CHAPITRE IV. — APPLICATION DU SYSTÈME Gal
protection des puissants qui peuvent les aider à désobéir aux lois en ne payant pas toute leur part d'impôts. La conséquence immédiate des patrocinia était le refus de l’impôt, c’est-à-dire une révolte contre l'Etat (1).
L'obscurité du problème de la capitation provient du fait qu’on peut être assujethi à cet impôt de deux manières différentes. Ou bien le contribuable compte personnellement pour un capul, il est adscriplus censibus : c’est le cas du plebeius, dont la capitation s'appelle capitatio, plebeia, et c’est le cas du colon des grands domaines. Ou bien, si le contribuable est un grand propriétaire, curiale ou clarissime, il n’est pas inscrit au registre des capila, mais, d’une part, ses fermiers comptent pour des capila, et, d’autre part, il pare directement à l’Etat l’impôt de jugatio pour les parties du domaine qu'il n’a pas affermées. Dans les deux cas, le principe de l’impôt est le même. L'unité fiscale est toujours cette portion de champs dont le revenu correspond à l’entretien d’un homme : le paysan qui a juste de quoi vivre compte pour un capul; le grand propriétaire compte pour autant de capila où de juga que sa terre pourrait faire vivre d'hommes. Cette conception hardiment réaliste affirmait qu'il y avait des hommes qui en valaient des. milliers, et tout simplement elle taxait le riche, possesseur de mille juga, comme elle aurait taxé mille hommes. Le grand propriétaire est l’homme à mille têtes, l’homme absorbant mille vies dans la sienne. Et inversement celui qui naît de trop et n’est pas inscrit au cens de son village attend une place en mendiant son pain.
L'histoire connaît l’aventure d’un clarissime qui tombe à la condition d’adscriptus, Paulin de Pella. Le radotage ridicule et charmant de l’Eucharisticon, où ce vieillard, on ne sait si stupide ou malicieux, entremêle le récit de ses angonsses, de ses désastres, et ses actions de grâces, renferme une
(1) Sur la manière dont on recevait les percepteurs dans les villages qui avaient un patron militaire, Libanius, L €. p. 504. Des vici entiers refusent l'impôt sous Arcadius, Th. XI, 24, 2.
vive peinture des mœurs du v' siècle. Or Paulin était un clarissime pourvu de domaines innombrables en Gaule et en Orient. L'invasion Barbare lui prit ses terres d’Aquitaine, ses actores d'Epire et de Grèce ne lui servirent point ses revenus. Il possédait des terres en Provence et s’y retira; mais ce n’était pas un domaine garni (non ager instruclus propris cultoribus ullus, v. 524). II loua des terres, qu’il cultivait avec sa familia d'esclaves (v. 535). Il perdit ses esclaves, et désormais, comme les paysans ruinés dont Salvien à décrit la condition, il devint le fermier de ses propres terres, qu'il exploitait en qualité d’'adseriplus censibus, où, comme il dit, de conscriptus (1) (v. 570 sq.) :
Ut cum jam penilus fruclus de rebus avitis
sperare ullerius nullos me posse probasses,
cunctaque ipsa eliam quae jan tenualus habere
Massiliae polui, amissa jam proprietate, conscripla adstrictus sub condicione lenerem..….
Un soudain retour de fortune lui épargna des humiliations nouvelles (21 vilare nova cari mihi damna pudoris, v. 580). Pouvait-il done tomber encore plus bas ? Peut-être ne tenailtil plus sa propre terre qu'en précaire, et il dépendait de son maître de le réduire à la condition de mendiant. Ainsi Paulin, qui, propriétaire de tant de terres, avait certainement payé à l'Etat l'impôt de nombreux juga et capita, se trouva réduit peu à peu à ne plus compter que pour sa propre tête, à ne payer l'impôt que d'un caput ; et de cette unique part d'homme, peu s’en fallut que finalement il ne fût dépossédé.
(1) CF. sur ce terme, Th. XIII, 10, 7, et supra, p. 28.