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à amortir pendant la paix les dettes occasionnées par la guerre (1). »
Sans doute, il y eut jadis un Etat qui s'enrichit par la guerre : c’est Rome (2). Mais la république romaine faisait la guerre sans frais. « Jusqu'au siège de Véies, elle ne donna point de paie à ses soldats, parce que les expéditions étaient courtes. Quand les vues des Romains s’agrandirent, la guerre, pour me servir de l'expression de Caton, nourrissait encore la guerre. Les armées, accoutumées à une extrême frugalité, vivaient aux dépens des ennemis ; el comme les entreprises étaient plus importantes, le butin fut aussi plus considérable. La guerre tenait lieu chez les Romains de cette industrie, de ce commerce, de ces arts, de cette économie qui sont les seules sources de la richesse des peuples modernes. Le citoyen trouvait un avantage particulier à être soldat, et les soldats seuls entretenaient l'abondance à Rome par leurs victoires ; la république ne devait donc faire la paix avec un de ses voisins, que pour tourner l'effort de ses armes contre un autre. Aujourd'hui que par une suite de l'administrat'on établie chez les puissances de l'Europe, toutes les
(1) Observations sur les Romains, p. 290. — Des principes des Négociations, Part. I, p. 45.
(2, Voyez Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, ch. I.
richesses de FPEtat sont entre les mains d’un petit nombre d'hommes, que le reste ne subsiste que par industrie, et que les citoyens, nobles, magistrats, soldats, commerçants, laboureurs ou artisans, forment des classes différentes dont les intérêts sont opposés, où du moins différents, comment serait-ilpossible de leurrendre la guerre également avantageuse ? Elle doit être un fléau pour toutes les nations; sans enrichir les armées mêmes, elle appauvrit tous les citoyens dont elle ruine l’industrie et suspend le commerce, tandis qu'ils sont obligés de payer des subsides plus considérables. Le gouvernement retenu par les murmures du peuple, et qui, de jour en jour, perçoit les impositions avec plus de difficulté, se trouve done enfin dans l'impuissance de poursuivre ses entreprises ; et les sujets, accablés des maux de la guerre, n'aiment et ne désirent que la paix (1). »
En réalité, les peuples modernes, avec leur manie de faire trop grand, se sont enfermés dans un cercle vicieux : ils veulent être conquérants, et font des conquêtes à leurs dépens. « Avec nos grandes armées, il faudrait aujourd’hui conquérir des Royaumes entiers pour se dédommager des dépenses de la guerre. Les finances du Prince
(1\ Observations sur les Romains, p. 286 etsuiv. — Princtpes des Négociations, Part. I, p. 46.
sont épuisées en deux ou trois campagnes...
Quelle Puissance seraït encore enétat de soutenir une guerre de trente ans ? » Aussi qu'arrive t-11? C'est que « nos guerres trop courtes n'ont pas une certaine proportion avec nos passions. On fait la paix, tandis que l’aigreur et la vengeance subsistent encore tout entières dans les esprits, et avant que l'ambition ait pu être corrigée par une longue suite d'expériences. Aussi nos paix perpétuelles ne sont-elles que des trêves passagères, et nos traités, au lieu de terminer les affaires, ne produisent souvent quede nouvelles divisions (1).»
Mably conjure donc les peuples de renoncer à cette politique de jalousie et de défiance qu'ils suivent les uns à l'égard des autres. Quel avantage un Etat trouve-t-il à se mêler des affaires de ses voisins ? Il prétend jouer le rôle de redresseur de torts ? Beau prétexte ! Toutes ces raisons ne sont qu'un masque qui cache lPambition de s'agrandir aux dépens d'autrui. Les relations des peuples devraient être dominées par la justice. La nature n'a pas fait les hommes pour qu'ils se déchirent. Les sociétés ont le même besoin de s’entraider que les individus. Il n'y a point d'Etat à qui ne soit nécessaire l’amitié des autres Etats. Regardons, si l’on veut, l'amour de la patrie comme une vertu,
(1) Principes des Négociations, Part. I, p. 51.
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mais à la condition de le subordonner toujours à l'amour de l'humanité. Platon trouvait honteux que des villes grecques fussent réduites en servitude par des Grecs. « Ge qu'il dit des Grecs, je voudrais que le Législateur le dit de tous les hommes ; car la terre entière est notre patrie commune, comme la Grèce l'était des Grecs (1). »
Les guerres de conquête ont du reste par ellesmêmes un inconvénient assez grave pour qu'un sage législateur les proscrive par ce seul motif : elles altèrent la pureté des mœurs publiques et faussent les ressorts du gouvernement. L'exemple de Rome le prouve (2). La célérité avec laquelle les peuples courent à leur ruine quand leurs armées ont vaincu des provinces riches, nous apprend que l'ambition détruira toujours la grandeur qu'elle a élevée. L’avarice finira tôt ou tard par se greffer sur l'ambition même la plus désintéressée; une fois excitée par le contact avec l'étranger, elle entraînera la disparition des vertus qui font le bonheur des citoyens et la stabilité
(1 Législation, Part. I, 11, 3, p. 211-216. — Entretiens de Phocion, Part. IT, p. 9-10.
(2) Montesquieu s'était déjà appuyé sur l’histoire romaine pour démontrer que les grandes conquêtes sont une folie. V. H. Barckhausen, Montesquieu et les Considérations sur la grandeur des Romains, Revue de Droit public et de Science politique, juillet-août 1900,
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des gouvernements (1). Et même quand l'Etat se contenterait de mettre la main sur des provinces pauvres, aucun bien ne peut résulter de cette annexion. Car plus un Etat est étendu, plus son administration devient difficile et plus les abus s’y glissent aisément. Si Mably n'a jamais cru que le régime municipal préconisé par Rousseau fut le seul compatible avec un bon gouvernement, il a toujours pensé cependant qu'une trop grande superficie de territoire rend ce gouvernement périlleux, et qu'il y a des charges si lourdes qu'elles passent les forces humaines (2). Qui-
(1) Législation, Part. I, 11, 3, p. 2025.
(2) Législation, Part. II, 11, 1, p. 39 et suiv. Le remède à l'étendue trop considérable des Etats est indiqué p. 53. « Quelque vaste cependant que soit un Empire, le nombre ni l'étendue de ses provinces n’opposent pas à la politique des obstacles insurmontables, soit qu'on veuille le réformer, soit qu'on veuille simplement y conserver le bon ordre. Les hommes ont partout la même raison, les mêmes besoins, les mêmes qualités sociales, et le principe des mêmes passions ; voilà un grand point de réunion Un législateur habile, enne donnant à différentes provinces que les mêmes Lois, le même gouvernement et le même intérêt, peut n’en former qu'un seul Etat, dont les ressorts et les mouvements seront réguliers. A force d'Art, il peut opposer aux abus qui naissent dans une société étendue des Magistrats aussi vigilants que ceux d'une petite République. Il ne faut, pour réussir dans cette entreprise, que décomposer, pour ainsi dire, un Etat, et faire de toutes ses provinces autant de Républiques fédératives. Leur union fera leurs forces au
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conque à pris soin de former une « République éternelle » ne doit donc pas lui permettre d’être ambitieuse. Le législateur défendra expressément de faire la guerre dans le but de s’agrandir. « La guerre offensive doit être regardée par le Législateur comme un erime (1). »
Dans Rousseau, nous trouvons la même condamnation prononcée, non pour la raison d'un cosmopolitisme humanitaire avec lequel le patriotisme est inconciliable (2), mais parce que l’exer-
dehors, et la médiocre étendue de leur terriloire fera leur sûreté au dedans. » Voir également sur cette question de l'étendue des Etats dans Mably : Observations sur l’histoire de France, t. II, p. 155 (éloge de Charlemagne), t. v. p. 103 (expédition de Charles VIII en Italie). Observations sur l'histoire de la Grèce, p. 23. Observations sur le gouvernement des Etats-Unis, leltre I, p. 7, 8. De l’étude de l’histoire, Part. IIT, p. 333.
(1) Législation, Part. I, 11, 2, p. 208. — Observations sur l’histoire de Grèce, p. 32, 33.
(2 Emile, p. 8. « Toute société partielle, quand elle est élroite et bien unie, s’aliène de la grande, tout patriote est dur aux étrangers : ils ne sont qu'hommes, ils ne sont rien à ses yeux. Cet inconvénient est inévitable, mais il est faible. L'essentiel est d'être bon aux gens avec qui l’on vit. » On sait du reste que Rousseau reproche au christianisme d’être une religion universelle, et, comme telle, « d’inspirer l'humanité plutôt que le patriotisme, et de tendre à former des hommes plulôt que des citoyens. » (Lettres écrites de la Montagne, Part. I, p.214. — Contrat social, chapitre De la religion civile). Ce qui n'empêche pas
cice du gouvernement direct suppose la cité limitée aux bornes d’une seule ville, elle-même faiblement peuplée (1). « Quiconque veut être libre ne doit pas vouloir être conquérant. Les Romains le furent par nécessité, et, pour ainsi dire, malgré eux. La guerre était un remède nécessaire au vice de leur constitution. Toujours attaqués et toujours vainqueurs, ils étaient Je seul peuple discipliné parmi les barbares, ct devinrent les maîtres du monde en se défendant toujours » (2).
La petite cité de Rousseau ne suivra done point une politique agressive. Mais elle doit être en mesure de résister aux attaques de ses voisins.
la vie humaine d’avoir un prix infini. « À mon avis, le sang d'un seul homme est d’un plus grand prix que la liberté de tout le genrehumain..… Rien ici-bas ne mérite d'être acheté au prix du sang humain » {Lettres DCCXXII du 27 septembre 1766, et DCCCXI, du 29 janvier 1768).
(1) Contrat social, Liv. IL, ch. xur. « L'autorité souveraine est simple et une, et l’on ne peut la diviser sans la détruire. En second lieu, une ville, non plus qu'une nation, ne peut être légitimement sujette d’une autre, parce que l'essence au corps politique est dans l'accord de l’obéissance et de la liberté, et que ces mots de sujet et de souverain sont des corrélations identiques dont l'idée se réunit sous le seul mot de citoyen ». — Zbid., ch. xv. « Tout bien examiné, je ne vois pas qu'il soit possible au: souverain de conserver l'exercice de ses droits, si la cité n’est très petite. »
(2) Gouvernement de Pologne. ch. x, p. 397.
De là, la seconde partie du problème : Comment donner aux petits Etats assez de force pour se défendre contre les grands? Rousseau imagine à cet effet deux moyens : 1° le système des confédérations. Chaque cité formera avec ses voisines une ligue défensive. Ce procédé réunit les avantages des grands et des petits Etats (1). C’est grâce à lui que les villes grecques résistèrent jadis à l'invasion des Perses, et plus récemment la Suisse etles Pays-Bas aux efforts de la maison d'Autriche (2). — 2 L'institution du soldat citoyen. « L'Etat ne doit pas rester sans défen-
(1) Montesquieu, Esprit des lois, liv. IX, ch. 1 : « La république fédérative, capable de résister à la force extérieure, peut se maintenir dans sa grandeur sans que l’intérieur se corrompe; la forme de cette société prévient tous les inconvénients. » — Voir aussi Machiavel, Discours sur Tite-Live, Liv. II, ch. rv.
(2) Contrat social, 1iv, III, ch. x. — Dans la brochure qu'il publia à Lausanne en 1790, sous ce titre : Quelle est la situation de l’Assemblée nationale ? (in-8’ de 60 pages), d’Antraigues, député à l'Assemblée, alors émigré, raconte que J.-J. Rousseau lui avait confié un manuscrit de 32 pages où ilavait tracé le plan et posé les bases d'un ouvrage sur les confédérations. Sur le conseil d'un de ses amis, d'Antraigues crut devoir brüler ce manuscrit, dans la crainte qu’on ne fit un mauvais usage « des idées sublimes du génie qui l'avait composé. » Voir l'Essai sur le système de politique étrangère de J.-J. Rousseau : La République confédérative des petits Etats, par J.-L. Windenberger, Paris, Picard, 1900.
seurs, je le sais; mais ses vrais défenseurs sont ses membres. Tout citoyen doit être soldat par devoir, nul ne doit l'être par métier. Tel fut le système militaire des Romains: tel est aujourd'hui celui des Suisses; tel doit être celui de tout Etat hbre » (1).
Cette seconde idée n'est pas personnelle à Rousseau. Elle lui est si bien commune avec Mably que celui-ci lexprime en termes identiques. « Tout peuple qui veut être libre doit adopter la méthode des Suisses qui, sans troupes réglées et ramassées de toutes parts, ne distinguent point leurs citoyens de leurs défenseurs » (2).
Replaçons ces opinions dans leur milieu. De tout temps, la question de la composition des armées a partagé praticiens et théoriciens en deux écoles : les uns sont partisans des troupes réglées, des soldats de métier ou de carrière ; les autres tiennent pour une organisation où les citoyens convoqués en cas de nécessité seraient obligés de répondre personnellement à l'appel. Sans remonter à l'antiquité qui a connu successivement ou simultanément l’un et l’autre système (3), nous rappellerons que sous les Méro-
(1) Gouvernement de Pologne, ch. x, p. 398.
(2) Législation, part. II, 111, 3, p. 81.
(3) Voir par exempie : C. Lamarre, De la milice romaine depuis la fondation de Rome jusqu’à Constantin. Paris, 1863.
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vingiens et les Carolingiens, le service militaire était dû par tous les hommes libres, à leurs frais, et que sous la féodalité, le service d'ost, limité du reste le plus souvent en durée et en étendue territoriale, constituait le premier devoir du vassal. Plus tard, le principe de l'obligation s'affaiblit. Le développement du pouvoir roval, l'agrandissement de PEtat, la longueur et l'éloignement des campagnes, amènent le remplacement du service personnel par le service en argent. Les rois préfèrent avoir des armées à eux, qu'ils commandent directement, et paient avec le produit du rachat du service (1). Exceptionnellement, en cas d'insuffisance du recrutement par enrôlement volontaire, on exige le service personnel par (exemple, en 1304, après Poitiers ; en 1355-6, tous les hommes valides reçoivent l'ordre de s’armer pour la défense du sol). En 1448, Charles V ajoute à ses bandes de mercenaires écossais, lombards, espagnols, une réserve de franes-archers recrutés par enrôlement forcé. L'institution a peu de succès, bien
— H. Dansin, De mercenariis militibus apud antiquas Graciæ cioitates a bello Pcloponnesiaco usque ad Lamaci belli eæitum, Argentorati, 1857.
4) Au XIV: siècle, la levée en masse n’est qu’un moyen de battre monnaie. Mais déjà Philippe-Auguste a des compagnies d’aventuriers, routiers ou cotteraux (en [lalie, condoltieri) allemands, espagnols, flamands, etc,
qu'on la voie reparaître à intervalles irréguliers sous Charles VIII, Louis XIT et pendant la première guerre entre François [* et Charles-Quint. Lefond des armées reste composé de volontaires soldés qui forment les compagnies d'ordonnance et l'infanterie française, suisse ou allemande. Mais, à l’époque dela Renaissance, des considérations d'ordre pratique (importance croissante de linfanterie (1), inconvénients inhérents aux troupes étrangères), et l'enthousiasme pour lantiquité mise à la mode par les érudits (2), ramènent les esprits à l’idée du service militaire national.
Machiavel le premier propose le rétablissement de la conscription antique (Livre du Prince, Discours sur Tite-Live). I a en France de nombreux imitateurs (3). On s'inspire de l'organisation
(1) Due à l'invention de la poudre et à l’affranchissement des communes et des pelils Etats suisses, italiens, hollandais.
(2)J. Gebelin, Quid rei militaris doctrina renascentibus litteris antiquitati debuerit. Burdigalæ, 1881.
(3) Le Rosier des querres compilé par le feu Roy loys unztesme de ce nom, Paris, 1521. « Plus proffitable chose est apprendre les siens à le usage des armes que loüer les estrangiers, pour soy servir en guerre. Encore plus proffitable et plus seure chose est de baïller la garde de ses cités, villes et chasteaulx à ceux qui y ont leurs biens meubles et immeubles, que aux estrangiers, qui ne y ont riens, et qui ne y auroient quelque dommage ou interest, si les ennemis y entroient. » — Instructions sur le faict de la guerre, Paris,
romaine; les rois font revivre le nom des légions, et cherchent à ressuciter l'institution. Mais ces tentatives, peu sérieusement poursuivies, échouent, ainsi que les efforts de François 1” et de ses successeurs pour reconstituer l'arrière ban noble. Celui-ci disparaît définitivement au xvi siècle (1674-1689). Par contre l'importance des milices devient plus grande. L'’étendue des opérations militaires, l'augmentation des effectifs forcent à combler les vides des armées au moyen de contingents fournis par l’enrôlement forcé. On le pratique beaucoup pendant la guerre de Trente ans (par
1548. « Et ne seroit chose non plus à mépriser, que à l’imitation de la loy Romaine, tous honneurs des gouvernemens des villes fussent deffenduz à ceux qui ne serviroient le Roy en guerre, et limiter cinq ans de bon et honorable service à ceux qui y aspireroient. » — Montluc, Commentaires, éd. Michaud, p. 22. «Le roy François dressa des legionnaires; qui fut une très belle invention..., car c’est le vray moyen d’avoir toujours une bonne armée sur pied comme faisoient les Romains, et de tenir son peuple aguerry... Si aymerois je mieux me fier aux miens qu'aux estrangiers, » — /nstitution de la Discipline militaire au Roraume de France, Lyon, 1559. — Discours politiques et militaires du seigneur de la Noëüe, Bâle, 1587. — Discours sur la castramétation et discipline militaire des anciens Romains, par Guillaume du Choul, Lyon, 1555. — P. Rami liber de Cæsaris militia, Parisiis, 1559. — La Nouvelle Milice, Paris, 1590. — La Milice françoise, réduite à l’ancien ordre et discipline militaire des Légions, par Messire Louys de Montgomery, Rouen, 1602, Paris, 1610,
exemple, en 1636, après la prise de Corbie par les Impériaux). Mais, jusqu’à la guerre de la ligue d'Augsbourg, aucune règle fixe ne préside au recrutement, à la forme ou à la durée du service. C'est l'ordonnance du 29 novembre 1688, œuvre de Louvois, qui fait des milices, désormais dites provinciales (1), une institution générale et permanente. Les régiments de milice sont employés comme réserves ou troupes d’arrière, et aussi en première ligne aux armées de Catalogne et des Alpes. Licenciées à la paix de Ryswick, reconsliluées pour la guerre de succession d'Espagne, le 26 janvier 1701, les milices sont dès lors assimilées aux troupes réglées et finalement se confondent avec elles. Une ordonnance du 26 février 1726 les transforme en une armée auxiliaire organisée par bataillons régionaux en temps de paix, formée par régiments en temps de guerre.
Nous n'avons pas ici à exposer l'organisation spéciale des milices françaises (2). Remarquons
(1) Cependant, à côté des milices provinciales, il y avait, surtout dans les provinces frontières, des milices locales (petite milice du Dauphiné, miquelets du Roussillon, troupes béarnaises, boulonnaises milices catholiques du Languedoc).
(2) Pour tout ce qui est relatif au recrutement, à l'organisation, ainsi qu'au rôle joué par les milices V. Gebelin : Histoire des Milices provinciales (1688-1791). Le tirage au sort sous l’ancien régime, Hachette, 1882.
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seulement que leur création fut rendue nécessaire par l'accroissement général des forces militaires. A la même époque, l'Espagne, le Portugal, le Piémont, les Etats du Nord, Angleterre, Danemarck, Suède, Norwège, Russie possèdent des milices ; en Autriche, on crée des confins militaires. Frédérie-Guillaume 1", en Prusse, applique l’enrôlement forcé à titre constant au recrutement des troupes réglées. Ce qui nous intéresse davantage, c'est de savoir ce que les hommes du xvui° siècle ont pensé de cette institution. Nous laissons de côté le sentiment populaire, l’effroi des campagnes, l'impopularité du système due à l’arbritraire, aux mauvais traitements, à la longue incertitude qui laissait le miliciable exposé aux chances de chaque ürage, à la répugnance instinctive pour le service militaire, à la disparition de toute conception élevée, de tout sentiment du devoir étouffés dans l'âme du peuple par les inégalités sociales (1). Mais sur la question de l'enrôlement forcé, sur celle de la composition des forces militaires tout entières, le débat s'engage très vif dans le monde militaire et économiste.
Leséconomistes, considérant le dommage causé aux forces productives etles dépenses occasion-
(1) Tableau de Paris, t. II. « Le mot de Patrie n’a aucun
sens pour eux. »
nées, regardent la milice comme le fléau des campagnes. Leur avis est qu'il faut autoriser l'usage de la cotisation et du remplacement (1), et, simon changer complètement le mode de recrutement, du moins établir un large système d’ex :mptions en faveur des laboureurs et de tous ceux dont la profession importe plus à l'Etat, selon eux, que celle de soldat. Turgot, Dupont de Nemours, Necker, Condorcet rejettent le système de l’enrôlement forcé. Turgot voit dans le principe du service obligatoire une simple formule de rhétorique, et dans la lettre à Monteynard (2), il appuie son opinion sur cet argument peu démocratique : « Puisqu'un simple soldat, par une suite de la constitution des troupes et de l’espèce d'hommes dont elles sont composées, par la modicité de sa
(1) La cotisation des miliciables (mise au chapeau ou bourse) et le remplacement étaient prohibés en principe, en vue de ménager les ressources des particuliers et des paroisses, ainsi que pour renare moins difficile et moins onéreux au Trésor le recrutement des troupes réglées par enr0lements volontaires. Turgot, adversaire du service obligatoire, autorisa la cotisation en Langredoc (Neymarck. Turgot et ses doctrines, t. I, p. 92), et la sévérité du gouvernement finit par se relâcher.
(2) Turgot, Lettre à M. de Monteynard (8 janvier 1773), édit. Guillaumin, t. II, p.115-129.— Quand on sait dans quelle classe d'individus se recrutait l’armée de l’Ancien-Régime, dans quel état d’abjection vivait le soldat, les idées de Turgot s'expliquent tout naturellement.
paie, par la manière dont il est nourri, vêtu, couché, par son extrême dépendance, enfin par le genre de sociétés avec lequel il peut vivre, est nécessairement placé dans la classe de ce qu'on appelle le peuple, il est évidemment impraticable, il paraîtrait dur, injuste, barbare, de réduire à cet état un homme né dans un état plus élevé, accoutumé à toutes les douceurs attachées à la jouissance d’une fortune aisée, et à qui une éducation libérale a donné des mœurs, des sentiments, des idées inconciliables avec les mœurs, les sentiments et les idées de la classe d'hommes dans laquelle on le ferait- descendre. » Condorcet déclare également « inapplicable aux nations modernes la maxime des anciens peuples qui appelait tous les citoyens à la défense de la patrie (1) » ; l’'enrôlement forcé est un système barbare, condamné a disparaître : le soldat qui sert par force n’est jamais qu’un mauvais soldat.
Cette dernière opinion est également celle de plusieurs chefs militaires. Noailles, Chevert, Saint-Germain (2), ont très mauvaise idée de la
(1) Vie de Turgot, édit. de Londres, (1786), p. 46.
(2) Les milices, dit Saint-Germain, ne devraient être que des classes de cinq cents hommes pour autant de régiments d'infanterie qu'il y en a. Klles ne seraient pas exercées en temps de paix, et n'auraient même pas de cadres, de façon à ne rien coûter à l'Etat. Le jour d’une guerre importante,
æ— 180 — milice. Tout en reconnaissant qu'elle supplée à l'insuffisance des enrôlements volontaires, qu'elle constitue une réserve qui rend les troupes réglées disponibles pour le service actif en temps de guerre et qui pendant la paix ne coûte rien au Trésor, ils se plaignent de son inexpérience et de son manque de solidité. Par contre, des Pommelles, s'appuyant sur les actions d'éclat des orenadiers royaux lirés des milices, invoque leur exemple en faveur du service militaire obligatoire (1). Le marquis de Puységur, le baron d'Espagnac, les auteurs militaires qui ont travaillé à l'Encyclopédie, le prince de Montbarey (2) se
on tirerait au sort dans chaque classe une compagnie de cent hommes, que l’on pourvoierait d’officiers et de bas-officiers. Les hommes de ces compagnies, une fois instruits, serviraient à combler au fur et à mesure les vides des régiments, lorsqu'on ne pourrait pas réparer les pertes subies d'une autre manière. Les compagnies seraient elles-mêmes complétées immédiatement par l’appel de nouvelles recrues, et constitueraient ainsi une pépinière d'hommes déjà à moitié formés (Mémoires de M. le comte de Saint-Germain. A Ameterdam, chez Marc-Michel Rey, 1779, p. 167-168.) On sait que Saint-Germain supprima, lors de son passage au ministère, les assemblées périodiques de la milice.
(1) Chevalier des Pommelles, Mémoire sur les milices, 4789, in-4°. — Mémoires sur la nécessité de troupes provinciales ou d’une armée auxiliaire permanente ; sur le mode de Jormation et de recrutement de l’armée auxiliaire, 1790, in-8°
(2) Marquis de Puységur, Art de la guerre, Paris, 1748, 2 vol. in-f. — Prince de Monthbarey, Mémoures, III, 298.
du
rangent dans le même parti, et, sans entrer dans l'examen particulier des milices françaises, Maurice de Saxe, dont nous verrons Mably se réclamer, demande à ce que tout homme soit tenu de porter les armes pendant cinq ans ; il n’exempte personne de cette obligation, et v soumet même de préférence les riches et les nobles : « Alors ceux qui auraient servi leur temps verraient avec mépris ceux qui répugneraient à cette loi, et insensiblement on se ferait un honneur de servir : le pauvre bourgeois serait consolé par l'exemple du riche, et le riche n'oserait se plaindre voyant servir le noble (1). » Peu à peu, l'idée du service universel pénètre les esprits. On fait du principe d'une armée nationale un moyen d'opposition à la monarchie, au profit de laquelle s'applique lenrôlement volontaire. On rêve d'appeler tous les Français aux armes pour sauvegarder la liberté civique et l'indépendance extérieure. L'expression de soldat-citoyen se généralise ; on l’étale, on la répète avec une sorte d'affectation. Malzet et Servan composent deux ouvrages sous ce titre (2),
Paris, 1826. — Ensens contraire, Christian de Wimpfen, dans ses Commentaires des Mémoires de M.le comte de Saint-Germain, Londres, 1781, p. 202.
(1) Mes Rèveries, I. 9. — V. aussi, d'Argenson, Mémoires, 1 NP D #280;
(2) Jacqnes de Malzet, Le Militaire citoyen. Amsterdam et
etiln’est pas jusqu'aux traités techniques d'art militaire qui ne louent la réforme proposée en des phrases enthousiastes : « Qu'il existe un état libre où tous les citoyens s’arment pour la défense commune... Je dirai qu'un tel pays peut se passer de places, qu'il doit même s’en passer (1). » Quelle est maintenant au milieu de ces opinions contradictoires, la place exacte de Rousseau et de Mably? Tous deux, remarquons-le d’abord, sont des adversaires du service obligatoire tel qu'il fonctionne en France de leur temps. Ils dirigent contre lui les mêmes attaques que les physiocrates, lui reprochant de charger exclusivement la classe des cultivateurs, d'entraîner la ruine de l'agriculture et la dépopulation du pays (2). D’autres critiques, qu'ils n’ont point exprimées, mais que l'on peut inférer de l’ensemble de leurs théories, avaient peut-être encore plus de force dans leur esprit. Le recrutement des milices sous l’Ancien-Régime s'opérait par voie d’enrôlement forcé. Or Rousseau et Mably, bien que partisans du service militaire obligatoire, ne le sont point du service militaire exigé par voie de coercition.
Paris,1760, in-12. — Joseph Servan, Le soldat citoyen. 1760, in-8°. Dans le pays de la liberté (Neufchâtel).
(1) Essar général de tactique, Londres, 1773, II, 89.
(2) Rousseau, Economie politique, p.52. — Mably, Gouvernement de Pologne, Part. II, p. 73.
Ils pensent qu'un homme ne fait bien ce qu'il fait qu'à la condition d’agir librement. C'est la spontanéité de l'acte qui lui communique sa valeur et son efficacité. D’après eux, le service militaire doit être obligatoire, mais en restant spontané. La loi l’impose, sans doute; mais en l’imposant elle consacre simplement une volonté préexistante, un désir, un besoin innés dans le cœur des bons citoyens. Il est conforme à l’ordre des sentiments naturels qu'un homme, voyant sa famille, sa propriété, sa liberté menacées, se lève de lui-même pour les défendre. Lorsque la loi lui met les armes à la main dans ce but, elle lui impose par conséquent moins un devoir qu'elle ne reconnaît en réalité son droit. — Seulement ce raisonnement ne s'applique plus, quand lPindividu n’a pas d'intérêt à défendre son pays. Et les anciens l'avaient si bien compris que de leur temps « on n'accordait point à la populace l'honneur de porter les armes pour la Patrie ; il fallait avoir des foyers pour obtenir le droit de Îles défendre : et, de ces innombrables troupes de gueux dont brillent aujourd’hui les armées des rois, il n'y en a pas un peut-être qui n’eût été chassé avec dédain d'une cohorte romaine, quand les soldats étaient les défenseurs de la liberté (1). » On se plaint
(1) Contrat social, liv. IV, ch. 1v. — Dans l'antiquité, comme au Moyen-Age, c’est principalement sur l'aristocratie
actuellement de l'insuffisance militaire des milices. Comment s'en étonner, puisqu'on les compose de ce qu'il y a de plus bas et de plus abject dans la nation, des derniers de ces paysans foulés, aigris, abrutis par des siècles de misère et d’iniquité sociale, Quel courage, quel zèle, quelle discipline en attendre? Quel sens peuvent avoir pour ces gens-là les mots qui font les grands héroïsmes, ceux de Patrie et de Liberté? En quoi leur esprit diffère-t-1]1 au fond de celui des mercenaires, aven-
que retombe la charge du service mililaire. Les Baoreïs, 1es Eupatrides, les patriciens mènent leurs clients au combat, comme les seigneurs féodaux y conduiront plus tard leurs vassaux. Après la chute de l'aristocratie religieuse héréditaire et son remplacement par une aristocratie de richesse, les rangs dans l’armée sont fixés d’après la fortune. À Rome, a lieu la réforme de Servius, sur laquelle Rousseau s’est longuement étendu. À Athènes, où les habilants sont divisés en quatre classes, ceux des deux premières, pentacosiomédimnes et chevaliers, servent dans la cavalerie; les hommes de la troisième, zeugites, sont hoplites; enfin le resle, 6 #\doc ëxhos, lesthètes, la grande foule, est exempte de service militaire, ou sert tout au plus à composer les troupes légères et les rameurs de la flotte (Thucydide, III, 16, 87). Cette organisation se maintint à Rome quatre siècles, en Grèce beaucoup moins longtemps. La classe riche étant la plus exposée dans les combats, finit par perdre la plus grande partie de ses membres, et les cités furent réduites à donner des armes aux classes inférieures. C’est là l’origine du mouvement qui amera dans un grand nombre de pays l'élablissement du régime démocratique. (Fustel de Coulanges, La Cité antique, p. 385).
turiers, gens sans aveu, gibier de potence, dont vous composez vos troupes réglées? Tous font le métier à contre-cœur, les uns sous la pression de la faim, les autres sous celle de la maréchaussée : el voilà pourquoi tous le font mal. Changeons le système actuel. Retirons les armes à des hommes indignes de les porter. « Les armes qu'on mel dans des mains serviles sont toujours plus dansereuses qu'utiles à l'Etat », or nous avons vu que de toutes les servitudes celle de la misère est la plus affreuse. Il faut prendre soin de ne jamais confier la défense de la société qu'à ceux qui sont intéressés à sa conservation; ceux-là seuls peuvent apporter dans leur tâche de l’ardeur et du dévouement. Le jour où tous les habitants d'un pays seront libres, où tous les hommes seront citoyens, où par une équitable répartition des richesses tous se trouveront et heureux et satisfaits de leur bonheur, c'est alors que tous devront être requis pour la défense de ce bonheur, chaque fois qu'il sera menacé.
Voilà les conditions auxquelles se trouve subordonnée, dans l'esprit de Rousseau et de Mably, l'adoption du service militaire universel (1). On
(4) Par application de ces principes, Rousseau défend que l’on arme les paysans polonais avant de leur avoir donné la qualité de citoyens (Gouvernement de Pologne, p. 399.). Mably songe à former en Pologne une infanterie nationale
peut ranger sous quatre chefs distincts les arguments qu'ils développent en sa faveur :
1° L'intérêt de la défense nationale. Avec une armée de citoyens, la patrie sera mieux en état de repousser ses ennemis. Elle aura d’abord plus de défenseurs à son service. N'est-ce pas précisément en vue de suppléer à l'insuffisance des troupes réglées que l’on à imaginé les milices ? L'argent ne procure que peu de soldats. Obligeons les citoyens à servir gratuitement, et nous aurons à notre disposition tous les hommes valides du pays. Au temps des républiques antiques, « il n'était pas rare de trouver dans un territoire de médiocre étendue 30 ou 40 mille citoyens; et les maîtres de ce territoire, grâce à la forme de leur oouvernement et de leur police, avaient pour le défendre une armée de 30 ou 40,000 hommes. En est-il de même chez les peuples modernes? Non sans doute... Un Etat qui à aujourd'hui dix mil-
en demandant à chaque village un soldat pris dans le nombre de ses habitants et qu'il entretiendrait à ses frais. Après vingt ans de service, on donnerait au milicien la liberté civile el des terres suffisantes à la subsistance d’une famille. « Vous verriez ainsi, dit Mably, se former dans votre République des paysans libres, et l'espérance Ge la liberté retirerait les autres de celte stupidité dans laquelle ils languissent, et qui les empêche de prendre le moindre intérêt au sort de la République. » (Gouvernement de Pologne, Part. II, p. 73).
lions de sujets ne peut avoir qu'une armée de 20,000 hommes (1). »
Mais il ne faut pas considérer uniquement le nombre, qui, de tous les facteurs de la victoire, est sans doute le moins important. « C’est une maladie des plus fâcheuses de l'Europe, que ces grandes armées que les Etats ont la manie d’entretenir pour se faire craindre et qui leur donnant une vanité ridicule ou une ambition puérile, ne servent qu'à les affaiblir et les embarrasser. On dirait qu'on veut suppléer par le nombre aux qualités militaires ; mais l’histoire n'est-elle pas pleine de grandes armées qui ont été dissipées par une poignée de Grecs, de Macédoniens ou de Romains ? 50,000 soldats disciplinés suffiront à la sûreté de la Pologne et lui coûteront peu, 20,000 hommes, tels que tout le monde en connaît, seront fort chers et la défendront mal (2). » Ce qu’il faut placer en première ligne, ce à quot il faut s'attacher avant tout, c’est à la valeur personnelle du soldat. Or, sur ce point, Rousseau et Mably sont d'accord avec les généraux du XVIII siècle, Saint-Germain (3), Bernis, Bel-
(1) Remarques sur les entretiens de Phocion, p.115-116. - Montesquieu fait la même remarque au début du chapitre 11 de la Grandeur et décadence des Romains.
(2, Gouvernement de Pologne, Partie If, x1r, p. 63.
(3, Saint-Germain, op. cit.{ insiste sur la mauvaise compo-
ER
lisle {1}, pour mettre en relief la faiblesse des armées mercenaires. Mably surtout ne tarit pas sur ce chapitre. «Je ne suis pas étonné qu'entre les peuples de l'Europe qui ont tous également abandonné les bons principes de la politique, le commerce, qui produit de l'argent, mette en état d'avoir et d'entretenir des armées plus nombreuses. Mais je demanderai si ces soldats qui ne peuvent être que des mercenaires ramassés dans la lie du peuple, ou arrachés par force à d’autres professions, sont capables d’avoir le courage et la discipline des Anciens. Il faudrait un miracle pour que ces mercenaires supportassent les travaux et
sition du corps d'officiers, l'indiscipline des troupes, le désordre, l'incapacité générale. Les armées ne peuvent supporter les fatigues des campagnes ; elles sont réduites à rien par les maladies et les désertions. « La désertion est prodigieuse dans les armées de France... Tout homme qui n'a ni maison ni propriété, n'a point de patrie. Le sentiment momentané du mal-être et l'espérance du mieux deviennent ses seuls guides... Il est certain qu’un soldat qui a quelque bien chez lui ne désertera pas » (p. 170). — Voltaire, Dictionnaire philosophique, article Supplices, compte 60.000 déserteurs dans une période de huit ans. Et déjà l'abbé de Saint-Pierre, dans son Projet pour rendre les troupes meilleures et les soldats plus heureux s'inquiétait de cet état de choses qu'il attribuait à la modicité excessive de la solde, et réclamait une armée de vieilles troupes aguerries et contentes de leur profession.
(1) Aubertin, L'Esprit public au XVIII" siècle, 3° édit. 1889, p.345. — V. aussi Le Trosne, De l'Ordre social, p 370-371.
affrontassent les dangers de la guerre avec la même patience et le même courage que ces citoyens de la Grèce et de Rome, qui naissaient soldats et qui combattaient pour défendre leurs foyers. Je prie de remarquer en second lieu qu'un Etat qui a des armées mercenaires doit être riche ; d'où je conelus qu'il ne peut point avoir une bonne discipline militaire, parce qu'on ne peut être riche sans avoir Iles mœurs que donnent les richesses, et que ces mœurs sont diamétralement opposées à celles qu'exige la guerre. Je sais bien que le Iuxe n’amollit pas les soldats et les officiers subalternes, mais il amollit les chefs (1) etrelàäche nécessairement la vigueur de la diseipline et du commandement, et les passions des autres en profitent pour se mettre, s'il se peut, à leur aise (2). » Bref, il y a incompatibilité entre richesses et vertus militaires ; or ce sont Îles vertus militaires qui font la grande force des armées. Avec toutes ses légions, la Rome impé-
(1) Tableau de Paris, t. I, p. 160-161. « Le mililaire ne craint point le péril, mais la fatigue, et surtout l'absence de luxe. Il faut que l'officier traine des chariots de cuisineet de garde robe. Il renonce plutôt à la vie qu'a son équipage. Aussi les vivres el les fourrages absorbent-ils toute l’atten: tion des généraux ; et dans les campagnes de 1756 et de 1757, il fallait aux officiers du pain de Paris et de l’eau de la Seine pour leur café. »
2) Remarques sur les Entretiens de Phocion, p. 120-121.
riale s'est trouvée incapable de repousser linvasion des barbares. Les peuples riches sont destinés à être vaincus par les peuples pauvres. « Une armée pauvre et composée de citoyens heureux est invincible; elle baltra toujours une armée deux ou trois fois plus nombreuse qu’elle et appartenant à un peuple riche. L'expérience ne nous apprend-elle pas qu'un lutteur sobre est toujours vainqueur d’un lJutteur intempérant (1). » C’est que la pauvreté conserve intacte la vigueur physique indispensable pour supporter les fatigues des campagnes. Bien plus, elle est la condition du maintien des mœurs, sans le secours desquelles on ne peut faire de grandes choses. « Avec votre argent, vous n’achèterez que des soldats mercenaires ; avec des mœurs, 1} m'est aisé d'imaginer un ordre et une discipline qui me feront des armées invincibles. » Le courage, les talents, le bon ordre sont le privilège des hommes libres ; ne les attendez pas d'une « canaille de vagabonds et de déserteurs » qui n’ont point de patrie et qui se vendent indifféremment à tout le monde. « Je crois qu'il ne serait pas impossible de prouver que tout Etat où chaque citoyen n’est pas destiné à défendre sa Patrie comme soldat, ne peut jamais
(1) Législation, Part. I, 1, 1, p.96. C'est l’argumentation de Platon que Mably reproduit ici. V. Rép., IV, 422, B. C.
avoir une excellente discipline militaire. M. le maréchal de Saxe le pensait : voyez ses Réveries, ouvrage d’un grand capitaine qui avait médité sur la guerre en philosophe (1). »
Du reste il ne faut pas croire qu'un citoyen, plutôt qu’un autre homme, possède les vertus militaires d'une façon innée. Le courage est la vertu la plus étrangère au cœur humain, parce qu'il est la plus contraire à cet instinct de conservation qui constitue le premier mobile de tous nos actes (2). I faut apprendre au citoyen à triompher
DU
de sa lâcheté naturelle. I faut établir un « courage national » qui formera les mœurs de l'Etat. Il faut revêtir les âmes d’une triple cuirasse pour les rendre inaccessibles à la crainte ; car lorsque la crainte engourdit les sens et trouble la raison, ce n'est plus le moment d'y remédier. « Si la paix même n'offre pas dans une République l’image de la guerre, si les esprits ne sont pas accoutumés avec l’idée des périls, si les citoyens ne sont pas préparés par leur éducation à être soldats, craignez que la vue des dangerset leur Inexpérience ne les consternent.. Que notre République soit donc militaire, que tout citoyen soit destiné à défendre sa Patrie ; que chaque jour il soit exercé à manier ses armes; que dans la ville il contracte
(1) Remarques sur les Entretiens de Phocion, p. 117. (2) Frincipes de Morale, Liv. I, p. 96.
l'habitude de la discipline nécessaire dans un camp (1). » Suivons en cela l'exemple de Sparte. € Pour rendre Lacédémone aussi forte qu'elle pouvait l'être, Lycurgue en avait fait un camp plutôt qu'une ville. On s'y formait continuellement à tous les exercices de la guerre ; toute autre occupation y élait méprisée. Tout citoyen était soldat. Etre incapable de supporter la faim, l’intempérie des saisons et les fatigues les plus longues, ne pas savoir mourir pour la patrie, et vendre cher sa vie aux ennemis, c’eut été une infamie (2). » Mais surtout mettons-nous à l’école de Rome pour acquérir cette «discipline austère qui fait le salut et la gloire des armées (3). C'est à l’ordre merveilleux que les Romains établirent dans leurs armées que Vegèce attribue la conquête de lunivers. La discipline militaire des Romains mérite donc toute l'attention des politiques ; elle est si sage, je dis même si philosophique qu'il suffit d'entrer dans quelque détail sur la méthode que la république romaine emplovyait à se former des soldats, pour voir d'un coup d'œil ce qu'on peut imaginer de plus parfait sur cette matière.
« Quelque pressant que fut l'intérêt qui portait
(1) Entretiens de Phocion, Part. II, p.31, s.
(2) Observations sur l'histoire de la Grèce, p. 33, s.
(3 Valère-Maxime (vi, À: : Sanctissima romani imperii custos severa castrorum disciplina.
chaque citoyen à se sacrifier au bien public, Ja république ne s'en reposa point sur ces motifs généraux, qui pour être remarqués demandent des réflexions qu'un danger éminent peut faire perdre de vue. Elle sembla ne pas faire attention aux principes de son gouvernement qui rendaient propres à tous les citoyens la gloire et la honte, les avantages et les pertes de l'Etat ; il fut expressément ordonné au soldat de vaincre ou de mourir, et 1l lui fut impossible d’éluder la force de celte loi...
« Etant tous destinés aux armes par leur naissance, les pères les formaient dès le berceau aux qualités qui font le soldat, et sans lesquelles on ne pouvait même pas parvenir aux magistratures les plus subalternes. La frugalité, la tempérance et des travaux continuels leur formaient un tempérament sain et robuste. La dureté de la vie domestique les préparait aux fatigues de la guerre. Les délassements et les plaisirs de la paix étaient des jeux militaires. Tout le monde connaît les exercices du Champ de Mars.
« La République voulut que l'honneur d'être choisi pour la milice fût une récompense des talents qu'on avait montrés dans le Champ de Mars. Elle regarda constamment le repos et l'oisiveté comme ses plus redoutables ennemis. Les consuls ne préparaient les légions à la victoire
so
qu'en les rendant infatigables.. Un exercice continuel fait les bons soldats parce qu'il les remplit d'idées relatives à leur métier, et leur apprend à mépriser les dangers en les familiarisant avec la peine (1). »
Si donc nous voulons être fidèles aux enseiognements de Sparte et de Rome, faisons en sorte que, dans notre Etat, tout tende à former des citoyens heureux capables de défendre leur bonheur. Pour cela, appelons à notre aide léducation et l’émulation. Que les enfants, que les jeunes gens soient exercés à des jeux qui fortifient le tempérament et donnent du courage; qu'on leur apprenne à mourir avec plaisir pour la patrie; que dès le berceau on les instruise à respecter leurs défenseurs. « Que la valeur soit, après la justice, plus honorée que tout le reste. Multipliez les récompenses qui lui sont dues, mais avec cette sage économie qui, loin de les dégrader, les rend plus précieuses. Les couronnes civiques des Romains étaient un établissement admirable ; il est beau que les hommes qui prodiguent leur sang sachent estimer la vie d’un citoyen (2). » Le cou-
(1) Observations sur les Romains. p. 241, 250. — V. Bossuet, Discours sur l’histoire universelle, III° partie, ch. VI; Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains, ch. I, Il, XVIII.
(2) Législation, Part, I, 11, 3, p. 209.
rage doit être à la fois fort et réfléchi. Point de ces soldats qui se précipitent au devant du danger par l'effet d'une passion brutale et exaltée, mais des hommes persuadés que le gouvernement qui les rend heureux est digne qu'on le défende au prix de tout son sang. Il faut faire fond sur les affections domestiques pour attacher les citovens à la République. Que l'amour véritable succède au libertinage, et vous verrez alors reparaître des héros. Montaigne, qui a nommé l'amour une passion entrepreneuse de grandes choses, « ne pourrait s'empêcher de rire et de plier les épaules quand il verrait de petites mijorées abîmées de luxe, d'oisiveté, de mollesse et de minauderies étudiées, se persuader bêtement, d’après la lecture de quelques mauvais contes ou de quelques mauvais vers, qu'il ne tient qu’à elles de donner des grands hommes à l'Etat... Vous combattez pour le salut de vos femmes, disaient autrefois les Généraux à leurs armées; et ce discours animait leur courage. Aujourd’hui on serait tenté de se faire battre pour se séparer de la sienne (1)... »
Ainsi entraînée aux rudes travaux de la guerre par des exercices journaliers. soutenue par le sentiment du devoir civique, excitée par le désir de la gloire, l'amour de la famille, de la hberté et
(1) Principes de Morale, liv. I, p. 82 et suiv.
de l'Etat, l'armée des citoyens sera invincible. Elle possédera, en plus de la discipline des troupes prussiennes, ce courage patriotique qui est l'apanage exclusif des peuples libres. « Des hommes arrachés de leurs maisons, ou ramassés au hasard dans la lie du peuple, ne font la guerre qu'à regret, ou ne portent les armes que parce qu'ils ne sont bons à rien. Quel intérêt peuventils donc prendre à la chose publique? C’est cependant cet intérêt qui élève l'âme; et sans une âme élevée, dans quelque condition que l’on soit, et malgré tous les soins de la politique, on n'est jamais qu’un homme médiocre (1). » Souvenonsnous que jadis Sparte « toujours religieusement attachée aux instilutions les plus rigides de Lycurgue, » et Athènes qui « avait acquis sous la tyrannie des Pisistrates toutes les vertus qui peuvent illustrer une ville hbre » sauvèrent à elles seules la Grèce du joug de Xerxès, et n’hésitons pas à déclarer qu'un Etat qui remet le soin de sa sécurité à ses propres citoyens est indomptable. « Nous ne connaissons plus aujourd'hui ce que c'est que subjuguer une nation libre. Depuis que la monarchie est le gouvernement général de l'Europe, que tout est sujet et non citoyen, et que les esprits sont également énervés par l’avarice
(1) Gouvernement de Pologne, Part. Il, xt, p. 63.
et la mollesse, on ne porte la guerre que dans les provinces accoutumées à obéir, et défendues par des mercenaires. Les Républiques mêmes qui sont sous nos yeux n’offrent qu'un amas de bourgeois attachés à des fonctions civiles ; le désespoir ne peut plus y enfanter des prodiges, ct on ne doit pas s'attendre à trouver des peuples qui préfèrent leur ruine à la perte de leur liberté (1). — Aujourd'hui toutes les puissances de l'Europes ont devenues commerçantes, et c'est parce que ce vice de leur politique est général, qu'aucune d'elles n'en sent les inconvénients relativement à ses ennemis; elles combattent à armes égales ; mais s'il se. formait une République Romaine, quel serait le sort des Etats commerçants (2) ? »
Le danger est précisement, non pas que les citoyens accoutumés à des exercices fatigants et périlleux se trouvent dans une guerre défensive inférieurs aux troupes réglées, mais qu’au contraire, conscients de leur force et de leur supériorité, 1ls laissent pénétrer en eux un esprit d’ambition qui deviendrait rapidement funeste à l'Etat (3).
(1) Observations sur l’histoire de la Grèce, p. 58. — Léqislation, Part. I, 1, 3, p. 100.
(2) Remarques sur les entretiens de Phocion, p. 119.
(3) C’est en effet l’objection que Platon (Lois, I) et Aristote (Politique, trad. Barthélemy Saint-Hilaire, Il, vr, $ 23) ont
dise
Le législateur, en même temps qu'il s'appliquera à faire des jeunes gens d'excellents soldats, ne saurait donc dépenser trop. de.soins pour leur inspirer l'amour de la paix : amour profond el raisonné, motivé non par la crainte de la guerre, mais par la modération des désirs, et par cette idée que la paix est l'état naturel de l'homme, et que la force ne doit être employée que contre les bêtes féroces incapables de se conduire par les lumières de la raison. Unissons toujours la modération au courage. Ne cédons pas au désir de nous venger d’un ennemi qui nous aurait attaqués injustement. Ne craignons pas qu'une paix trop longue affaiblisse les vertus militaires, et n’entreprenons pas une guerre agressive dans le seul but d'entretenir notre courage. C’est à-la loi de prémunir la nation contre de pareils entraînements ; et dans ce but, elle ne saurait accumuler trop de prescriplions. « Qu'il soit donc ordonné à tous les citoyens de croire que la guerre est le plus grand des maux après la ruine de la République, et la paix le plus grand des biens après la conservation des Lois. Que toute guerre qui n'est pas entreprise pour se défendre, soit regardée comme une injus-
faite aux institutions de Lycurgue. — Montesquieu paraît redouter la même chose de la république de Berne (Grandeur des Romains, Ch. 1v).
ice; que celui qui l'aura conseillée réponde du sang de ses concitoyens, et puisse être cité devant les tribunaux comme ennemi publie. Que ces maximes, pour devenir l'esprit national, soient enseignées par les vieillards aux jeunes gens, et que les mères mêmes en instruisent les enfants, dès que leur âme développée commencera à faire usage de leurs sens. Si vous ne savez pas instruire et régler le courage de vos soldats, s'ils ignorent où, comment et pourquoi ils doivent vaincre, soyez sûrs que leur amour pour la gloire et leurs succès ne tarderont pas à donner à la République une ambition ruineuse. Que sous prétexte de prévenir l'ennemi, ou pour quelque autre raison que ce soit, ilne soit jamais permis de porter la guerre sur son territoire. Attendez-la sur votre frontière... La Loi défendra, sous peine d’infamie, de poursuivre un ennemi qui a pris la fuite, de dépouiller les morts, et de faire du butin... Une déclaration de guerre ne peut être méditée trop longtemps... Etablissez une classe de magistrats dont la seule occupation soit de conserver la paix... (1) »
2 De cette façon l'Etat ne fera la guerre que si on l'y force absolument, et, comme il ne possède pas de grandes richesses de nature à tenter la cupidité de ses voisins, on doit penser qu'il entre-
(1) Législation, Part. I, 11, 3, p. 213-215.
QU
tiendra avec eux des relations presque perpétuellement pacifiques. Est-ce à dire que la discipline de fer à laquelle les citoyens sont soumis leur sera imposée en pure perte? Point du tout. Cette discipline a son utilité capitale, non-seulement en vue de la guerre, mais pour la paix. « Non-seulement, dit Mably (1), vous formerez par cette politique des soldats invincibles, mais vous donnerez encore une nouvelle force aux lois et aux vertus civiles. Vous empêcherez que les douceurs et les occupations de la paix n’amollissent et ne corrompent insensiblement les mœurs; car si les vertus civiles, la tempérance et l'amour du travail préparent aux vertus militaires, celles-ci leur servent à leur tour d'appui. » Conserver la rudesse de mœurs indispensable au maintien de la liberté, tel est donc le second but que Mably et Rousseau se proposent en soumettant à des exercices guerriers tous les citoyens de leur Etat. On sait l'importance que Rousseau attache à l'éducation physique, quelle part très grande il fait dans l'Emile à tout ce qui peut fortifier le corps de l'enfant. Emile sera élevé à la campagne, en plein air, dans la plus grande liberté. On lexposera aux atteintes qu'il aura à subir plus tard. On lui apprendra à supporter les intempéries des saisons, des climats,
(1) Entretiens de Phocion, Part. II, p. 32.
des éléments, la faim, la soif, la faligue. On fera appel aux exercices physiques, aux travaux manuels pour « renforcer » encore son tempérament et sa santé. Il faut «tremper les enfants dans l'eau du Styx. » Il faut « que le corps ait de la vigueur pour obéir à l'âme : un bon serviteur doit être robuste... Plus le corps est faible, plus il commande; plus il est fort, plus il obéit... Un corps débile affaiblit l'âme (1). » Or une âme faible, lâche, molle, efféminée, est un instrument tout préparé pour le despotisme. L'amour de la liberté, la ferveur des sentiments patriotiques, la fière vertu républicaine n’habitent que les cœurs vaillants, les larges et solides poitrines. Aussi le
(1) Emile, édit. Garnier, p.27. — V. aussi Lettre à d’Alembert sur les spectacles, p. 218 : « On était plus grossier de mon temps. Les enfants, rustiquement élevés, n'avaient point de teint à conserver, et ne craignaient point les injures de l'air, auxquelles ils s'étaient aguerris de bonne heure. Les pères les menaient avec eux à la chasse, en campagne, à tous leurs exercices, dans toutes les sociétés. Timides et modestes devant les gens âgés, ils étaient hardis, fiers, querelleurs entre eux...; ils se défiaient à la lutte, à la course, aux coups ..; ils revenaient au logis suants, essoufflés, déchirés : c’étaient de vrais polissons; mais ces polissons ont fait des hommes qui ont dans le cœur du zèle pour servir la patrie et du sang à verser pour elle. Plaise à Dieu qu'on en puisse dire autant de nos beaux petits messieurs requinqués, et que ces hommes de quinze ans ne soient pas des enfants à trente. »
Tres
législateur doit-il s’efforcer de porter à son maximum d'intensité la vigueur physique, sachant que par il développe dans une proportion équivalente l'énergie morale. Rousseau ne dédaigne point sans doute le point de vue de la sécurité extérieure. Dans le Discours sur les sciences et les arts et dans la Lettre à d’Alembert, il s'attache au con- traire À démontrer comment le luxe, les arts, les jouissances de la vie entraînent la disparition rapide des vertus guerrières (1). Mais
(1) Discours, p. 17. « Les anciennes républiques de la Grèce, avec cette sagesse qui brillait dans la plupart de leurs institutions, avaient interdit à leurs ciloyens Lous ces métiers tranquilles et sédentaires qui en affaissant et corrompant le corps, énervent sitôt la vigueur de l'âme. De quel œil, en effet. pense-t-on que puissent envisager la faim, la soif, les fatigues, les dangers et la mort, des hommes que le moindre besoin accable, et que la moindre peine rebute ? Avec quel courage les soldats supporteront-ils des travaux excessifs dont ils n'ont «ucune habitude? Avec quelle ardeur ferontils des marches forcées sous des officiers qui n’ont pas même la force de voyager à cheval? Qu'on ne m'objecte point la valeur renommée de tous ces modernes guerriers si savamment disciplinés. On me vante bien leur bravoure en un jour de bataille ; mais on ne me dit point comment ils supportent l'excès du travail, comment ils résistent à la rigueur des saisons et aux intempéries de l'air. Il ne faut qu'un peu de soleil ou de neige, il ne faut que la privation de quelques superfluités, pour fondre et détruire en peu de jours la meilleure de nos armées. Guerriers intrépides, souffrez une fois la vérité qu'il vous est si rare d'entendre. Vous êtes braves, je le sais; vous eussiez triomphé avec Annibal à
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surtout 1} croit que les vertus civiques sont dans une étroite relation avec les qualités miliaires. Un esprit martial est celui qui convient
Cannes et à Trasymène ; César avec vous eût passé le Rubieon et asservi son fays : mais ce n’est point avec vous que le premier eût traversé les Alpes, et que l’autre eût vaincu vos aïeux. » — Lettre, p. 209 : «Si l’on compare la force des hommes anciens à celle des hommes d'aujourd'hui, on n’y trouve aucune espèce d'égalilé. Nos exercices de l'académie sont des jeux d'enfants auprès de ceux de l’ancienne gymnastique : on a quitté la paume comme trop fatigante; on ne peut plus voyager à cheval. Je ne dis rien de nos troupes. On ne conçoit plus les marches des armées grecques et romaines. Le chemin, le travail, le fardeau du soldat romain fatigue seulement à le lire, et accable l'imagination. Le cheval n’était pas permis aux officiers d'infanterie. Souvent les généraux faisaient à pied les mêmes journées que leurs troupes. Jamais les deux Caton n’ont autrement voyagé, ni seuls, ni avec leurs armées. Othon lui-même, l'efféminé Othon, marchait armé de fer à la tête de la sienne allant au-devant de Vitellius. Qu'on trouve à présent un seul homme de guerre capable d'en faire autant. Nous sommes déchus en tout ....»
Et cependant les soldats de la Révolution auront celte admirable endurance des armées romaines. « Lesconquérants de la Hollande, a écrit le maréchal Soult de ses anciens compagnons d'armes, traversaient par dix-sept degrés de froid les fleuves et les bras de mer gelés; et ils élaient presque nus. Cependant ils se trouvaient dans le pays le plus riche de l'Europe ; ils avaient devant les veux toutes les séductions, mais la discipline ne souffrait pas la plus légère atteinte. Jamais les armées n'ont été plus obéissantes, ni animées de plus d’ardeur: c'est l'époque des guerres où il y a eu le plus de vertu parmi les troupes. » (Cité par le lieutenant-colonel
Or
à des hommes libres. La Corse (1), la Pologne sont de tous les pays d'Europe les plus capables de législation, parce qu'elles ont apporté, dans la
Rousset : Les maitres de la querre : Frédéric II, Napoléon, Moltie. Essai critique d’après les travaux inédits de M.le général Bonnal, 1899.) - Entre cent autres faits typiques, à recueillir dans les Mémoires de l'époque, nous rappelons encore celui de la 28 demi-brigade qui, après s'’êlre illustrée dans les périlleux combats du Simplon et de Bedrelto (15 août, 24 et 25 septembre 1799), passa l'hiver à Obergestelen et à Binn, dans les pays les plus reculés du haut Valais. «Elle y supporta, dit le général Thoumas (Causeries militaires, IV* série, p. 200), avec une constance aämirable les privations et les souffrances et fut désignée au printemps de 1800 pour faire partis de l'avant-garde de l’armée de réserve sous ies ordres du général Lannes : elle franchit le Saint-Bernard, et se couvrit de gloire aux combals de Châtillon et d'Ivrée. Lorsque, le 28 mai, Bonaparte passa à Chivasso la revue de l'avant-garde, il félicita surtout la 28° de la constance qu'elle avait déployée dans ses quartiers d'hiver. « Voilà deux ans, dit-il, que vous passez sur les montagnes, souvent privés de tout, et vous êtes toujours à votre devoir sans murmurer. C’est la première qualité d’un bon soldat. Je sais encore qu'il vous était dû, il y a huit jours, huit mois de paie et que cependant il n’y a pas eu une seule plainte. » En rapportant ces paroles le bulletin officiel de l’armée ajoutait :,4« Le premier consul a ordonné, pour preuve de sa satisfaction de la bonne tenue de cette demi-brigade, qu’à la première affaire elle marcherait à la tête de l’avantgarde. »
(1) Contrat social, Liv. II, ch. x — Correspondance, Lettre DXXII, 8 décembre 1764, À Milord Maréchal. - On sait qu'en septembre 1764, Paoli et les autres chefs du mou-
lutte pour leur indépendance, autant de bravoure que de fermeté. Même si FEtat n'avait rien à craindre de l'étranger, S'il se trouvait garanti, par une position exceptionnellement heureuse, de la crainte de devenir la conquête d'un autre Etat, ses citoyens devraient encore s'exercer aux armes, non par la nécessité de pourvoir à leur propre défense, mais « pour entretenir chez eux cette ardeur guerrière et cette fierté de courage qui sied si bien à la liberté et qui en nourrit le goût (1). » C'est ce qui se pratique à Genève. Rousseau avec cette sensibilité facile qu'il à contribué plus que personne à mettre à la mode, s'attendrit littéralement sur les fêtes militaires données dans la petite république. (2) Il approuve
vement révolutionnaire en Corse, demandèrent à J.-J. Rousseau, par l'intermédiaire de M. Butlafuoco, un plande législalion pour l'ile nouvellement affranchie de la domination gênoise. Rousseau accepta avec empressement, demanda un grand nombre de documents dont Paoli lui envoya une partie et commença même les préparatifs d'un voyage que l'intervention française dans lesaffaires de Corse et sa propre fuite de Moliers l’'empêchèrent d'exécuter. Les fragments du projet de gouvernement pour la Corse ont été publiés pour la première fois par M. Streckeisen-Moullou, dans les Œuores et Correspondances inédites de J.-J. Rousseau (Paris, 1861).
(1) Discours sur l’origine de l'inégalité, dédicace.
(2) Lettre à d'Alembert, in fine fête du régiment de Saint- Gervais. — Correspondance, lettre CCLIV,26 juin 1761.
le goût de la chasse, les exercices des milices, les prix qu'on tire une partie de l’année. Il trouve que l’on ne fait pas encore assez pour maintenir cette « antique rudesse conservatrice de la bonne constitution ainsi que des bonnes mœurs...
Nous avons tous les ans des revues, des prix publics, des rois de larquebuse, du canon, de la navigation. On ne peut trop multiplier des élablissements si utiles et si agréables, on ne peut trop avoir de semblables rois. Pourquoi ne ferions-nous pas pour nous rendre dispos et robustes, ce que nous faisons pour nous exercer aux armes”... Pourquoi, sur le modèle des prix militaires, ne fondrions-nous pas d’autres prix de gymnastique pour la lutte, pour la course, pour le disque, pour divers exercices du corps ? Pourquoi n'animerions-nous pas nos bateliers par des joutes sur le lac? (1). » Et voici Rousseau embarqué pour les institutions de Lyeurgue ; voici Sparte iluminée d’un brillant reflet d'apothéose. « C'est à Sparte que, dans une laborieuse oisivelé tout était plaisir et spectacle; c’est là que les plus rudes travaux passaient pour des récréations, et que les moindres délassements formaient une instruction publique ; c’est là que les citoyens continuellement assemblés, consacraient la vie entière
(1) Lettre à d' Alembert, p. 229.
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à des amusements qui faisaient la grande affaire de l'Etat, et à des jeux dont on ne se délassait qu'à la guerre (1). »
Rétablissons parmi nous la discipline spartiate si nous voulons retrouver la vigueur d'âme, le zèle patriotique, l'estime pour les qualités vraiment personnelles, toutes choses qui sont actuelment sans exemple, mais dont les levains dans les cœurs des hommes n’attendent pour fermenter que d’être mis en action par des institutions convenables. « Quant on lit l’histoire ancienne, on se croit transporté dans un autre univers et parmi d’autres êtres. Qu'ont de commun les Français, les Anglais, les Russes avec les Romains et les Grecs ? Rien presque que la figure. Les fortes âmes de ceux-ci paraissent aux autres des exagérations de l'histoire. Comment ceux qui se sentent si petits penseraient-ils qu'il y ait eu de si grands hommes? Ils existèrent pourtant, ils étaient des humains comme nous. Qu'est-ce qui nous empêche d’être des hommes comme eux? Nos préjugés, notre basse philosophie, et les passions du petit intérêt, concentrées avec légoïsme dans tous les cœurs par des institutions ineptes que le génie ne dicta jamais (2). » Voilà ce que le législateur doit s'efforcer de détruire. Il faut qu'il
(1) Lettre à d’Alembert, p. 235.
(2) Gouvernement de Pologne, I, p. 347.
occupe sans cesse le citoyen de la patrie, qu'il la lui tienne constamment sous les yeux, depuis le berceau jusqu’à la tombe. Que toute l'éducation (1) vise uniquement à rendre les âmes patriotes « par inclination, par passion, par nécessité. » Que des jeux publics, détournant les hommes d’une oisiveté dangereuse, rassemblent fréquemment le corps entier de la nation. Point d'amusements qui efféminent, qui distraient, qui isolent, qui fassent oublier la patrie et le devoir. « Beaucoup de spectacles en plein air, où les rangs soient distingués avec soin, mais où tout le peuple prenne part également comme chez les anciens, et où, dans certaines occasions, la jeune noblesse fasse preuve de force et d'adresse. Les combats des taureaux n’ont pas peu contribué à maintenir une certaine vigueur chez la nation espagnole. Ces cirques où s'exerçait jadis la jeunesse en Pologne devraient être soigneusement rélablis, on en devrait faire pour elle des théâtres d'honneur et d'émulation. Rien ne serait plus aisé que d'y substituer aux anciens combats des exercices moins cruels, où cependant la force et l'adresse auraient partet où les victoricux auraient de même des honneurs et des récompenses ». Ces récom-
(L) Emile, p. 10.« Voulez-vous prendre une idée de l’éducalion publique, lisez la République de Platon. »
penses et ces distinctions donneront de l'éclat aux qualités guerrières el aux vertus patriotiques. De la sorte, on fondera l'amour de la liberté sur de saines et rudes habitudes impossibles à déraciner. On donnera aux âmes « une physionomie nationale qui les distinguera des autres peuples, qui les empêchera de se fondre, de s’allier avec eux, une vigueur qui remplacera le jeu abusif des vains préceptes, qui leur fera faire par goût et par passion ce qu'on ne fait Jamais assez bien quand on ne le fait que par devoir ou par intérêt. C’est sur ces âmes-là qu'une législation bien appropriée aura prise. [ls obéiront aux lois et ne les éluderont pas, parce qu’elles leur conviendront et qu'elles auront l'assentiment interne de leur volonté. Aimant la patrie, ils la serviront par zèle et de tout leur cœur. Avec ce seul sentiment, la législation, füt-elle mauvaise, ferait de bons citoyens ; etil n’y a jamais que les bons citoyens qui fassent la force et la prospérité de l'Etat (1). »
3° Une fois les âmes ainsi « montées au ton des âmes antiques, » le dévouement du citoyen à sa patrie ne lui coûtera guère. Joyeusement, rl sacrifiera à l'Etat quand celui-ci le jugera expédient, un droit à la vie qu'il n’a reçu de l'association
(1) Gouvernement de Pologne, ch. INT et IV.
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politique que comme un bienfait conditionnel toujours révocable (1). Le sacrifice de cette vie est le plus grand que PEtat puisse lui demander; 1 constitue la plus forte preuve d'attachement qu'un citoyen puisse donner à son pays, et voilà pourquoi Rousseau veut que tous les membres de la cité soient également exposés à l’accomplir. Il ne convient pas qu'une partie de la nation demeure tranquillement à l'abri, pendant que le reste affronte les fatigues et la mort pour la défendre ; mais inversement il ne convient pas davantage que les soldats restent inactifs en temps de paix, pendant que les ouvriers et les administrateurs travaillent. La division des fonctions est aussi absurde que nuisible. L’antiquité l’a toujours ignorée, et c'est pour cela qu'elle a produit tant de grands hommes. « La séparation des fonctions civiles et des fonctions militaires, dit aussi Mably, dégrade nécessairement tous les talents politiques, et ne produit presque jamais que des hommes médiocres. Les républiques anciennes, qu'il faut toujours avoir devant les yeux quand on veut faire de grandes choses, avaientdeshommes admirables, c'est-à-dire des citoyens qui avaient étudié tous les besoins et tous les devoirs de la société ; ils sy étaient également exercés ; et ces connais-
(1) Contrat social, Liv. IT, ch. v.
Pire
sances qui s'aidaientmutuellement étendaienttous les talents. Nous autres modernes, nous n'avons que des talents ébauchés dont nous ne savons pas ürer parti pour l'avantage général de la société. Bornés par notre ignorance, nous ne sommes utiles à la patrie que quand par hasard elle a besoin du métier que nous avons appris (1). » Abstenons-nous de tronquer la personne humaine, de la cantonner dans un domaine trop étroit qui nécessairement la diminue. Constituons l'homme complet, apte à tout, excellent en tout, toujours à la disposition de la patrie, perpétuellement actif et dévoué à son service. Dans l'ordre naturel, la vocation commune des hommes est l’état d'homme, et c'est en vue de cet état, que l'enfant doit être élevé (2) ; mais, dans l’ordre social, la vocation
(1) Gouvernement de Pologne, Part.lIl, x1, p. 39. — En outre, fait observer Mably, «s’il y a dans un Etat des hommes bornés aux seules fonctions civiles, ils amolliront nécessairement les fonctions publiques et la mollesse des mœurs relàchera certainement les ressorts du Gouvernement militaire » (Remarques sur les Entretiens de Phocion p. 117).
(2) Emile, p. 11. « Dans l’ordre naturel, les hommes étant tous égaux, leur vocation commune est l’état d'homme ; et quiconque est bien élevé pour celui-là ne peut mal remplir ceux qui s’y rapportent. Qu'on destine mon élève à l'épée, à l'Eglise, au barreau, peu m'importe. Avant la vocation des parents, lanature l’appelle à la vie humaine. Vivre est le métier que je lui veux apprendre. En sortant de mes mains, il ne sera, j'en conviens, ni magislrat, ni soldat, ni prêtre: il
commune des membres de la cité est l’état de citoyen et tout homme publie ne doit avoir d'autre état permanent que celui-là (F). « Les deux états d'homme d'épée et d'homme de robe étaient incornus des anciens. Les citoyens n'étaient par métier, ni soldats, ni juges, n1 prêtres ; ils étaient tout par devoir. Voilà le vrai secret de faire que tout marche au but commun, d'empêcher que l'esprit d'état ne s’enracine dans les corps aux dépens du patriotisme. (2) » Esprit de routine, esprit de corps: deux choses également nuisibles au bien général. On ne les évitera qu'en empêchantle citoyen de se cantonner dans une charge déterminée, qu'en ne constituant aucune fonction comme un ordre dis-
ünct dans l'Etat.
4 La séparation des fonctions civiles et des
sera premièrement homme, Tout ce qu’un homme doit être, il saura l'être au besoin tout aussi bien que qui que cesoit ; et la fortune aura beau le faire changer de place, il sera
toujours à la sienne. »
(1) Gouvernement de Pologne, IV, 357.
(2) Zbidem, X, p. 386. C'est la complexité croissante du travail social qui a amené sa décomposition en un nombre de plus en plus grand de tâches fragmentaires et spécialisées. Dans la cité de Rousseau. où les rouages du mouvement seront très simples (activité économique rudimentaire, Etat limité à l'étendue d’une bourgade rurale), rien ne doit êlre plus facile que l'alternance des fonctions publiques
entre les magistrats municipaux.
fonctions militaires expose du reste à un danger spécial, le plus grand de tous. Elle met en péril la liberté intérieure, elle ouvre la porte à la violence, à la tyrannie (1). La puissance exécutive, nous le savons, est, par sa nature, continuellement occupée à former des entreprises contre la la puissance législative ou le souverain. Elle est toujours en marche vers le pouvoir arbitraire, c'est-à-dire vers le despotisme. Le législateur ne doit rien négliger pour empêcher ou pour retarder
(1) C'est une des objections que l’on pourrait faire à la République de Platon, où la séparation des fonctions civiles et des fonctions militaires est posée comme un principe constitutif de l’ordre social. Platon insiste dans cet ouvrage (L. IT, 369, C. D. E.) sur les avantages Gé la division du travail, et le mythe des trois races (à rapprocher de la théorie d'Aristote sur l'esclavage) intervient encore pour donner plus d'autorité au régime des castes spécialisées dans des fonctions distinctes et hiérarchisées. In vue de mettre les guerriers à l'abri de la cupidité, et pour les rendre plus aptes à la tâche qui leur est échue, Platon veut qu'ils ne possèdent rien en propre et soient soumis au genre de vie le plus dur. Mais ne seront-ils pas tentés, par le fait même, de s’approprier, pour en jouir, les biens de la classe productrice, celle des laboureurs, arlisans et marchands? A moins, ce que Platon ne dit pas, que la propriété privée de ces derniers ne soit étroitement limitée, comme elle l’est dans les Zois, au moyen d’une réglementation des plus strictes. El enfin Platon lui-même ne croit réalisable son utopie de la République, qu’à la condition d’admettre l'existence d'hommes très rap-
prochés de la perfection.
le plus possible ces empiétements. Dans cette vue, Mably a déjà retiré aux magistrats la disposition des finances publiques. Mais cela ne suffit pas. «S'il est nécessaire de refuser aux magistrats des richesses avec lesquelles ils achèteraient la puissance législative, il faut se garder avec le même soin de leur abandonner des forces avec lesquelles ils la subjugueraient. L'Histoire n'est pleine que d'hommes riches à qui on a vendu le privilège de violer toutes les lois, ou de soldats heureux qui l'ont usurpé. Rappelez-vous l'alliance étroite que l’avarice et l'ambition ont contractée. Si le magistrat est riche, il aura bientôt des forces; s'il a des forces, 1l vous contraindra bientôt à l'enrichir. Concluez de là que la principale attention du législateur, en donnant des défenseurs à la République contre ses ennemis étrangers, doit être de n'y pas faire naître des ennemis domestiques (1) ». Pour cela, quel moyen employer? un seul : remettre le dépôt de la force armée dans les mains des citoyens. « Tout Etat où le citoyen ne veut pas prendre la peine d’être soldat, doit enfin être gouverné par des soldats, ou par ceux qui ont l'art de se rendre les maîtres des armées. —
1) Législation, Part. IT, 1, 3, p. 70. Machiavel (Le Prince, ch. XII) attribue en grande partie la perte de la liberté par
l'Italie à l'emploi fait par les princes de troupes mercenaires.
Je suis intimement persuadé que, malgré les établissements les plus sages pour affermir l'empire des lois et s'opposer à la naissance du pouvoir arbitraire, un peuple finira toujours par être esclave, si chaque citoyen ne se croit pas destiné à être soldat. On sait quel a été le sort de toutes ces nations lâches, paresscuses où inconsidérées qui, pour se débarrasser des fatigues ou des périls de la guerre, ont confié à des mercenaires le soin de les défendre. Ces soldats ont abusé de leurs armes et de leur force ; ils n'ont reconnu que la puissance exécutrice à qui il en à fallu abandonner la direction, et ils sont devenus des oppresseurs, où plutôt les instruments de l’oppression (1) ». Il est vrai que les physiocrates, partisans du despotisme légal, nous narrent (2) que la milice chinoise, malgré les tentatives des empereurs ses chefs, n’a jamais abusé de ses forces. Mais « tout est inconcevable dans l'histoire de Chine », où se coudoient le romanesque et le merveilleux. « Par quel intérêt, par quel arrangement secret les troupes, que l’empereur paie et commande, lui sont-elles moins attachées qu'à FEtat? D'où naît cet esprit patriotique et républicain dans le des-
(1) Remarques sur les entretiens de Phocion, p.118. — Gouvernement de Pologne, Part. Il, xt, p. 66.
(2) Le Despotisme de la Chine. de Quesnay, fut publié dans les Ephémérides du citoyen, t. II, IV, V et VIde l’année 1767.
potisme?... Si l'empereur de Chine est abandonné de ses soldats, quand il les veut employer à servir son injustice, il devrait au moius se douter de cette disposition des esprits : pourquoi les Chinois, qu'on dit si habiles et si sages, ontils des empereurs si imbéciles? Je ne concçois point pourquoi un prince néglige de séduire ses troupes, et, s'il le tente, pourquoi il n'y réussit pas (1). » L'histoire romaine nous offre à cet égard des enseignements plus certains, et l’on peut apprendre, en la méditant, quelles sont les meilleures règles à suivre et le danger qu'on court à les violer. € Tant qu'il fallut commencer par être soldat pour devenir magistrat, et qu'on n'admit dans les légions que les citoyens qui avaient au moins quatre cents dragmes de bien, il régna une harmonie parfaite entre les fonctions civiles et les fonctions militaires, et la République n'eut rien à craindre de ses généraux ni des armées. Mais dès que le luxe eut, en quelque sorte, avili la profession des armes, que les fatigues de la guerre parurent insupportables, et qu'on voulut être voluptueux où puissant à Rome, sans avoir passé par les différents grades de la milice, il fallut remplir les légions de cette populace indigente qu’on n'y avait pas autrefois admise. Ces nouveaux soldats n’eurent plus le même intérêt
(1) Doutes proposés, lettre IV, p. 108.
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que les anciens, et la révolution fut prompte .
À peine Marius, en portant la guerre contre Jugurtha, eût-11 donné l'exemple d’enrôler de ces eiltoyens qui ressemblent à nos mercenaires, que la République dut sentir qu'elle n'avait plus la même autorité sur ses généraux. Des soldats qui, en quelque sorte, n'étaient plus citoyens, furent moins attachés au Sénat et à la nation qu’au proconsul qui les commandait. De là les guerres civiles, la ruine de la liberté et l'établissement de la tyrannie. De ces événements nécessaires et tous liés les uns aux autres, ne faut-il pas conclure que la défense de la Patrie ne doit être confiée qu'aux citoyens les plus intéressés à sa conservation? Si la milice, en qui repose la République, n'est pas plus considérée que toute autre elasse de citoyens, elle aura de la jalousie, elle aura de la haine, et quelque ambitieux profitera de ces passions pour s'emparer de l'autorité publique. Que les lois ne séparent jamais les fonctions militaires des fonctions civiles; si les premières sont subordonnées aux autres, l'Etat n'aura que les plus mauvaises troupes du monde; siles secondes, au contraire, sont subordonnées aux premières, les lois civiles seront sans force, et la fortune des citoyens ne sera jamais assurée (1) ».
(1) Législation, Part. II, 111, 3, p. 79, et suiv. - Observa: lions sur les Romains, p. 227 et suiv. — Mably cite aussi
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Dans Rousseau, les mêmes idées s'appuient sur les mêmes exemples (1). Le citoyen de Genève avait grandi au milieu de Peffroi répandu dans sa ville natale par les troupes mercenaires et étrangères à la discrétion du petit conseil. Il avait dû garder un vif souvenirde l'exécution de Le Maître protégée par six compagnies de la garnison zurichoise, de la journée du 26 mai 1707 (2) qu'il a
l'exemple de Cromwell, et, dans son ouvrage De l’étude de l’histoire, ch. V, reproche aux Anglais de laisser au roi «une milice toujours subsistante dont il dispose. » La nation anglaise n’a cependant jamais regardé qu'avec beaucoup de défiance les prérogatives militaires de la royauté. Dès le XII° siècle, les soldats étrangers étaient chassés d’Angleterre. Au XIVe, les réclamations des Parlements contre les levées se multiplient. La lutte entre Charles Ie et le Parlement a pour cause immédiate les prétentions du roi aucommandement de la milice, et, après la tyrannie militaire du XVIIe siècle, on voit les Communes demander à maintes reprises (1667, 1673, 1680) le licenciement des troupes. Enfin, le Bill of Rights de 1688 porte que le maintien d’une armée permanente en temps de paix, sans le consentement des Chambres, est un acte illégal. Depuis lors, un vote spécial du Parlement (act of muting), toujours nécessaire bien que le statut général de 1881 ait établi un règlement permanent pour l’armée, autorise année par année l'entretien des troupes.
(1) Gouvernement de Pologne, ch. XII, p. 398-400. — Æconomie politique, p. 40.
(2) Jean-Jacques Rousseau, étant né seulement le 28 juin 1712, n’a pu être témoin oculaire de ces événements. Mais son père féru comme il l'était de civisme, dut les lui com-
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rappelée ‘dans les Lettres écrites de la montagne (1), et des efforts faits jar le Sénat pour asseoir son autorité despotique sur une force armée irrésistible {2;. Qu'on ajoute à cela l'in-
menter de bonne heure à grand renfort de déclamations et de gestes.
(1) Le Tableau historique et politique des Révolutions «de Genève dans le dix-huitième siècle décrit ainsi les incidents de cette journée: « Le Sénat, fier du succès qu'il venait de remporter et irrité de la résistance de ces ciloyens (ceux qui se trouvaientassembléesà Saint-Pierre) voulut les contraindre à se retirer, el leur en envoya imprudemment l’ordre par trois compaguies de la garnison. La marche de ces mercenaires armés répandit bientôt dans la ville une alarme universelle et l’on s’écria, dans tous les quartiers: aux armes, on égorgenos concitoyens dans le Temple. Aussitôt. les femmes éplorées y accourent porter à leurs époux des armes pour se défendre, sil en est temps encore... » (p. 48 j Bref, l'affaire n’eut pas de suiles graves, mais l'impression gardée par les Génevois des événements de 1707 fut si forte qu’en 1734, le 3 juillet, un faux bruit del’arrivée des troupes suisses s'étant répandu dans la ville, à l'instant toute la bourgeoisie fut en armes, décidée à ne laisser entrer à aucun prix les troupes étrangères. Voir aussi, p. 85-86 du Tableau, l’effroi qui saisit Genève à la seule nouvelle des préparatifs militaires ordonnés parle syndic Trembley. L'édit de médiation de 1738 régla l'emploi de la garnison et donna d'autre part des sûretés au gouvernement, en empêchant la bourgeoisie de recourir aux armes sans l'ordre des magistrats.
(2) Lettres écrites dela montagne, Partie IT, lettre VII, note 1 de la page 403. « L'objet des impôts établis en 1716 était la dépense des nouvelles fortifications. Le plan de ces nouvelles forlifications était immense, etil a été exécuté en
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fluence des tirades débitées par les moralistes anciens, les grands mots de vertu et de liberté républicaines opposés à ceux de force et de crainte, principes des gouvernements despotiques, et l’on comprendra que Rousseau ait rejeté avec horreur tout système de troupes régulières et permanentes. «Rien d'injuste ne doit surprendre de la part de quiconque a la force en main, » a-t-1l écrit (1). Une armée prétorienne ne peut être employée qu’à deux fins : attaquer les voisins où asservir les citoyens. « Il faut nécessairement que des hommes toujours armés soient par état les ennemis de tous les autres, et les premières troupes réglées sont en quelque sorte les premières rides qui annoncent la prochaine décrépitude du gouvernemeut (2) ». Mais qu'au contraire chaque citoyen
partie. De si vastes fortifications rendaient nécessaire une grosse garnison, et celte grosse garnison avait pour but de tenir les citoyens et bourgeois sous le joug. On parvenait, par cette voie, à former, à leurs dépens, les fers qu'on leur préparait. » — Rousseau parle aussi de ce grand plande fortifications versla fin du livre V des Confessions à propos du mémoire de Michali Ducret, qu'il livra à l’avocat Cocelli.
(1) Correspondance. Lettre CDIX, 26 mai 1763. A M. Marc Chapuis. — Mably ditégalement dans le même sens (Obser-vations sur les Romains, p.175): « Croyons-en Marc Aurèle, dont les vertus ont honoré le trône et l'humanité : il regardait comme un prodige de pouvoir tout, et de ne vouloir que le bien. »
(2) Manuscrit de Neuchâtel. (n° 7840 du Catalogue).
devienne soldat, que toute la nation soit militaire, et voilà la puissance exécutive dans l'impossibilité d'asservir l'Etat de vive force, parce qu'iln'est pas concevable qu'une nation puisse être employée à s’opprimer elle-même.
À un autre point de vue, lorsque le magistrat chargé de l'exécution des lois ne disposera plus de la force armée, il sera bien obligé de mettre en pratique les vrais principes de gouvernement. Actuellement «les rois ne sont obéis qu’à force de troupes, etle respect des sujets n’est que dans la crainte du châtiment (1). » Mais la rigueur de ces chàätiments « n’est qu'une vaine ressource imaginée par de petits esprits pour substituer la terreur à ce respect qu'ils ne peuvent obtenir... Quand on a la force en main, 1ln°y a point d’art à faire trembler tout le monde, et il n'y en a pas même beaucoup à gagner les cœurs ; car l'expérience a depuis longtemps appris au peuple à tenir grand compte à ses chefs de tout le mal qu'ils ne lui font pas, et à les adorer quand il n'en est pas haï. Un imbé-
(1) Emile, p. 367. — V. par exemple la lettre de Colbert à l'intendantde Limoges, du 15novembre 1674. (Lettreset instructions, t. II, p. 36. « Vous devez être assuré, el le rendre même public, que le roi tient toujours à vingtlieues de Paris, une armée de vingt mille hommes pour marcher dans toutes les provinces où il paraîtrait des soulévements, pour punir avec éclat et donner un exemple à tous les peuples de l’'obéissance qu'ils doivent à Sa Majesté. »
cile obéi peut, comme un autre, punir les forfaits, le véritable homme d'Etat sait les prévenir : c’est sur les volontés encore plus que sur les actions qu'il étend son respectable empire. S'il pouvait obtenir que tout le monde fit bien, il n'aurait luimême plus rien à faire, et le chef-d'œuvre de ses travaux serait de pouvoir rester oisif (1).» Que les magistrats s'appliquent done à faire aimer les lois et non pas à les faire craindre. « Il n'y aura jamais de bonne et Solide constitution que celle où la loi règnera sur les cœurs des citoyens : tant que la force législative n'ira pas jusque-là, les lois seront éludées... Mais quand les citoyens aiment leur devoir, et que les dépositaires de l'autorité publique s'appliquent sincèrement à nourrir cet amour par leur exemple et par leurs soins, toutes les difficultés s’évanouissent ; l'administration | prend une facilité qui la dispense de cet art ténébreux dont la noirceur fait tout le mystère. Ces esprits vastes, si dangereux et si admirés, tous ces grands ministres dont la gloire se confond avec les malheurs du peuple, ne sont plus regrettés: les mœurs suppléent au génie des chefs; et plus la vertu règne, moins les talents sont néces-
saires (2). »
(1) Economie politique, p.185.
‘2 Gouvernement de Pologne 1, p.347. — Economie politique, p. 25.
Mably-dans ses Observations sur le gouvernement et les lois des Etats-Unis d'Amérique (1), expose des idées analogues en faisant l'éloge des cantons suisses. « Plus j'extmine leur confédéraüon, dit-il, plus je suis persuadé qu'ils doivent principalement la perpétuité de leurs mœurs et de leur égalité, a l'heureuse institution de n'avoir aucune ville fortifiée, aucune forteresse où il faille tenir des garnisons, c'est-à-dire des soldats mercenaires qui ne sont que soldats, et qui jamais ne sont plus aises que lorsqu'ils peuvent intimider de paisibles citoyens et leur faire sentir leur prétendue supériorité. IL arrive de là que les magisrats n'avant point sous la main des troupes dont ils disposent, s'accoutument malgré eux à des voies de conciliation et de justice. Ils sont plus mesurés dans leurs entreprises, parce que leur imagination qui ne se repait pas de projets hardis résiste facilement à de fausses espérances. Avec des forteresses et des garnisons mercenaires, les magistrats se seraient senti une force qui Îles aurait rendus plus confiants et par conséquent moins prudents et plus injustes. Sous prétexte de défendre l'entrée du pays, on aurait multiplié les forteresses, et en même temps les magistrats plus avides et plus ambitieux n'auraient pas manqué de
(1) Leltre 3, p. 135-144.
faire oublier aux citoyens leur esprit militaire, en feignant de favoriser leur goût pour le repos et les travaux de l’agriculture (1). Que seraient devenus ces pelits cantons où, sous la protection des bonnes mœurs, règne encore la Démocratie la plus franche et la plus entière? Il y a longtemps que les cantons où la Démocratie est tempérée aujourd'hui par les lois et les coutumes d'une sage aristocratie, obéiraient à des aristocrates, c'est-à-dire à des tyrans ». Ayez donc des forteresses, des garnisons, s'il le faut, dit Mably aux Américains, mais « que ces places de sûreté ne soient nullement à la disposition des magistrats du pays où elles seront construites... Je désirerais que toutes ces forces fussent confiées à la direction et aux ordres du Congrès continental. Lui seul, par la forme de votre confédération, étant revêtu du pouvoir de traiter avec les étransers, doit aussi avoir le pouvoir de commander
(1) Rousseau, Gouvernement de Pologne, p. 400. « J'ai vu le temps qu’à Genève les bourgeois manœuvraient beaucoup mieux que des troupes réglées; mais les magistrats, trouvant que cela jetait dans la bourgeoisie un esprit militaire qui n'allait pas à leurs vues, ont pris peine à étouffer cette émulation, et n’ont que trop bien réussi. » — Platon (Lois, vin, 832, c) accuse déjà les magistrats de détourner le peuple des exercices gymnastiques; cette défiance des gouvernements el l'amour immodéré des richesses sont les deux causes auxquelles il faut attribuer la ruine des vertus militaires.
les troupes destinées à agir hostilement contre eux. Ces garnisons à qui il faut défendre de s’immiscer dans les affaires civiles et qui ne recevraient des ordres que du Congrès, ne deviendraient jamais une arme entre les mains des magistrats; ainsi la puissance civile n'ayant que des moyens de douceur et de conciliation pour calmer les esprits quelquefois agités, serait obligée de se faire une politique conforme à sa situation. Les citoyens de leur côté n'ayant rien à craindre, s’accoutumeraient enfin à obéir aux lois, non par crainte, mais par respect et par affection. De là naîtrait une sécurité géntrale. Les riches n’abuseraient peut-être pas de leurs richesses, ou du moins en abuseraient plus tard, etavec moins d'orgueil. Le peuple armé comme en Suisse et qui serait véritablement la force de l'Etat se ferait respecter jusque dans sa soumission et sa pauvreté. » [Il n'est du reste pas à craindre que le Congrès se serve de sa force pour attenter à la liberté des Etats, et le voulûtl, à quoi lui serviraient ses forteresses et leurs garnisons contre les milices des treize républiques réunies ?
De la même facon, le roi de France ne doit être en temps de paix que l'inspecteur et le censeur des milices. Les fortifications des places et leurs munitions appartiendront aux Etats-Géné-
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raux, qui paieront aussi la solde des troupes. Les officiers seront choisis au scrutin. Laisser au prince la nomination aux emplois, c'estlui donner le moyen de se faire des créatures, qui se laisseraient peut-être corrompre par l'espérance de la faveur, el qui auraient trop de reconnaissance pour les grâces qu'elles auraient reçues. Huit maréchaux de France seront placés au sommet de la hiérarchie. « Vraiment officiers de la nation, ils prêteront serment aux Etats qui, à chaque assemblée ordinaire, en choisiront deux pour assister avec quatre lieutenants-généraux au Conseil de guerre du Roi, et deux autres, aidés de quelques officiers généraux, pour faire l'inspecton des troupes, entretenir la vigueur de la diseipline, visiter les frontières, et commander, pour le Roi, les armées en cas de guerre, ou en chefs, si la santé, l'âge ou l'incapacité ne lui permettaient pas de servir l'Etat en personne... Ces maréchaux, parvenus par la voie honorable du serutin à leur dignité, ne peuvent étre suspects à la Nation, qui les nommera pour assister pendant deux ans au conseil de guerre du Prince, ou pour commander des armées (1).
(1) Actuellement eu temps de paix le commandant d'un corps d'armée français ne peut conserver son commandement que pendant trois ans, à moins qu'a l'expiration de
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Quel intérêt auraient-ils de se rendre au Roi? Ils seront attachés à leurs devoirs par l'espérance de mériter l'estime et la faveur du public, et d'être encore honorés de sa confiance. Croyez-moi, vous verrez renaître les consuls romains, que l'espérance de voir porter une seconde fois les faisceaux devant eux rendait si sages et si grands » (1). Toutes ces précautions sont prises contre l'ambition du prince. Elles ne nuisent en aucune façon à la rigidité de la discipline, et ne compromettent pas la victoire. Le conseil de guerre vaut bien un secrétaire d'Etat d'aujourd'hui « qui n’a souvent été qu'un mauväis intendant de province. » — Quant au droit de déclarer la guerre (2),1l ne peut appartenir qu'à la nation. « C’est une prérogative trop importante au
celte période, il ne soit maintenu dans ses fonctions par un décret rendu en conseil des ministres.
(1) Des droits et des devoirs du citoyen, p. 3285.
(2) Rousseau ne dit pas à qui appartient le droit de déclarer la guerre. Mais cet acte intéressant le corps général de la nation, il est évident qu’il ressort à la puissance législative D'autre part, Rousseau ne voit aucun inconvénient à confier au roi de Pologne le commandement de la milice, si la milice est entièrement composée de citoyens (Pologne, xI1, 400). Mably, même dans ce cas, prend plus de précautions contre le roi. Le roi de Pologne ne prendra le commandement de l’armée que quand la dièle ou le Sénat l'en chargera ; eton lui donnera ün général qui commandera sous ses ordres, ou bien on le fera accompagner par deux
bonheur de l'Etat pour l’abandonner à un magistrat. Ilen abuserait certainement s'il avait de l'ambition, ou qu'il se sentit des talents pour les armes: et il en laisserait abuser 51 c'était un homme faible : combien n'a-t-on pas vu de Princes poltrons et sots faire la guerre sans l'aimer, sans y être forcés par leurs ennemis, mais seulement pour plaire à leur maîtresse ou à leurs ministres? Ce ne doit être que dans le cas d’une invasion subite, ou si le Royaume est menacé de la part de quelqu'un de ses voisins, que le Roi, en conséquence d’un Conseil tenu avec ses conseillers en négociation etun nombre déterminé d'officiers généraux, pourra faire marcher ses troupes, repousser l'ennemi ou se disposer à l'arrêter. Alors même il sera obligé de convoquer l’Assemblée extraordinaire des Etats (1) ».
Enfin, après chaque guerre, il y aura une «année de réforme. » La guerre, nous le savons, fausse les ressorts du gouvernement. « Si la guerre est heureuse, elle corrompt ; si elle est malheureuse, elle avilit. Je désirerais done qu'une loi solennelle ordonnât d'examiner sérieusement, après chaque guerre, si la nécessité des circonsmembres du conseil de guerre et du conseil des affaires
étrangères qui rendront compte à leurs collègues des opérations militaires et politiques (Pologne, Il, x1x, 184).
(1) Droits et devoirs, p 326-333. — Pologne, II, p. 79.
tances, les ‘ressources extraordinaires auxquelles on aura peut-être été obligé de recourir, la prospérité, en un mot, ou le malheur n’ont point alléré les principes du gouvernement et de la liberté. La première diète (ou assemblée des Etats) qui suecèdera à la paix doit être occupée de ce soin. Elle doit nommer alors des magistrats extraordinaires et les revêtir d'un pouvoir extraordinaire et nécessaire pour raffermir les lois ébranlées et corriger les abus qui annonceraient une décadence {1). »
Telles sont les lignes générales de lorganisaion militaire préconisée par Mably et Jean-Jacques Rousseau. Rome dans l'antiquité, la Suisse dans les temps modernes leur ont servi de modèles. Ce qu'ils proposent, en somme. ce n'est pas autre chose que l'adoption du système traditionnel des cantons helvéliques. « En Suisse, dit Rousseau. tout particulier qui se marie est obligé d’être fourni d'un uniforme, qui devient son habit de fête, d’un fusil de calibre, et de tout léquipage d'un fantassin ; et il est inscrit dans la compagnie de son quartier. Durant lPété, les dimanches etles jours de fêtes, on exerce ces milices selon l'ordre de leurs rôles, d'abord par petites
escouades, ensuile par compagnies, puis par r'égi-
(1) Gouvernement de Pologne, Partie IT, x11, p 80, s, — Des droits et des decoirs du citoyen, lellre vin, p. 357,
ments, jusqu'à ce que, leur tour étant venu, ils se “assemblent en campagne, et forment successivement de petits camps, dans lesquels on les exerce à toutes les manœuvres qui conviennent à l'infanterie. Tant qu'ils ne sortent jas du licu de leur demeure, peu ou point détournés de leurs travaux, ils n'ont aucune paye, mais sitôt qu'ils marchent en campagne, ils ont le pain de munition et sont à la solde de l'Etat; etil n'est permis à personne d'envoyer un autre homme à sa place, afin que chacun soit exercé lui-même et que tous fassent le service (1). » Voilà le fonctionnement de la machine militaire, telle que la veulent Rousseau et Mably : rien de plus simple, on le voit, rien de moins coûteux pour l'Etat, et cependant par ce moyen on arrive à avoir une armée toujours prête au besoin et suffisamment entraînée. Du reste Rousseau ne semble pas la desüner aux grandes opérations stratégiques, car le conseil qu'il donne à la cavalerie polonnaise de se créer une tactique nationale appropriée en même temps au génie de la nation et à la nature du sol nous fait penser qu'il tenait en assez médiocre estime l'art savant et compliqué inventé à cette époque par Frédéric IT (2). Autant que possible (1) Gouvernement de Pologne, ch. XII, p. 299.
(2) Lieutenant-colonel Rousset, op. cit. — Cet ouvrage, extlrémement intéressant pour l'étude des procédés de la guerre
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la milice ne livrera point de batailles rangées ; elle n'aura pas à attaquer où à défendre de places fortes (les places fortes sont inutiles toujours,
dans leur rapport avec l’état social et politique des nations, montre que Frédéric souffrit d'une double entrave, résultat de la composition de son armée. Dans le domaine stratégique d’abord, impossibilité de vivre sur le pays au moyen des réquisitions La réquisition donnail en effet aux éléments étrangers dont les armées du xvin siècle étaient en partie composées de trop grandes facilités pour s'enfuir IL fallait donc assurer la subsistance par des magasins dont on ne pouvait jamais beaucoup s'éloigner. D'où, absence derapidilé dans les mouvements. En second licu, sur le champ de bataille, nécessité d'adopter l’ordre linéaire, la formation par masses compactes, où le soldat se trouve encadré, jamais abandonné à lui-même, constamment sous l'œil de ses chefs. Ce dispositif linéaire ou parallèle, renouvelé de l’ordre de bataille de la légion romaine (il apparaît à l'époque de la Renaissance), s'opposait à toute manœuvre sur le terrain ne permettait que l'attaque direcle et le combat sur place. Le type le plus connu en demeure le fameux rectangle de Rocroy se couronnant de feux sur un signe de la canne de Fontaine.« Les armées, dit Lloyd, étaient semblables à une garniture de cheminée en porcelaine, qu’on ne remue pas de peur de la casser. » (Introduction à l’histoire d'Allemagne, 1756). Frédéric ne se montra original que dans la mesure où il parvint à échapper à ces servitudes. « Quelles opérations merveilleuses eüt peut-être exécutées le roi, écrit le lieutenant-colonel Rousset (p. 36), S'il avait eu à sa disposition ce que peut seul fournir une armée nationale, ces troupes fidèles, dévouées et vibrantes, à la fois résolues et désintéressés, ces masses agissantes où peut s’excercer l'initiative, où l'absolulisme de commandement
dangereuses souvent). Peu ou point d'artillerie. Mais une guerre d'embuscades et de guérillas, l'ennemi harcelé sans cesse, jamais en repos, Ja-
se tempère de lui-même par une répartition logique des responsabilités, où une articulation féconde vient se substituer sans frottements à la méthodique et inflexible ordonnance dont les légions résignées de mercenaires ne peuvent s'affranchir sans péril! » Cet instrument, la Révolution française le créée. Avec elle apparaît quelque chose de nouveau, le soldat, en tant que personne morale, douée de vo” lonté, d'intelligence, de dévouement, consciente de son individualité, mue par le souffle ardent de l’enthousiasme patriotique, Valmy et Jemmapessont les théories de Rousseau vérifiées par l'expérience de l'histoire. C'est bien alors, comme il le disait, le soldat qui triomphe par son ardeur et sa furie, malgré le décousu des opérations, l’inexpérience des troupeset l'insuffisance du commandement (sauf Carnot). La valeur personnelle du soldat entre comme un facteur de premier ordre dans le grand art napoléonien. Cette surprenante mobilité, ces opérations foudroyantes qui en sontle trait le plus saillant, supposent dans ceux qui les exécutent une vigueur et un entrain admirables. Plus de magasins. plus de-convois immenses, plus de ce luxe et de ce bien-être inouïs que connaissaient les armées du dix-huitième siècle. L'armée vil sur le pays, cantonne ou bivouaque, se fractionne pour marcher et subsister (stationnement en profondeur), se rassemble pour combattre: les masses énormes jouent, s’articulent, organismes d'une merveilleuse souplesse. Du haut en bas de la hiérarchie, tout s'empresse pour le but commun ; les officiers marchent à pied, sac au dos, comme les soldats. Sans cesse, on fait appe: à l'homme, à son initiative, à son amour de la gloire. Sur le champ de bataille apparaissent le combat de tirailleurs, l'ulilisation des abris, des couverts, des points d'appui. Napoléon ne
mais en sûreté, à tout instant surpris, inquiété sur ses derrières, coupé dans ses lignes de retraites; une tactique à la manière des anciens Parthes (1) qui n'exige pas de manœuvres de
manque pas une occasion de surexciter les forces morales du soldat. Inutile de rappeler ses ordres du jour. « Dites leur que s'ils veulent se battre, écrivait-il à Soult, le 12 octobre 1805, il faut qu’il soient à Memmingen demain avant neuf heures du matin, sans quoi ils ne seront pas à la bataille. » C'est par ces simples et fières paroles qu’il demandait aux soldats du 4° corps, alors à Augsbourg, de marcher douze heures de nuit pour aller au feu | Comme il les connaissait bien ? Comme il savait exploiter leur invincible amour de la patrie et de da gloire, leur dévouement inaltérable à sa personne, leur indomptable mépris de la mort! Quarante ans auparavant, Frédéric, donnant ses instructions aux généraux qui commandaient sous lui des mercenaires, était obligé de leur recommander « d'éviter les combats près des lieux habités, dans les villages et les bois où il est difficile d'empêcher les soldats de se glisser, dans les maisons, dans les granges et dans les fourrés. » (Lieutenant colonel Rousset, p.88 ) Deux exemples achèveront de montrer comment les conceptions les plus hautes du génie militaire sont en relation étroite avec la valeur du soldat qui les exécute. À Austerlitz, Napoléon demande à Davout de retenir l’aile gauche des alliés, qui reprenant le mouvement de Frédéric II à Leuthen, va chercher à déborder sa propre aile droite. « Les soldats de Davout sont huit mille, et Napoléon leur ordonne de tenir têle à près de soixante mille hommes. Mais Napoléon les connaît, comme il connaît celui qui les mène. Il sait que les villages du Gold-Bach serviront
{ Voir sur la tactique des Parthes. Montesquieu, Const dérations sur les causes de la grandeur des Romains, ch. XV,
masses, mais seulement beaucoup de vitesse, d'habileté, de vigueur physique, bref de qualités individuelles dans le soldat, qualités.qu'il est facile
de points d'appui à leur résistance, non de refuge à leur faiblesse. Il attire douce, par une puissance en quelque sorte magnétique, le gros des forces ennemies sur leurs posilions et il leur demande de faire tête, même en reculant, assez longtemps pour que le centre allié, dégarni par l'obiigation de soutenir contre eux des efforts prolongés, perde peu à peu sa consistance. Lui se charge alors d'intervenir et de tout renverser sous le choc des bataillons qu'il s'est réservés. » (p. 148s.) De même, c’est Bonaparte qui découvre le principe de l'avant-garde stratégique destinée à précéder l'armée dans la direction dangereuse, à reconnaître l'ennemi et à le contenir pendant que le corps principal exécutera son déploiement.Mais,remarque l’auteur que nouscitons, «il faut bien se rendre compte, encore une fois, que de semblables avant-gardes ne peuvent remplir intégralement leur rôle que si elles se composent de soldats énergiques et résolus, d'hommes à la fois courageux, dévoués et tenaces, de qui on soit en droit d'attendre une puissance de résistance acharnée et une opiniâtreté raisonnée. Il leur faut plus que la bravonre automatique des grenadiers mercenaires de Frédéric; il leur faut l'enthousiasme et la foi en l’idée souverainement dominatrice de la patrie. A Monte-Legino, par exemple, un détachement envoyé en reconnaissance se heurle contre l'avant-garde d’'Argenteau; il recule si adroitement qu’il attire contre la redoute toutle corps ennemi. Trois assauts livrés à l'héroïque 32° sont repoussés avec de grosses pertes La redoute est conservée, la force de l’ennemi dénombrée, et Bonaparte sait ce qu'il voulait savoir. Cette défense célèbre, il se serait certainement trouvé dans les anciennes armées beaucoup de régiments capables de la soutenir ; ceux de l’armée d'Italie l’étaient tous. » p. 69-70).
d'acquérir au moyen des exercices que nous avons vu recommander par Rousseau. Cette tactique purement défensive convient parfaitement à un pays accidenté, comme le sont en général les pays pauvres pour lesquels Rousseau et Mably ont une prédilection spéc'ale, et nous savons par les enseignements de l'histoire qu'elle a été parfois employée avec succès contre de grandes armées régulières.
Examinons maintenant quel a été le sort réservé aux idées de Rousseau et de Mably. Ils ont triomphé sur la question du service militaire obligatoire. Les cahiers des Etats-Généraux, tout en réclamant la suppression de la milice, ne méconnaissaient pas que la défense du pays constitue le premier devoir du citoyen. « Les Français doivent marcher gaiement et volontairement au service de la patrie, et non y être traînés de force. » (Communauté de Cabrières d’'Aigues, sénéchaussée d'Aix). « Les Français courront toujours en foule à la défense de leur Patrie, sans qu'il soit besoin de les y contraindre » (Paroisse de Lieusaint, baillage de Valogne). C'est bien là le service offert spontanément et avec enthousiasme que rêvaient Rousseau et Mably, bien qu'ils crûssent nécessaire de préparer la levée en masse par une sérieuse éducation militaire. Adoptant ces idées, l'Assemblée constituante supprima la milice, pro-
clama que le service militaire est un devoir civique général (décret du 14 mars 1791), et, tout en maintenant le principe de l'enrôlement volontaire, vota la levée d’une réserve de cent mille auxiliaires inactive en temps de paix, et destinée à se fondre en temps de guerre dans l’armée de ligne. Tous les citoyens de dix-huit à cinquante ans faisaient partie de la garde nationale. Bientôt il s'agit de résister à l'Europe coalisée : la Convenlion appelle aux armes tout le pays. En l'an VI, une loi du 19 fructidor, établissant la conscription, met à la disposition de l'Etat les jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans. Cette organisation subsiste, sauf des modifications de détail, jusqu'à la fin du premier Empire. Ensuite vient une période de réaction : elle se caractérise par la prédominance de l’enrôlement volontaire, l'usage du remplacement {loi du 21 mars 1832) ou de l'exonératon (loi du 26 avril 1855). Mais les lois du 1° février 1868, du 27 juillet 1872, du 15 juillet 1889 interviennent pour consacrer de nouveau, et d'une façon de plus en plus stricte, le principe du service militaire obligatoire et personnel. Cependant ces lois, inspirées surtout par la nécessité de grossir les forces militaires et de faire nombre, n'ont nullement eu pour but de porter atteinte au principe des armées permanentes et des troupes réglées. C'est dans ces
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troupes que les citoyens sont versés pour accomplir en temps de paix une période de service effectif qui, bien que réduite à diverses reprises, demeure encore suffisamment longue. À côté des réserves et de l'armée de seconde ligne (garde nationale mobile, armée territoriale, landwehr allemande) convoquées seulement en temps de guerre, il y a une armée active plus importante que Jamais et toujours sur pied, dont les autres ne constituent qu'un renfort et un soutien. On sait assez quels événements politiques ont amené l'établissement du régime de « paix armée ». La rapidité avec laquelle se transmettent les ordres ou s’exécutent les transports exposant aux éventualités d’une attaque soudaine, la nécessité d'y parer par une mobilisation rapide de forces énormes, le caractère des guerres modernes qui tendent de plus en plus à devenir des crises passagères et suraiguës, enfin les difficultés de l’instruction militaire elle-même plus grandes qu’autrefois, par suite des progrès de l'armement, des complications de la tactique, du développement des habitudes et des métiers sédentaires dans la masse de la populat'on (1), sont autant d’arguments qui plaident en faveur du maintien à l’état
(1) La population urbaine de la France qui en 1846 représentait 24,42°/, de la population totale, en représente aujour-
permanent d'un noyau très puissant de troupes organisées. Le débat est du reste toujours ouvert entre les partisans des soldats de carrière (engagements et rengagements) et ceux qui, fidèles à la tradition démocratique et républicaine (1), font ressortir les avantages du système des milices proprement dites. Nous n'avons pas à prendre parti entre les uns et les autres. Il suffira de remarquer, d’abord que le seul Etat de l'Europe ne possédant pas d'armée permanente, la Suisse, se trouve, par la neutralité dont il est couvert (acte de Paris du 20 novembre 1815) dans l'impossibilté d'entreprendre une guerre offensive, et, si l'on s’en tient aux apparences, plus protégé qu'un autre contre une brusque attaque de l'étranger; en second lieu, que les récents épisodes de la guerre Sud-Africaine ont mis en lumière Îles
d'hui 37 ‘/,. Et il est certain que pour les paysans eux mêmes le travail est devenu moins dur (machines agricoles, facililés de communication).
(1) V. Georges Goyau, Patriotisme et Humanilarisme, Essai d'Histoire cortemporaine, Reoue des Deux Mondes, 15 juillet 1900. — Est-ce à Rousseau et à Mably que Vacheret et J. Simon ont emprunté ces phrases caractéristiques : « Le métier des armes est incompatible avec une société démocratique. — Un pays qui a des citoyens est invincible — Une armée de citoyens invincible chez elle et hors d'état de porter la guerre au dehors » ? On le dirait.
Le lacunes. d'une organisation militaire singulièrement voisine de celle proposée jadis par Rousseau et Mably : tout l'héroïsme des Boers et leurs sérieuses qualités militaires n'auraient pas empêché une armée régulière, nombreuse, mais de second ordre, composée au reste de ces mercenaires qu'ont tant vilipendés Mably et Rousseau (1), de venir assez rapidement à bout de leur résistance, si la tactique adoptée finalement par les commandos, et qui est précisément celle dont Rousseau faisait tant de cas (2), ne leur avait per-
1) Les statistiques publiées par le War Office, le 4 décembre 1900 (Revue Encyclopédique, 1900, p. 10691, montrent le peu de courage déployé par les soldats anglais sur le champ de balaille. Tandis que la proportion des tués est de 9, 1 soldats pour 1 officier, celle des prisonniers s'élève à 88 soldats pour un officier.
(2) Sans vouloir faire passer Rousseau pour un stratégiste, on peut dire qu'il a remarquablement mis en lumière la fonction qui incombe, dans nos guerres contemporaines, à la cavalerie indépendante (V. à ce sujet les études du lieutenant Macheret, dans le Journal des Sciences mililaires, septembre-novembre 1900:. Le rôle de cette cavalerie, si brillant dans les chevauchées du premier Empire. dans les raids de la guerre de Sécession et de la guerre russo-turque, rempli avec moins de flair et d'audace par la cavalerie allemande en 1870, aura sans doute une imporlance capitale (la lutte du Transvaal le prouve) dans les guerres futures, où la vitesse sera, en dépit du nombre un des facteurs déterminants du succes.
mis de prolonger indéfiniment la guerre, et, en tenant l'ennemi toujours en haleine, de le mettre hors d'état de recueillir un profit sérieux de ses victoires (1).
(1) Il est vrai encore qu'autre chose est la conquête du territoire, et autre chose la conquête des habitants. Pour sauvegarder l'indépendance de son peuple, Rousseau compte en réalité bien moins sur la force ermée qu'il organise et qui peut toujours être vaincue que sur la «forme nationale » qu'il veut donner aux âmes de ses citoyens et qui doit les rendre inassimilables avec leur vainqueur. «Il faut, dit-il, élablir tellement la République dans le cœur des citoyens qu'elle y subsiste malgré tous les efforts de ses oppresseurs : c'est là, ce me semble, l'unique asile où la force ne peut ni l'atteindre ni la détruire... . De quelque façon qu'on s’y prenne, avant qu’on ait donné à la Pologne tout ce qui lui manque pour être en état de résister à ses ennemis, elle en sera cent fois accablée. La vertu de ses citoyens, leur zèle patriotique, la forme particulière que des institutions nationales peuvent donner à leurs âmes, voilà le seul rempart toujours prêt à la défendre, et qu'aucune armée ne saurait forcer. Si vous faites en sorte qu'un Polonais ne puisse jamais devenir un Russe, je vous réponds que la Russie ne subjuguera pas la Pologne. » (Gouvernement de Pologne, ch. IIT, p. 350 et suiv.)