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fomentant parmi eux la lutte de mille intérêts divergents, le gouvernement ne peut-il affaiblir la force du corps politique, qui réside avant tout dans son homogénéité et dans son union? Ne peut-il, une fois créées les divisions des partis, armer les unes contre les autres la foule des passions ennemies, et réaliser enfin, à la faveur des troubles et des guerres civiles, l'avènement d’un régime de crainte et de tyrannie ? (1)
Mais ces entreprises du gouvernement supposent l'emploi d’un moyen matériel avec lequel on séduit les législateurs ou l’on achète les conseillers du peuple. L'argent est le grand instrument de domination, parce qu’une fois son empire établi sur les cœurs, rien ne lui résiste. C’est avec lui qu'on se fait des partisans et des créatures, avec lui qu'on engendre les troubles et que l’on nourrit les dissensions. L'illogisme serait dangereux qui condamnerait la richesse des particuliers et mettrait à la disposition des magistrats un trésor public. Comme il n’y a aucun moyen parfaitement sûr d'assurer la gestion fidèle non plus que le contrôle efficace des deniers publics, on peut toujours craindre que le gouvernement ne dé-
(1) C’est de cette façon déjà que les chefs de peuples sont parvenus à exercer leur pouvoir despotiquement. V, Discours sur l’Origine de l’Inégalité, 2° partie, p. 91,
tourne de leur destination légale les fonds qu'il a sous la main, et ne les emploie dans un but directement contraire au bien général de la cité. C'est pourquoi Rousseau, dans le Gouvernement de Pologne (1), propose aux confédérés de supprimer toute taxe en argent. Au fond, l'argent n’est que le substitut des hommes, et c'est un substitut dangereux. Mieux vaut s'adresser aux bras des citoyens qu'à leur bourse. « Je voudrais qu'on imposàt toujours les bras des hommes plus que leurs bourses; que les chemins, les ponts, les édifices publics, le service du prince et de l'Etat, se fissent par des corvées et non point à prix d'argent. Cette sorte d'impôt est au fond la moins onéreuse, et surtout celle dont on peut le moins abuser : car l'argent disparaît en sortant des mains qui le payent; mais chacun voit à quoi les hommes sont employés, et l’on ne peut les surcharger à pure perte. Je sais que cette méthode est impraticable où règnent le luxe, le commerce et les arts; mais rien n’est si facile chez un peuple simple et de bonnes mœurs, et rien n’est plus utile pour les conserver telles : c’est une raison de plus pour la préférer. »
Voilà un des textes les plus étonnants de Rousseau. Ce qu'il demande, c'est la généralisation
(4) Chapitre XI, p. 394.
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d'une charge qui, à l’époque où ces lignes sont écrites, soulève contre elle la réprobation générale, dont tous les économistes réclament à grands cris la disparition. Mais, pour comprendre la force du paradoxe de Rousseau, peut-être est-il nécessaire de s'arrêter un instant sur cette forme d'imposition.
Jusqu'à la fin du XVIT siècle, la corvée consistait dans les services que la plupart des seigneurs exigeaient de leurs vassaux, serfs et roturiers, pour la culture de leurs terres ou l'entretien de leurs chemins. Elle se rattachait aux munera corporalia de Empire romain. Avant Louis XV, la royauté n'y avait recouru qu'exceptionnellement, en cas de travaux publics urgents. Une instruction du contrôleur général Orry, du 13 juin 1738, généralisa cet expédient. La corvée royale servit dès lors à construire les grandes routes destinées à mettre en communication Paris et les provinces. Elle pesait en principe sur les taillables valides, de l’âge de seize ans Jusqu'à celui de soixante, compris dans les paroisses situées à quatre heures de distance de la route (1). Le travail des femmes
(1) Cependant on appelait aussi corvée la réquisition des animaux el des voitures pour le transport des équipages mililaires. Elle donnait lieu aussi à de grands abus. Turgot, en Limousin, suivant l'exemple de ce qui se pratiquait en
et des enfants fut admis sans être imposé, en vue de soulager le père de famille. La durée de la corvée varlait de huit à quarante, et même ceinquante Jours. Mais le pouvoir des intendants en cette matière, comme au reste pour l'éloignement des paroisses corvéables, ne tarda pas à devenir arbitraire. Le poids de la corvée retombait exclusivement sur les paysans déjà soumis à la taille. Les privilégiés et leurs domestiques en étaient exempts. Il y avait entre les paroisses de nombreuses inégalités. Quoiqu'il existât des corvées périodiques d'automne et de printemps, le plus souvent la charge surprenait le cultivateur à l'improviste. L’éloignement des corvéables du lieu de leur résidence, l'impossibilité de subvenir aux besoins de leur famille, linterruption de leurs occupations habituelles, le trouble apporté dans leurs travaux faisaient de l'institution de la corvée un des abus les plus iniques de l'Ancien Régime (1).
Languedoc et en Franche-Comté, traita avec des entrepreneurs pour l'exécution de ce service.
(1) V. aussi le Mémoire de l'intendant de Champagne à Turgot, sur l'abolition des corvées (1775), où il signale les faits suivants: «disproportion dans la distribution des tâches confiées à une multitude d'employés subalternes, argent reçu par les piqueurs pour favoriser des habitants au préjndice des autres, impossibilité d'en avoir la preuve, mécontentement des convoyeurs, humeur de ceux qui conduisent, faux
Encore si ces inconvénients avaient été balancés par des avantages. Mais le travail, mal réparti, mal exécuté, coûtait plus chér que s'il avait été fait par des hommes libres et salariés: les routes construites de façon défectueuse exigeaient de continuelles réparations, toujours importantes parce qu'on ne les faisait pas en temps utile.
Dès 1760, dans sa Réponse à l’Essai sur les ponts el chaussées, la voirie el les corvées, le marquis de Mirabeau dirigeait les plus vives attaques contre une charge qui avait à ses yeux le vice capital de peser exclusivement sur la classe des cultivateurs. On se souvient de ses expressives formules : la corvée, « cette gêne ruineuse et insupportable pour le pauvre peuple, et si destructive pour la culture des terres et les revenus du Royaume » (p.25). — Employer les agriculteurs aux « stériles travaux des chemins », c’est vouloir «ruiner la Nation » et « rendre les habitants des campagnes les forçats de la voirie » (p. 44). —
dénombrement donné par les syndics, peu d’exactitude de la part des inspecteurs qui ne se trouvent point souvent sur les routes quand les communautés y arrivent, temps perdu en déplacement et frais de voyage, inconvénients de dé tourner les habitants de leurs travaux dans des temps précieux ; tous abus enfin de la plus dangereuse conséquence, puisqu'ils tendent ou à punir injustement, ou à faire perdre un temps précieux au laboureur pour la culture de ses terres, et au manouvrier pour le soutien de sa famille. »
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«Ma prophétie à moi est que, si l’on continue à exercer les corvées dans le Royaume, on ne fera qu'un vaste cimetière de tout le territoire de l'Etat » (p.62). Mirabeau conseillait done de recourir au travail des troupes (1), ou d'autoriser les communautés intéressées à donner les travaux
à l’entreprise (2).
(1) L'abbé de Saint-Pierre avait déjà proposé de recourir à la main-d’œuve militaire. « Les travaux doivent se faire par i'Infanterie aux dépens de la Généralité.... Les Soldats et les Officiers gagneront à faire un travail utile à la Province, et la Province gagnera la moitié à se servir de l’'Infanterie. » V.le Projet pour rendre les chemins praticables en hiver, p. 25-6, dans le tome IV des Ouvrages de politique, par M. l’abbé de Saint-Pierre. Rotterdam, 1733
(2) Mirabeau développait en ces termes ses critiques contre la corvée. « C’est la demande faite aux habitants de la campagne de leur travail et de celui de leurs bestiaux et de leurs voitures pour être employés sur les chemins gratuitement, et sans salaire, ni subsistance quelconque. Renversement d’abord de l’ordre de la nature, qui veut que ces hommes subsistent ce jour-là comme les autres jours, et subsistent de leur travail. C’est un assujettissement du temps et de la liberté des gens de la campagne, c’est-à-dire des précieux artisans de la subsistance générale, à un ordre d'hommes qui nécessairement ne peuvent ni concevoir l'importance de leur aclion, ni diriger l'emploi de leur temps, ni connaître leur nécessaire et leur superflu : renversement de l’ordre de la société, qui veut que le service du premier besoin soit assuré préalablement à tout autre, et qui veut aussi que l'artisan quelconque soil guidé par les experts de son art. C'est une contribution en nature, demandée en effet contS
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Sucessivement Trudaine, directeur des ponts et chaussés, l’intendant Orceau de Fontette, dans la généralité de Caen, Turgot en Limousin, songèrent à réaliser la suppression des corvées. Trudaine cependant ne donna pas suite à ses idées, craignant que le gouvernement n'employât à un autre usage les revenus de l'imposition qui aurait été levée sur les chemins (1) Mais Orceau de Fon-
nature, puisqu'on demande le travail au lieu de demander le produit; qu’on arrache la racine au lieu de cueillir le fruit, renversement d'êtres physiques. C’est enfin un tribut en sueur ajouté à un tributen pécule; infraction des conventions de la société et de l'ordre de la contribution équitable, qui ne peut être assignée que sur les revenus : puisque la distribution de la subsistance consiste dans la distribution même des revenus par les propriétaires des vraies richesses. Tous les autres hommes ne peuvent être contribuables par leurs travaux et par leurs services, qu'en s’assurant une rétribution C’est dans cette rétribution que consistent les frais. Or c’est par les frais que s’obtiennent le produit net et la jouissance du produit net de tous les biens publics et particuliers. Ainsi la rétribution ne peut être contribuable qu'en augmentant les frais et en diminuant le produit net; car la contribution en travaux par le mercenaire sans rélribution serait nécessairement une destruction » — V. aussi les Nouvelles éphémérides du citoyen, année 1775, tome second, article de l’abbé Baudeau; et Condorcet : Sur l'abolition des corvées. Œuvres, t. XI, p. 90.
(1) De fait, en 1733, 1734, 1741, 1742, les fonds des ponts et chaussées furent détournés de leur destination. Et c'est peut-
tette offrit à ses administrés l'option entre la preslation en nature et une contribution pécuniaire proportionnelle à la taille, tandis que Turgot convertissait directement la corvée en argent et déeidoit qu’à l'avenir les chemins seraient construits par des entrepreneurs, aux frais des provinces corvéables, avec répartition sur toutes les communautés, au marc la livre de la taille, des sommes nécessaires pour les travaux. Ce dernier système fut approuvé en Conseil d'Etat, le 1* janvier 1766.
Dix ans plus tard, Turgot, alors contrôleur général des finances, proposait au roi la suppression générale des corvées et leur remplacement par une taxe additionnelle aux vingtièmes. « Votre Majesté, disait-il, paraît depuis longtemps convaincue de la nécessité de supprimer la corvée : jose affirmer d’après l'expérience des maux que cette charge a faits, dans la province que j'ai administrée, qu’il n’en est pas d’aussi cruel pour le peuple (1). » Un édit de février réalisa la réforme.
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être la crainte de ces détournements jointe à son désir de voir achevées les voies de transport qui amena Orry à préférer la corvée à la taxe en argent.
(1) C'est en réponse au mémoire sur le projet d'édit que Louis XVI écrivait à Turgot : « Vous dites bien sagement que l'homme qui travaille par force et sans rémunération, travaille mal. Ces considérations sont de toute évidence, et
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Mais devant la résistance du Parlement qui dans ses remontrances rappela l’axiôme : « Le noble n'est tenu de payer la taille, ni. de faire vile corvée, » M. de Clugny, après la chûte de Turgot, rétablit la prestation en nature par déclaration du 11 août 1776. La suppression définitive des corvées ne devait être réalisée que par l’édit du 17 juin 1787, rendu après un vote unanime de l’assemblée des notables. (1)
Ce bref historique montre à quel point Rousseau se trouve en désaccord avec tout son siècle. Non-seulement il est seul à approuver l'emploi des corvées, mais il voudrait en faire la forme d’imposition unique, idéale. Cette manière de voir peut surprendre ; rien de plus explicable cependant. Elle est l’aboutissant logique, forcé d’un système très cohérent dans ses parties, et dont nous avons suivi pas à pas les rigoureuses déductions.
Reprenant en effet la conception de lEtat an-
je m'afflige qu'un édit si bien fondé ait soulevé tant d’opposition ou de défiance, avant même que d’être connu ; mais il y a lant d'intérêts particuliers qui sont opposés à l'intérêt général ; plus j'y pense et plus je me répète qu’il n’y a que vous et moi qui aimions réellement le peuple. »
(1) Clamageran, Histoire de limpot en France, Paris, 1867- 76, t. III. — A Neymarck, Turgot et ses doctrines, 1885, t. I, p. 78 et suiv. — Stourm, Les finances de l’ancien Régime et de la Révolution, 1885, t. I. p. 221 et suiv.
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tique, Rousseau a toujours affirmé la prédominances des affaires publiques sur les affaires personnelles des particuliers. Il a cru ne pouvoir maintenir unis la foule des intérêts individuels qu'à la condition de les concentrer, de les absorber, de les fondre dans un intérêt supérieur, celui de la communauté générale, de l'association civile, de l'Etat.
Les physiocrates pensaient qu'il existe un ordre naturel (1) en vertu duquel chacun agissant dans son intérêt exclusif contribue nécessairement au bonheur de tous. Rousseau n'a pas le sentiment des harmonies naturelles de l’ordre social. Le moindre mobile égoïste lui semble suspect. Dans son désir de voir la patrie grande et forte, 1l sacrifie au même rêve d'unité morale que Platon (2), et s'efforce de développer dans les âmes, à Pexelusion d’autres sentiments, l'amour de la république et la religion de la cité. Mais sur quoi se fonde dans sa doctrine le sacrifice complet de soi-même qu'il demande au citoyen? Sur cette idée que l’individu ne s'appartient pas, qu'il est la propriété du groupe social. Selon Rousseau, en effet, l’homme doit à la société deux choses : son existence physique d’abord, puisque, sans le secours de ses
(1) Mercier de la Rivière, De l’ordre naturel et essentiel des
sociétés politiques, Londres, 1767.
(2) Lois, 739,.C, D,
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semblables, il serait à tout instant dans l'impuissance de satisfaire ses besoins de nutrition, exposé à voir finir dans les souffrances sa vie misérable et précaire. Car la société n’a pas d’autre cause que l’impossibilitéoù setrouvent les hommes isolés dans l’état de nature de triompher des obstacles que leur oppose le monde extérieur (1). Ce premier avantage n’est cependant pas le principal. La subsistance de la vie physique compte pour peu de chose à côté du moi sprirituelque l'association fait éclore. L'homme isolé n'est qu'un cerveau brut. Avant la naissance de la société l'homme proprement dit n'existe pas; on ne rencontre qu'un anthropoïde. Ce qu'il y a de supra-animal en nous a vu le jour par l'effet du rapprochement des êtres humains. C'est à dater de ce moment que l'homme s’est approfondi, renouvelé, transfiguré. Les sensations grossières et confuses ont fait place aux premières idées générales ; des essais de langage ont été tentés (2). Lentement, graduellement,
(1) Contrat Sociai, liv. I, ch. vr. — Manuscrit de Genève, liv. 1, ch. 11, in principio. L’impossibilité dont parle Rousseau est due, selon lui, à un accroissement subit de besoins qui rompt l'équilibre primitif établi par une nature sage et maternelle. Mais cet accroissement de besoins est inexpliqué, et en effet, puisque l’homme se trouvait alors parfaitement heureux, inexplicable.
(2) Origine de l'inégalité, première partie.
par les efforts de générations innombrables, s’est créé le capital intellectuel dont nous disposons, le trésor infiniment riche du sentiment etde la penste. En même temps, l'homme s’affranchissait de l'esclavage des impulsions physiques. Jusqu'alors soumis à la loi naturelle, le voici qui s'élève maintenant à la connaissance de la loi morale. Il écoute la voix du devoir lui parler par la conscience (1). Il conçoit l'existence de droits et d’obligations réciproques l’unissant à ses associés. L'idée de justice préside au pacte social, et dans la société construite sur ses vrais principes, l'homme possède des biens délicieux dont il n’aurait jamais Joui dans le simple état de nature : la famille, la propriété, la sécurité, la vertu, la
paix (2).
(1) Emile, liv. IV, profession de foi du Vicaire savoyard : «Conscience ! conscience! instinctdivin,immortelle etcéieste voix, guide assuré d'un être ignorant et borné, mais inlelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal... » On sait que Kant doit à Rousseau la notion du « fait moral, » point de départ de la philosophie de l’action, ainsi que la haute inspiration de sa doctrine, et un retour aux idées religieuses qu’il avait contractées dans sa jeunesse sous l'influence de ses parents et de ses maîtres piétistes, Schulz et Knutzen. V. la note 16 de F. Picavet, dans sa traduction de la Critique de la Raison pratique et les Etudes d'histoire de la philosophie, de E. Boutroux, 1897, p. 323.
(2) Contrat social, liv. I, ch. vu. « Le passage de l’état de nature à l'état civil produit dans l’homme un changement
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Si tels sont les avantages que l'individu retire de l'association politique, s'il n’est lui-même, corps et âme, qu'un produit de cette association, on
très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C'est alors seulement que, la voix du devoir succédant à l'impulsion physique, et le droit à l’appétit, l'homme, qui jusque-là n'avait regardé que lui-même, se voit forcé d'agir sur d’autres priucipes, et de consulter sa raison avant d'écouter sespenchants. Quoiqu'il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu’il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s’exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s’ennoblissent. son àme tout entière s'élève à tel point que, si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est scrti, il devrait bénir sans cesse linstant heureux qui l’en arracha pour jamais, et qui, d’un animal stupide et borné, fit uu être intelligent et un homme. » — Manuscrit de Genève, liv. I, ch. 1. « Celte parfaite indépendance et celte liberté sans règle, füt-elle même demeurée jointe à l'antique innocence, aurait eu toujours un vice essentiel et nuisible au progrès de nos plus excellentes facultés, savoir le défautde cette liaison des parties qui constitue le tout. La terre serait couverte d'hommes, entre lesquels il n’y aurait presque aucune communication : nous nous toucherions par quelques points, sans être unis par aucun; chacun resterait isolé parmi les autres, chacun ne songerait qu’à soi; notre entendement ne saurait se développer, nous vivrions sans rien sentir, nous mourrions sans avoir vécu; tout notre bonheur consisterait à ne pas connaître notre misère; il n’y aurait ni bonté dans nos cœurs, ni moralité dans nos actions, et nous n’aurions jamais goûté le plus délicieux sentiment de l’âme, qui est l'amour de la verlu. » — On voit combien sont flottantes et difficiles à
comprend de quels sentiments de reconnaissance et de vénération, il doit honorer ce qui personnifie la société et la maintient, l'Etat. L'Etat doit être
démêler les idées de Rousseau qui tantôt regarde l’homme dela nature comme supérieur à l’homme civil, et tantôt reconnaît que l’homme civil est plus heureux que l’homme de la nature. Cependant, ces deux thèses ne sont pas irréductibles. La vie de nature vaut mieux que la vie de société, lorsque la société est dégradée el corrompue, comme en France au xvine sièrle. Maisla vie de société vaut mieux que l’état de nature, lorsqu'elle s'exerce conformément au plan dressé par la nature, c’est à-dire aux règles imaginées par Rousseau. On peut donc dire que Rousseau est partisan, tout comme un autre, du progrès, IL croit que l'humanité s’est dégagée lentement, graduellement, de l’animalité primitive ; dans le Discours sur l’origine de l'inégalité (voir aussi les notes), il devance Darwin, en exposant les théories de la transformation des espèces, de la concurrence vitale, de la sélection naturelle, etc., ce qui du reste n’a rien d'étonnant pour un homme qui a lu Buffon (la Théorie de la terre et l'Histoire naturelle de l’homme de Buffon paraissent en 1749. Darwin descend de Buffon par Lamark. V. de Quatrefages, Dartin et ses précurseurs français, 1870). Bref, Rousseau est évolutionniste. Qu'est-ce donc qui le sépare de Turgot, de Condorcet, de Lessing, de Herder, et de tous les autres champions du progrès indéfini ? C’est précisément qu'ileroit que le progrès doit avotr une fin, qu'au-delà d’une certaine limite, il n’y a plus progrès, mais regrès, dissolution, non évolution. À ce point de vue la conception de Rousseau est purement statique. Il n’a pas conscience des débuts difficiles de l'humanité. mis en lumière par la science moderne, mais entrevus déjà par Lucrèce. (De nat. rerum, V, 922-1025.) Rousseau regardela nature comme une bonnemère qui nous fournit libéralement tout ce qui nous est nécessaire. Nous
le souci constant du citoyen. Il doit mettre les affaires de l'Etat avant les siennes propres. Il ne doit plus vivre d'une existence complète et indépendante, comme l'être sauvage et isolé dans l’état de nature. Le bon citoyen est fonction du moi social, il ne souffre, il ne jouit qu'avec et par ses concitoyens, il n’est désormais sensible que dans le tout (1). Car c'est dans le tout que réside la
n'avons qu'à nous contenter de ce qu’elle nous donne, qu'à ne pas a:croître nos besoins, qu’à ne pas nous compliquer inutilement, et nous sommes certains d’être heureux. Envisagée sous cette idée de la bonté de la nature, l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau présente un caractère frappant d'unité, puisqu'il en résulte également, et la condamnation de la science (à quoi sert la science si nous trouvons la loi de notre conduite en nous-même, et si nous n'avons pas à nous affranchir des fatalités naturelles ?), et la condamnation duluxe, des arts, des richesses, de tout ce qui artificialise les hommes, et le système de l'éducation négative, et la doctrine de la religion naturelle, etc., et spécialement en ce qui concerne notre sujet, la préférence donnée aux corvées, — évidemment le moyen le plus simple et le plus direct de subvenir aux besoins de la société, — et la nécessité de la toute-puissance de l'Etat et de son intervention constante dans la vie des citoyens, pour empêcher qu'ils ne s'écartent des voies tracées par la nature, en dehors desquelles ils ne sauraient trouver la vertu ni le borheur.
(1 Æmile,liv. 1, p. 9. « L'homme naturel est tout pour lui ; il est l’unité numérique, l’entier absolu, qui n’a de rapport qu'à lui-même ou à son semblable. L'homme civil n'est qu'une unilé fractionnaire qui tient au dénominateur, et dont la valeur est dans son rapport avec l’entier, qui est le
volonté générale, d'où procèdent, pour chaque membre de l'Etat, la sagesse, la vertu et le bonheur. Ainsi l'intérêt particulier se trouve transposé dans l'intérêt général et identifié avec lui.
Les sentiments du bon citoyen, comme tous les sentiments forts, doivent se répercuter dans ses actes. S'il est véritablement attaché à la chose publique, ilne craindra done pas le sacrifice de sa chose privée, chaque fois que le bien de l'Etat le nécessite. Au contraire, au poids de la charge courageusement supportée, se mesurent l’ardeur de l'amour et la force du dévouement. Si le sacrifice de la propriété est bon, celui de la liberté est préférable : il constitue un meilleur brevet de civisme. C'est pourquoi l'État doit recourir de
corps social. Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme, lui ôler son existence absolue pour lui en donner une relalive, et lransporter le moi dans l'unité commune, en sorle que chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de l'unité, et ne soit plus sensible que dans le lout. Un citoyen de Rome n’était ni Caïus ni Lucius ; c'était un Romain... Celui qui, dans l’ordre civil, veut conserver la primauté des sentiments de la nature ne sait ce qu’il veut. Toujours en contradiction avec lui-même, toujours flottant entre ses penchanis et ses devoirs, ilne sera jamais ni homme, ni citoyen; il ne sera bon ni pour lui, ni pour les autres. Ce sera un de ces hommes de nos jours, un Français, un Anglais, un bourgeois,ce ne sera rien. » — V. aussi. Contrat social, Liv. II, ch. vu.
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préférence aux corvées qui exigent du citoyen le sacrifice temporaire de sa liberté. Rien ne démontre mieux la tiédeur des sentiments patriotiques que la substitution des taxes en argent aux prestations personnelles. Quand le citoyen ne veut plus fournir gratuitement à la société son temps el son travail, c'est que le souci de l'intérêt privé l'emporte sur l'amour du bien public : on donne alors de l'argent pour se racheter d’une charge qui empêche de vaquer à ses affaires ou à ses plaisirs.
On croit sans doute ainsi s'acquitter à peu de frais. Erreur. Quandles citoyens se désintéressent des affaires publiques, quand ils n’exercent plus sur la marche du gouvernement un contrôle serré de tous les instants, quand ils ne paient pas de leur personne encore plus que de leurs biens, c’est alors que les abus du gouvernement se produisent. L'argent détourné est employé à fausser la volonté générale; les besoins des administrateurs croissent sans cesse; les charges. chaque jour plus lourdes, deviennent ruineuses pour les citoyens; la liberté même finit par disparaître au milieu des troubles. « Sitôt que le service public cesse d’être la principale affaire des citoyens, et qu'ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne, l'Etat est déjà prêt de sa ruine. Faut-il marcher au combat, ils paient des troupes et restent chez
eux; faut-il aller au conseil, ils nomment des députés et restent chez eux. À force de paresse et d'argent, ils ont enfin des soldats pour asservir la patrie et des représentants pour la vendre. C'est le tracas du commerce et des arts, c'est l'avide intérêt du gain, c'est la mollesse et l'amour des commodités, qui changent les services personnels en argent. On cède une partie de son profit pour l’augmenter à son aise. Donnez de l'argent et bientôt vous aurez des fers. Ce mot de finance est un mot d’esclave, il est inconnu dans la cité. Dans un pays vraiment libre, les citoyens font tout avec leurs bras, et rien avec de l'argent; loin de payer pour s'exempter de leurs devoirs, ils payeraient pour les remplir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées communes; je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes (1). »
Ainsi dans l'Etat que nous propose le Contral social, tout s'accomplit par le moyen de prestations personnelles. Les corvées répondent, dans Île domaine du travail matériel, au service gratuit des magistrats et à l'exercice direct de la puissance législative par le peuple, dans la direction politique de la cité. Le service public passe en première ligne, avant les soins que réclament les intérêts particuliers. Il n’en allait pas différemment au
(1) Contral social, liv. III, ch. xv.
beau temps des républiques antiques. Mais alors l'institution de l'esclavage permettait aux citoyens de consacrer tout leur temps aux affaires de la cité. Comment Rousseau concilie-t-1l les nécessités de sa politique avec l’organisation des sociétés modernes qui force les citoyens à accomplir euxmêmes les travaux de production?
Il faut l'avouer, Rousseau ne semble pas s'être inquiété beaucoup du problème (1}. Et l’on comprend facilement pourquoi, en se rappelant qu'il réduisait le champ de l’activité économique à la salisfaction des besoins physiques essentiels de l'être humain. L'emploi des corvées lui semble au contraire un moyen facile et naturel de conserver dans la société cette « rustique simplicité » dont il fait la condition des bonnes mœurs et de la vertu. En pliant tous les citoyens à la règle du travail manuel, en les contraignant à des besognes incommodes et pénibles, en développant chez eux l'énergie musculaire et l'obéissance passive, l'Etat maintient dans le corps de la nation une saine discipline qui fortifie les corps et les âmes, réfrène
(1) Il remarque seulement que dans un Etat bien constitué & il y a beaucoup moins d’affaires privées, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considérable à celui de chaque individu, il lui en reste moins à chercher dans les soins particuliers » (C. soc., III, xv.). Ne croirait-on pas lire une phrase de Platon ?
le luxe et la mollesse, et range sous le joug commun de l'égalité toutes les ambitions particulières et tous les orgueils.
En résumé, Rousseau a conçu son Etat modèle à la façon d'une Salente démocratique où tout serait disposé pour assurer le bonheur des citoyens au moyen du triomphe de la vertu (1). Get idéal
(1) Les idées de Rousseau sur ce point ne sont que le commentaire de quelques maximes de Motesquieu. «La vertu politique est le ressort du gouvernement démocratique (Æsprit des lois, IT, m1; IV, vu)... La vertu, dans une république, est une chose très simple : c’est l'amour de la république, c'est un sentiment, et non une suite de connaissances; le dernier homme de l'Etat peut avoir ce sentiment, comme le premier. Quand le peuple a une fois de bonnes maximes, il s’y tient plus longtemps que ce que l’on appelle les honnêtes gens. Ïl est rare que la corruption commence par lui. Souvent il a tiré de la médiocrité de ses lumières un attachement plus fort pour ce qui est établi. -- L'amour de la patrie conduit à la bonté des mœurs, et la bonté des mœurs mène à l’amour de la patrie. Moins nous pensons satisfaire nos passions particulières, plus nous nous livrons aux générales (V,n)... À mesure que le luxe s'établit dans une république, l'esprit se tourne vers l'intérêt particulier. A des gens à qui il ne faut rien que le nécessaire, il ne reste à désirer que la gloire de la patrie et la sienne propre (VII, n).... L'amour de l'égalité, dans une démocratie, borne l’ambition au seul désir, au seul bonheur de rendre à sa patrie de plus grands services que les autres citoyens. Ils ne peuvent pas lui rendre tous des services égaux; mais ils doivent tous également lui en rendre. En naissant, on contracte envers elle une dette immense dont on ne peut jamais s’acquilter. .. L'amour de
est bien éloigné de celui de nos sociétés actuelles. Rien ne contraste plus avec les idées de Rousseau que les grandes républiques contemporaines, riches, industrielles, commercçantes. Il est vrai que Rousseau ne soupçonnait pas la révolution scientifique dont le xix° siècle a été témoin. Mais en eût-il deviné l'importance que certainement il
la frugalité borne le désir d’avoir à l'attention que demande le nécessaire pour sa famille. .. Le bon sens et le bonheur des particuliers consiste beaucoup dans la médiocrité de leurs talents et de leurs fortunes. Une république ou les lois auront formé beaucoup de gens médiocres, composée de gens sages, se gouvernera sagement; composée de gens heureux, elle sera très heureuse (V,1n)... Pour que l'on aime l'égalité ct la frugalilé dans une république, il faut «ue les lois les y aient établies (V, 1vV).... Comme l'égalité des fortunes entretient la frugalilé, la frugalité maintient l'égalité des fortunes. Ces choses, quoique différentes, sont telles qu’elles ne peuventsubsister l’une sans l’autre; chacune d'elles est la cause et l'effet : si l’une se retire de la démocratie, l’autre la suit toujours (V, vi). » Cependänt Montesquieu, et c’est ce qu'on n'a pas assez remarqué, admet l'existence de démocraties fondées sur 1e commerce. « L'esprit de commerce entraine avec soi celui de frugalité, d'économie, de modération, de travail, de sagesse, de tranquillité, d'ordre et de règle. Ainsi, tandis que cet esprit subsiste, les richesses qu'il produit n’ont aucun mauvais effet. Le mal arrive lorsque l'excès des richesses détruit cet esprit de commerce : on voit tout à coup naître les désordres de l'inégalité, qui ne s'étaient pas encore fait sentir » (V, vi.) IL y a donc, pour Montesquieu, deux sortes de républiques, les unes commerçantes,comme Athènes, les autres militaires, comme Lacédémone Rousseau n’admel que ces dernières.
aurait blämée. Il eût fait voir que le développement inoui de la richesse, sur lequel on a fondé tant d'espérances pour le bonheur général, n’a servi Jusqu'ici qu'à rendre l'inégalité des conditions plus sensible et plus criante; que la fortune des classes propriétaires et capitalistes s'est accrue dans des proportions exorbitantes relativement aux progrès réalisés dans la condition des travailleurs ; que l'institution du salariat est une nouvellle forme de l'esclavage; que les machines, loin d'apporter quelque soulagement à l’ouvrier, n’ont servi, par suite du développement immense de la production, qu’à rendre sa tâche plus pénible, plus dure, plus asservissante (1); que la concurrence et la spéculation agissent également pour amener l'écrasement du faible par le fort, du pauvre par le riche, et réaliser la concentration des capitaux en un petit nombre de mains; que d’ailleurs les entreprises exagérées des Etats ont grevé la fortune publique de charges sans cesse plus lourdes; que la tranquillité a fui les âmes, que toutes les parties du corps social souffrent de l’absence de sécurité, que l'inquiétude a germé avec l'instabilité, l'envie avec la cupidité, et qu’enfin les haines des classes
(1) On peut ajouter dans bien des cas plus dangereuse, par suite de l’emploi de moteurs mécaniques, du rapprochement des ouvriers et de l'accélération du travail. V. Bulletin du comité permanent pour: les accidents du travail, avril 1898.
fermentent et grondent sourdement en attendant d'éclater au grand jour dans des crises révolutionnaires (1). Et lors même que l'on arriverait à réaliser une équitable répartition de la richesse, soit par la toute-puissance de la loi, soit par une heureuse application du système coopératif, il n’en resterait pas moins évident, aux yeux de Rousseau, que les sociétés modernes tournent dans un cercle vicieux et que ce qu'on appelle progrès n'est qu'un trompe-l'œil, puisque la jouissance que nous posséderons ne contrebalancera jamais la privation de ce qui nous manque, et que nos désirs mullipliés devanceront toujours les moyens que nous aurons de les satisfaire. Aussi Rousseau n'eût rien changé à son idéal de vie frugale et de bonheur simple. [l'aurait continué à croire que la modération des désirs est la plus indispensable des vertus politiques, et que la société la plus parfaite est celle où l’'homogénéité la plus absolue se fonde sur l'égalité Ta plus stricte. On a pu séparer, pour l'application de ses idées, ce qui, dans la pensée de l’auteur, constituait un tout indivisible, Mais il n’en reste pas moins que son œuvre est toute pénétrée de l’adage : Quid leges sine moribus? el que, pour lui, les mœurs, ce sont
(1) E. de Laveleye, Le Socialisme contemporain, 10° édit., 1896. Introduction : les progrès du socialisme.
les mœurs à l'antique, les mœurs des primitifs laboureurs du Latium. La théorie des impôts, où Rousseau s’est surtout attaché à mettre en valeur leur fonction morale, nous a indiqué clairement le but qu'il visait. Nous allons retrouver le même but et des idées analogues dans les ouvrages d’un autre moraliste politique, Mably (1).
(1) Nous rappelons que plusieurs des idées financières de Rousseau ont reçu un commencement d'application sous le gouvernement révolutionnaire. Une loi du 2 thermidor an III adopla la perception en nature (partielle du reste) pour l'impôt foncier; elle fut rapportée en l’an V devant les difficultés d'exécution. En 1795, la contribution mobilière reçut le caractère d’un impôt somptuaire, et deux ans auparavant, un décret du 22 juin 1793 ordonnait l'emprunt forcé et progressif, avec exemption du nécessaire et confiscation totale du revenu au-delà d'un maximum déterminé. On recourt de nouveau à ces emprunts en l'an IV et en l'an VII. Enfin en 1792, le ministre de l’intérieur propose le rétablissement de la corvée volontaire, fournie spontanément par le civisme de chaque habitant, « par cette ardeur de faire le bien qui échauffe nos âmes devenues libres et républicaines. » Les espérances fondées sur le zèle de la nation pour ce patriotique travail ne se réalisent pas, si bien qu’en 1797, pour remédier à l'état déplorable des routes, on est obligé de recourir au système des péages, appliqué jusqu’en 1806. (Stourm, op. cit., t. I. p. 118, 186. 230, 374.