvelle que l’Etat inventa de la rendre officielle par la création des defensores : en ce sens J. Flach, Origines de l'ancienne France, I, 70.